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MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE MON TEMPS
II
-IMPRIME CHEZ BONAVBNTURK ET DCCERSOIS,
55 QCAl DBS ACfil'STINS.
MÉMOIRES
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE MON TEMPS
M. GUIZOÏ
TOME D E i: X I E M E
PAIUS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
RUE VIVIENNK, 2 H I S.
i8.yj
Droits ic reproduction ei traduction réservés.
MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE MON TEMPS
CHAPITRE IX
LA RÉVOLUTION DE 1830.
Mon arrivée à Paris. — Je trouve la Révolution soudainement
flagrante. — Réunions de Députés chez MA[. Casimir Périer,
Laffîtte, Bérard et Audry-Puyraveau. — État des esprits dans
ces réunions ; — parmi le peuple et dans les rues. — Les Dé-
putés prennent séance au Palais-Bourbon et appellent le duc
d'Orléans à Paris. — Il accepte les fonctions de lieutenant gé-
néral du royaume. — Insignifiants et vains essais de négocia-
tion entre Paris et Saint-Cloud. — Le raccommodement avec
Charles X était-il possible? — La royauté du duc de Bordeaux
avec la régence du duc d'Orléans était-elle possible? — M. de
La Fayette et ses hésitations.— M. le duc d'Orléans et les mo-
tifs de sa détermination. — Il n'y avait de choix qu'entre la mo-
narchie nouvelle et la République. — Emportement public —
Sentiment dominant parmi les royalistes. — Empire de l'exem-
ple de la Révolution de 1688 en Angleterre. — Différences mé-
connues entre les deux pays et les deux événements. — Révi-
sion de la Charte. — Origine du parti de la résistance. -Fallait-
il soumettre la royauté et la Charte nouvelles à la sanction
populaire? — Symptômes anarchiques. — Prétentions républi-
caines. — Faits divers qui déterminent ma ferme adhésion à
la politique de résistance. — Je deviens ministre de l'intérieur,
(26 juillet— Il août 1830.)
J^eiitre dans l'époque où j'ai touché de près^ et avec
quelque puissance, aux affaires de mon pays. Si j'étais
T. II. 1
2123021:
2 CHAPITRE IX.
sorti de l'arène comme un yaincu renversé et mis hors
de combat par ses vainqueurs^ je ne tenterais pas de
parler aujourd'hui des luttes que j'ai soutenues. Mais
la catastrophe qui m'a- frappé et brisé a tout frajjpé et
brisé autour de moi^, les rois comme leurs conseillers,
mes adversaires comme moi-même. Acteurs de ce
temps, nous sommes tous des vaincus du même jour,
des naufragés de la même tempête. Je ne me flatte pas
que les grands coups du sort, même les plus rudes, por-
tent partout et soudain la lumière. Je crains que les
idées, les passions et les intérêts avec lesquels j'ai été
aux prises ne possèdent et n'agitent encore bien des
cœurs. La nature humaine est aussi obstinée que lé-
gère, et les partis ont des racines que les plus violentes
secousses n'extirpent pas complètement. Pourtant j'ai
la confiance que , dans les régions un peu hautes
de la vie publique, le jour s'est levé assez grand et
nous avons tous aujourd'hui l'esprit assez libre pour
que nous puissions regarder dans le passé en ^ cher-
chant les enseignements de l'expérience, non de nou-
velles armes de guerre. C'est avec ce sentiment, et avec
celui-là seul, que j'entreprends de retracer nos anciens
combats. Je me promets d'être fidèle à mes amis, équi-
table envers mes adversaires, et sévère pour moi-
même. Si j'y réussis, mon travail ne s'achèvera peut-
être pas sans quel([ue honneur pour mon nom et sans
quel(iue utilité pour mon pays.
Je quittai Nîmes le23juillet J830, content des élections
auxquelles j'avais concouru, des dispositions générales
LA RÉVOLUTION DE 1830. 3
que j'a^ ais trouvées^, et uniquement préoccupé de cher-
cher comment il faudrait s'y prendre pour faire préva-
loir dans les Chambres et accueillir en même temps
parle Roi le vœu décidé, mais modéré et honnête, du
pays. Ce fut seulement le 26 juillet, en passant à Pouilly,
que j'eus, par le courrier de la malle, la première nou-
velle des ordonnances. J'arrivai à Paris le 27, à cinq
heures du matin, et je reçus à onze heures un billet de
M. Casimir Péricr qui m'engageait à me rendre chez lui,
où quelques-uns de nos collègues devaient se réunir.
La lutte était à peine commencée, et déjà tout l'éta-
blissement de la Restauration, institutions et personnes,
était en visible et pressant péril. Quelques heures au-
paravant, à quelques lieues de Paris, les ordonnances
ne m'étaient pas môme connues, et, à côté de la résis-
tance légale, je trouvai en arrivant l'insurrection révo-
lutionnaire déchaînée. Les journaux, les tribunaux, les
sociétés secrètes, les réunions de pairs et de députés, la
garde nationale, la bourgeoisie et le peuple, les ban-
quiers et les ouvriers, les salons et les rues, toutes les
forces réglées ou déréglées de la société poussaient ou
cédaient au mouvement. Le premier jour. Vive la
Charte/ A bas les Mirdslres! Le second jour. Vive la
liberté! A bas les Bourbons/ Vive la République ! Vive
Napoléon lit La fermentation et la confusion crois-
saient d'heure en heure. C'était, à l'occasion des ordon-
nances de la veille, l'explosion de toutes les colères, de
toutes les espérances, de tous les desseins et désirs
politiques amassés depuis seize ans.
4 CHAPITRE IX.
Entre les maux dont notre pays et notre temps sont
atteints, voici Tun des plus graves. Aucun trouble sé-
rieux ne peut éclater dans quelque partie de l'édifice
social qu'aussitôt l'édifice entier ne soit près de crouler;
il y a comme une contagion de ruine qui se propage
avec une effroyable rapidité. Les grandes agitations
publiques, les grands excès du pouvoir ne sont pas des
faits nouveaux dans le monde ; plus d'une fois les na-
tions ont eu à lutter, non-seulement par les lois, mais
par la force, pour maintenir ou recouvrer leurs droits.
En Allemagne, en Espagne, en Angleterre avant le
règne de Charles pr, en France jusque dans le xvii* siè-
cle, les corps politiques et le peuple ont souvent résisté
au roi, même par les armes, sans se croire en néces-
sité ni en droit de changer la dynastie de leurs princes
ou la forme de leur gouvernement. La résistance, l'in-
surrection même avaient, soit dans l'état social, soit
dans la conscience et le bon sens des hommes, leur
iVein et leurs limites ; on ne jouait pas, à tout propos,
le sort de la société tout entière. Aujourd'hui et parmi
nous, de toutes les grandes luttes politiques on fait des
questions de vie ou de mort; peuples et partis, dans
leurs aveugles emportements, se précipitent tout à
coup aux dernières extrémités; la résistance se trans-
forme soudain en insurrection et l'insurrection en ré-
volution. Tout orage devient le déluge.
Du 27 au 30 juillet, pendant que la lutte populaire
éclatait çà et là dans les rues, de jour en jour, d'heure
«;n heure i)lus générale et plus ardente, je pris part à
LA RÉVOLUTION DE LS30. 5
toutes les réunions de députés qui se tinrent chez
MM. Casimir Péricr, Laffitte, Bérard . Audry-Puyra-
veau, sans autre but que de nous entendre sur la con-
duite que nous avions à tenir, et sans autre concert
(jue l'avis transmis des uns aux autres que nous nous
trouverions à telle heure, chez tel d'entre nous. Selon
les incidents de la journée et l'aspect des chances, ces
réunions étaient très-inégalement empressées et nom-
breuses. Dans la première, tenue le 27 chez M. Casimir
Périer, j'avais été chargé, avec MM. Villemain etDupin,
de rédiger, au nom des députés présents, une protef»-
tation contre les ordonnances. Je la présentai et elle
.fut adoptée le lendemain 28, dans deux réunions
chez MM. Aadry-Puyraveau et Bérard, où elle reçut,
soit des membres présents, soit par autorisation pour
les absents, soixante-trois signatures'. Mais le soir
du même jour, m'étant de nouveau rendu, comme on
en était convenu le matin, chez M. Audry-Puyraveau,
nous ne nous trouvâmes plus que onze. La diversité
des dispositions n'était pas moindre que celle des nom-
bres. Les uns voulaient porter la résistance jusqu'à la
dernière limite de l'ordre légal, mais pas plus loin.
D'autres étaient résolus à un changement de dynastie,
ne désirant, en fait de révolution, rien de plus, mais
regardant celle-là comme aussi nécessaire que Tocca-
sion leur en semblait favorable, et se flattant qu'on
pourrait s'en tenir là, ou à pei* près. D'autres, plus
* Pièces historiques, n" I.
6 CHAPITRE IX.
révolutionnaires sans le savoir, se promettaient, dans
les institutions et les lois, toutes sortes de réformes
indéfinies, commandées, pensaient-ils, par l'intérêt et
le vœu du peuple. D'autres enfin aspiraient décidément
à la République, et considéraient comme un avorte-
ment ou une déception toute autre issue de la lutte que
le peuple soutenait au nom de la liberté. La gravité de
la situation, la rapidité et l'incertitude de l'événement
contenaient un peu ces dissidences; mais elles appa-
raissaient dans les propositions, les discussions, les con-
versations particulières; elles faisaient pressentir les di-
visions qui se manifesteraient dès que les esprits et les
passions seraient affranchis du pressant péril; elles dé-
montraient la nécessité de mettre une prompte fin à la
crise qui suspendait l'anarchie, mais qui évidemment
ne la suspendrait pas longtemps.
Quand les regards se portaient hors de nos réunions
et sur ce qui se passait dans les rues, l'urgence d'une
solution apparaissait bien plus pressante encore. Le
droit du pays violé et son honneur offensé, les senti-
ments justes et généreux avaient d'abord soulevé le
public et déterminé les premières résistances. Mais les
ennemis de l'ordre établi, les cons[)iratears d'habitude,
les sociétés secrètes, les révolutionnaires à toute fin, les
rêveurs de toute espèce d'avenir s'étaient aussitôt jetés
dans le mouvement et y devenaient d'heure en heure
plus puissants et plus exigeants. Tantôt ils procla-
maient bruyamment leurs desseins, ne tenant pas plus
compte de nous, députés, que si nous n'existions pas ;
LA RÉVOLUTION DE 1830. 7
tantôt ils accouraient autour de nous, nous assiégeaient
de leurs messages ou de leurs clameurs, et nous som-
maient d'exécuter sans délai leurs volontés. Le 28 juillet
au soir, pendant que nous étions réunis en très-petit
nombre chez M. Audry-Puyraveau, dans un salon du
rez-de-chaussée dont les fenêtres étaient ouvertes, des
ouvriers, des jeunes gens, des enfants, des combattants
de toute sorte entouraient la maison, remplissaient la
cour, obstruaient les portes, nous purlaient par les fe-
nêtres, prêts à nous défendre si, comme le bruit en cou-
rait, des agents de police ou des soldats venaient nous
arrêter, mais réclamant notre prompte adhésion à leurs
instances de révolution, et discutant tout haut ce qu'ils "
feraient si nous ne faisions pas sur-le-champ ce qu'ils
voulaient de nous. Et ce n'était pas seulement dans les
rues que l'esprit révolutionnaire se déployait ainsi en
tous sens et à tout hasard; il prenait pied le 29 juillet
dans le seul pouvoir actif du moment, dans la Commis-
sion municipale établie h l'Hôtel-dc-Ville pour veiller,
disait-on, aux intérêts de la cité: deux membres sur six
se faisaient là ses interprètes, M. Audry-Puyraveau et
M. Mauguin, beau parleur audacieux, prétentieux, va-
niteux, sans jugement comme sans scrupule, très-pro-
pre, dans ces jours de perturbation générale, à échauf-
fer les fous, à intimider les faibles et à entraîner les
tadauds. Quelques esprits sensés et fermes, entre autres
M. Casimir Périer et le général Sébastiani, essayaient
de résister et se montraient résolus à ne pas devenir
des révolutionnaires, même en faisant une révolution.
8 CHAPITRE IX.
Mais sans point d'appui fixe toute résistance est vaine,
et ils n'en avaient aucun. Avec une rapidité incessam-
ment croissante, le flot de l'anarcliie montait dans let^
régions hautes et se répandait à grand bruit dans les
régions basses de la société.
Dans l'espoir de l'arrêter, quelques royalistes éclai-
rés, le duc de Mortemart, MM. de Sémonville, d'Ar-
gout, de VitroUes et de Sussy, tentèrent de faire
donner au pays une satisfaction légale, et d'amener,
entre la royauté inerte à Saint-Cloud et la révolution
bouillonnante à Paris, quelque accommodement. Mais
quand ils demandaient à voir le Roi, on leur oppo-
sait l'iieure, l'étiquette, la consigne, le sommeil.
Admis pourtant, ils trouvaient le Roi à la fois tran-
quille et irrité, obstiné et hésitant. Ils parvenaient,
après bien des efforts, à lui arracher le renvoi du cabi-
net Pohgnac, le rappel des ordonnances et la nomina-
tion du duc de Mortemart comme premier ministre.
Mais cela convenu, le Roi traînait encore et faisait atten-
dre au duc de Mortemart les signatures nécessair^îs. Il
les lui donnait enfin, mais en y ajoutant de vive voix
toute sorte de restrictions, et le duc de Mortemart, ma-
lade et rongé de fièvre, repartait pour Paris sans avoir
obtenu du dauphin le laissez-passer dont il avait besoin.
Arrêté à chaque pas sur sa route, par les troupes royales
aussi bien que par les gardiens volontaires des barri-
cades, il n'arrivait pas jusqu'à la réunion des députés
et ne réussissait qu'à grand' peine à leur faire parvenir,
ainsi (ju'à la Commission municii)ale, i>ar l'entremiSL'
LA RÉVOLUTION DE 1«30. 9
de M. de Siissy, les ordonnances dont il était portenr.
Nulle part ces concessions n'étaient accueillies ; au pa-
lais Bourbon et à THôtel-de-Ville, on consentait à peine
à en prendre connaissance; M. de La Fayette faisait acte
de courage en'écrivant au duc de Mortemart pour lui
en accuser réception; et deux hommes à cheval ayant
dit tout haut sur le boulevard : « Tout est fini; la paix
est conclue avec le Roi; c'est M. Casimir Périer qui a
tout arrangé, » le général Gérard et M. Bérard, qui
se trouvaient là, eurent peine à soustraire ces deux
hommes à la colère de la foule, qui voulait les massa-
crer. 11 n'y avait, à Saint-Cloud, ]ilus de pouvoir en état,
je ne dis pas d'agir, mais seulement de parler au pays.
Ce fut au milieu de cette menaçante situation et pour
y mettre un ferme que, sortant enfin de nos réunions
sans caractère et sans but déterminé, nous nous ren-
dîmes le 30 juillet au Palais-Bourbon, dans la salle de la
Chambre des députés, invitant nos collègues absents à
venir s'y joindre à nous et à relever le grand pouvoir
public dont nous étions des membres épars. Les pairs
présents à Paris se réunirent pareillement au palais du
Luxembourg. Nous entrâmes en communication avec
eux; et ce même jour, avant la fin de la matinée, infor-
més que M. le duc d'Orléans, qui jusque-là s'était tenu
éloigné, inactif et invisible, se montrait disposé à venir
à Paris, nous adoptâmes la résolution conçue en ces
termes :
« La réunion des députés actuellement à Paris a pensé
qu'il était urgent de prier S. A. R. monseigneur le duc
10 CHAPITRE IX.
d "Orléans de se rendre dans la capitale pour y exercer
les fonctions de lieutenant général du royaume, et de lui
exprimer le vœu de conserver les couleurs nationales.
Elle a, de plus, senti la nécessité de s'occuper sans re-
lâche d'assurer à la France, dans la prochaine session
des Chambres, toutes les garanties indispensables pour
la pleine et entière exécution de la Charte.' »
Cette résolution, précise et pourtant encore réservée,
fut à l'instant revêtue de quarante signatures ; quoiqu'ils
eussent souhaité un autre vote et un autre langage, les
membres les plus ardents de la réunion, MM. Eusèbe
Salverte, de Corcelle, Benjamin-Constant, de Schonen, y
donnèrent leur adhésion. Trois seulement des députés
présents, MM. Villemain, Le Pelletier d'Aunay et Hély
d'Oissel, considérant cet acte comme un pas décisif vers
un changement de dynastie, ne se crurent pas en droit
de s'y associer.
A ce point de la crise, c'eût été certainement un
grand bien pour la France, et de sa part un grand acte
d'intelligence comme de vertu politiques, que sa? rési-
stance se renfermât dans les limites du droit monar-
chique, et qu'elle ressaisît ses Mbertés sans renverser
son gouvernement. On ne garantit jamais mieux le
respect de ses propres droits qu'en respectant soi-même
les droits qui les balancent, et quand on a besoin de la
monarchie, il est plus sûr de la maintenir que d'avoir à
la fonder. Mais il y a des sagesses difficiles, qu'on n'im-
1 Pièces Jiistoriques, n° II,
LA RÉVOLUTION DE 18Î0. 11
pose pas, à jour fixe, aux nations, et que la pesante
main de Dieu, qui dispose des événements et des an-
nées, peut seule leur inculquer. Partie du trône, une
grande violation du droit avait réveillé et déchaîné tous
les instincts ardents du peuple. Parmi les insurgés en
armes, la méfiance et l'antipathie pour la maison de
Bourhon étaient profondes. Les négociations tentées
par le duc de Mortemart ne furent que des apparences
vaines; malgré l'estime mutuelle des hommes et la
courtoisie des paroles, la question d'un raccommode-
ment avec la branche aînée de la famille royale ne
fut pas un moment sérieusement considérée ni débat-
tue. L'abdication du Roi et du Dauphin vint trop tard.
La royauté de M. le duc de Bordeaux, avec M. le duc
d'Orléans pour régent, qui eût été, non-seulement la
soluti(jn constitutionnelle, mais la plus politique, pa-
raissait, aux plus modérés, encore plus impossible
que le raccommodement avec le Roi lui-même. A cette
époque, ni le parti libéral, ni le parti royaliste n'eus-
sent été assez sages, ni le régent assez fort pour con-
duire et soutenir un gouvernement à ce point com-
pliqué, divisé et agité, La résistance d'ailleurs se sentait
légale dans son origine et se croyait assurée du succès
si elle poussait jusqu'à une révolution. Les masses se
livraient aux vieilles passions révolutionnaires , et les
chefs cédaient à l'impulsion des masses. Ils tenaient
pour certain qu'il n'y avait pas moyen de traiter sûre-
ment avec Charles X, et que, pour occuper son trône,
ils avaient sous la main un autre roi. Dans l'état des
U CHAPITRE IX.
faits et des esprits, on n'avait à choisir qu'entre une
monarchie nouvelle et la répubhque, entre M. le duc
d'Orléans et M. de La Fayette : « Général, dit à ce der-
nier son petit-gendre, M. de Rémusat, qui était allé le
voir à l'Hôtel-de-Ville, si l'on fait une monarchie, le duc
d'Orléans sera roi ; si l'on fait une république, vous
serez président. Prenez-vous sur vous la responsabilité
de la république ? »
M. de La Fayette avait l'air d'hésiter plutôt qu'il n'hé-
sitait réellement. Noblement désintéressé quoique très-
préoccupé de lui-même, et presque aussi inquiet de la
responsabilité qu'amoureux de la popularité, il se com-
plaisait à traiter pour le peuple et au nom du peuple,
bien plus qu'il n'aspirait à le gouverner. Que la répu-
blique, et la république présidée par lui, fût entrevue
comme une chance possible, s'il la voulait; que la mo-
narchie ne s'établît que de son aveu et à condition de
ressemblera la républi(|ue ; cela suffisait à sa satisfac-
tion, je ne veux pas dire à son ambition. M. de La
Fayette n'avait pas d'ambition ; il voulait être le-patron
populaire de M. le duc d'Orléans, non son rival.
Bien des gens ne me croiront guère, et pourtant je
n'hésite pas à l'affirmer, M. le duc d'Orléans non plus
n'était pas un ambitieux. Modéré et prudent, malgré
l'activité de son esprit et la mobile vivacité de ses im-
pressions, il prévoyait depuis longtemps la chance qui
pouvait le porter au trône, mais sans la chercher, et
plus enclin à la redouter qu'à latteiidre avec désir.
Après les longues tristesses de l'émigration et la récente
LA RÉVOLUTION DE 1830. 13
épreuve des Cent- Jours, une pensée le préoccupait
surtout : il ne voulait pas être de nouveau et néces-
sairement enveloppé dans les fautes que pouvait com-
mettre la branche aînée de sa maison et dans les
conséquences que ces fautes devaient amener. Le
31 mai 1830, il donnait à son beau-frère, le roi de
Naples, arrivé depuis peu de jours à Paris, une fête
au Palais-Royal; le roi Charles X et toute la famille
royale y assistaient; la magniticence était grande, la
réunion brillante et très-animée : « Monseigneur, dit
au duc d'Orléans, en pasfant près de lui, M. de Sal-
vandy, ceci est une fête toute napolitaine ; nous dan-
sons sur un volcan : — Que le volcan y soit, lui ré-
pondit le duc, je le crois comme vous; au moins la
faute n'en est pas à moi; je n'aurai pas à me reprocher
de n'avoir pas essayé d'ouvrir les yeux au Roi; mais
que voulez- vous? rien n'est écouté. Dieu sait où ils se-
rojit dans six mois ! Mais je sais bien où je serai. Dans
tous les cas, ma famille et moi, nous resterons dans ce
palais. Quelque danger qu'il puisse y avoir, je ne bou-
gerai pas d'ici. Je ne séparerai pas mon sort et celui de
mes enfants du sort de mon pays. C'est mon invariable
résolution. » Cette résolution tint plus de place que tout
autre dessein dans la conduite de M. le duc d'Orléans
pendant tout le cours de la Restauration; il était égale-
ment décidé à n'être ni conspirateur ni victime. Je lui
étais alors complètement étranger; avant 1830, je ne
l'avais vu que deux fois et en passant; je ne saurais ap-
précier avec certitude les sentiments divers qui ont pu
11 CHAPITRE IX.
traverser alors son âme; mais après avoir eU;, pendant
tant d'années, l'honneur de le servir, je demeure con-
vaincu que, s'il eût dépendu de lui de consolider défi-
nitivement la Restauration, il eût, sans hésiter, pour
lui-même et pour sa famille comme pour la France,
préféré la sécurité de cet avenir aux perspectives qu'une
révolution nouvelle pouvait lui ouvrir.
Quand ces perspectives s'ouvrirent en effet devant
lui, un autre sentiment influa puissamment sur sa con-
duite. Cette patrie, dont il était résolu à ne plus se sépa-
rer, était en grand danger, eif danger de tomber dans le
chaos; le repos comme les libertés delà France, l'ordre
au dedans comme la paix au dehors, tout était compro-
mis ; nous n'avions devant nous que des orages et des
ténèbres. Le dévouement à la patrie, le devoir envers la
patrie ne sont certes pas des sentiments nouveaux et'
que n'aient pas connus nos pères; il y a cependant,
entre leurs idées et les nôtres, leurs dispositions et les
nôtres à cet égard, une différence profonde. La fidélité
envers les personnes, envers les supérieurs ou envers
les égaux, était, dans l'ancienne société française, le
principe et le sentiment dominant; ainsi l'avaient faite
ses origines et ses institutions premières ; les liens per-
sonnels étaient les liens sociaux. Dans le long cours de
notre histoire, la civilisation s'est répandue; les classes
diverses se sont rapprochées et assimilées; le nombre
des hommes indépendants et influents s'est immensé-
ment accru ; les individus sont sortis des groupes par-
ticuliers auxquels ils appartenaient jadis pour entrer et
LA RÉVOLUTION DE 1830. 15
vivre dans une sphère générale; l'unité nationale s'est
élevée au-dessus de Torganisation hiérarchique. L'État,
la nation, la patrie, ces êtres collectifs et abstraits, sont
devenus comme des êtres réels et vivants, objets de
respect et d'alTection. Le devoir envers la potrie, le dé-
vouement à la patrie ont pris, dans la plupart des âmes,
un empire supérieur à celui des anciens dévouements,
des anciens devoirs de fidélité envers les personnes. De
nobles et désintéressés sentiments animaient égale-
ment, sur les rives du Rhin, l'armée républicaine et
l'armée de Condé dans leurs déplorables combats ; mais
leur foi morale et politique différait de nature autant
que d'objet : les uns souffraient et mouraient pour res-
ter fidèles à leur Roi, à leur classe, à leur nom; les au-
tres pour défendre et servir cette patrie, idée sans
figure, nom commun à tous, de laquelle ils n'avaient
reçu que l'honneur de naître dans son sein, et à la-
quelle, par ce seul motif qu'elle était la France, ils
croyaient se devoir tout entiers. La même transforma-
tion s'était accomplie dans la vie civile; la préoccupa-
tion des intérêts publics, des vœux publics, des périls
publics, était devenue plus générale et plus forte que
celle des relations et des affections individuelles. Ce fut
par des causes profondes et sous l'empire de grands
faits sociaux que, sans préméditation, par instinct, les
deux partis s'appelèrent, en 1789, l'unie par(i royaliste,
l'autre le parti patriote : dans l'un, le devoir et le dé-
vouement envers le Roi, chef et représentant de la pa-
trie, dans l'autre, le devoir et le dévouement direct
16 CHAPITRE IX.
envers la patrie elle-même, éiaicnt le principe, le lien,
le sentiment dominant. Royaliste par situation, M. le
duc d'Orléans, par les événements et par les influences
au milieu desquelles il avait vécu, était devenu patriote.
La patrie était gravement compromise. II pouvait, et
lui seul pouvait la tirer de péril. Ce ne fut pas le seul,
mais ce fut, à coup sûr, l'un des plus puissants motifs
de sa détermination.
D est peu sensé et peu honorable de méconnaître,
quand on n'en sent plus le pressant aiguillon, les vraies
causes des événements. La nécessité, une nécessité qui
pesait également sur tous, sur les royalistes comme sur
les libéraux, sur M. le duc d'Orléans comme sur la
France, la nécessité d'opter entre la nouvelle monar-
chie et l'anarchie, telle fut, en 1830, pour les honnêtes
gens et indépendamment du rôle qu'y jouèrent les pas-
sions révolutionnaires, la cause déterminante du chan-
gement de dynastie. Au moment de la crise, cette né-
cessité était sentie par tout le monde, par les plus
intimes amis du roi Charles X comme par les plus
ardents esprits de l'opposition. Quelle autre force que
le sentiment d'une situation si pressante eût pu décider
l'adhésion si prompte de tant d'hommes honorables
qui déploraient l'événement ? Comment expliquer au-
trement les paroles prononcées, dans la Chambre des
pairs, par le duc de Fitz-Jamcs, le duc de Mortemart,
le marquis de Vérac, en prêtant serment au régime
nouveau ' ? Que d'autres, i)ar attcclion ou par hon-
• De ces paroles, je ne citerai ici que celles de M. le duc de
LA RÉVOLUTION DE 1830. 17
neur, se retirassent de la \ie publique, leur retraite,
aussi inactive que libre, constatait elle-même le grand
et vrai caractère de l'événement qui s'accomplissait ;
une même conviction dominait, ce jour-là, tous les
hommes sérieux; par la monarchie seule la France
pouvait échapper à l'abîme entr'ouvert, et une seule
Fitz-James dans la séance de laChambredesPairs du 10 aoûtl830,
empreintes d'une loyauté et d'un patriotisme également sincères
et tristes.
« A peine absent de France depuis quelques jours, pour un
voyage de courte durée, j'apprends tout à coup qu'un eiFroyable
coup de tonnerre a éclaté sur la France, et que la famille des
rois a disparu dans la tempête. Le bruit du canon qui proclamait
un nouveau roi semblait m'attendre hier à mon entrée dans la
capitale, et dès aujourd'hui je suis appelé à cette Chambre pour
y prêter un nouveau serment.
« Je-ne me suis jamais fait un jeu de ma parole, et pour moi
la religion du serment fut toujours sacrée. Je n'avais jamais
prêté que deux serments dans ma vie : le premier à Louis XVI,
de sainte mémoire, presque au sortir de mon enfance , le second,
en 1814, à la Charte constitutionnelle, dont les principes étaient
depuis longtemps entrés dans mon cœur, et que je vis avec
transport devenir la loi de la France. Je porte le défi à tout être
vivant de pouvoir m'accuser d'avoir été infidèle à ces deux ser-
ments : vous me rendrez peut-être la justice de convenir que,
dans cette Chambre, je n'ai jamais émis devant vous une opinion
qui ne fût motivée sur le texte même de la Charte^ et j'atteste
sur l'honneur que, depuis seize ans, mon cœur n'enferma jamais
une pensée qui n'y fût conforme. Éprouvé par le malheur pres-
que dès mon entrée dans la vie, j'appris de bonne heure dans
l'adversité à me soumettre aux décrets de la Providence, et à
me roidir contre les orages. On sait depuis longtemps dans ma
famille ce que c'est que de rester fidèle à des causes désespérées :
et, à cet égard, nous n'en sommes pas à notre début.
« Sans doute je pleure et je pleurerai toujours sur le sort de
Charles X. Longtemps honoré de ses bontés, personne plus que
moi ne sut connaître toutes les vertus de son cœur; et même,
T. Il, - 2
18 CHAPITRE IX.
monarchie était possible. Son établissement fnt pour
tout le monde une délivrance : « Moi aussi je suis des
victorieux, me dit M. Royer-Collard, triste parmi les
victorieux. »
Je ne veux, en ce qui me touche, rien taire des vé-
rités que le temps m'a apprises. En présence de cette
lorsque, trompé par des ministres imbéciles, encore plus que
perfides, lorsque, trop vainement^ hélas ! je cherchais à lui faire
entendre la vérité que l'on mettait un soin si criminel à lui dé-
guiser, j'atteste encore, j'attesterai toujours ne lui avoir jamais
enlendu .exprimer que des vœux pour le bonheur des Français
et la prospérité de la France. Cette justice, mon devoir est de
la lui rendre; ces sentiments, qui vivront à jamais dans mon
cœur, et qui m'étoufFeraient si je ne leur donnais un libre
cours^ j'aime à les répandre devant vous, et je plains celui qui
s'en offenserait.
« Oui, jusqu'au dernier souffle de ma vie, tant qu'une goutte
de sang fera battre mon cœur, jusque sur l'échafaud, si jamais je
dois y porter ma tète, je confesserai à haute voix mon amour et
mon respect pour mon vieux maître. Je proclamerai ses vertus,
je dirai qu'il ne méritait pas son sort, et que les Français, qui
ne l'ont pas connu, ont été injustes envers lui.
« Mais en ce moment, moi-même je ne suis que Français, et,
dans la crise où il se trouve, je me dois tout à fait à mon pays.
« Cette grande considération du salut de la France est sans
doute la seule qui ait pu porter tant d'esprits sages à promulguer
avec une telle précipitation les actes qui, depuis six jours, ont
décidé du destin de la France. Tout était consommé, et, voyant
l'anarchie prête à nous ressaisir et à nous dévorer, traînant à sa
suite le despotisme et l'invasion étrangère, ils se seront dit : —
Mettons-nous même au-dessus des lois et des principes, pour
sauver la patrie. — De tels motifs ne pouvaient me trouver sourd
à leur influence. C'est à eux seuls que je sacrifie tous les senti-
ments qui, depuis cinquante ans, m'attachaient à la vie. Ce sont
eux qui, agissant sur moi avec une violence irrésistible, m'ou-
vrent la bouche pour prononcer le serment que l'on exige do
moi. »
LA RÉVOLUTION DE 1830. 19
nécessité certaine^ impérieuse^ nous fûmes bien prompts
à y croire et à la saisir. C'est Tun des pins grands mé-
rites des institutions libres que les hommes, fortement
trempés par leur longue pratique, ne subissent (jue
difficilement le joug de la nécessité, et luttent long-
temps avant de s'y résigner; en sorte que les réformes
ou les révolutions ne s'accomplissent que lorsqu'elles
sont réellement nécessaires et reconnues d'avance par
le sentiment public bien éprouvé. Nous étions loin de
cette ferme et obstinée sagesse : nous avions l'esprit
plein de la révolution de 1688 en Angleterre, de son
succès, du beau et libre gouvernement qu'elle a fondé,
4le la glorieuse prospérité qu'elle a value à la nation an-
glaise. Nous ressentions l'ambition et l'espérance d'ac-
complir une œuvre semblable, d'assurer la grandeur
avec la liberté de notre patrie, et de grandir nous-
mêmes dans la poursuite de ce dessein. Nous avions,
dans notre prévoyance et dans notre force, trop de con-
fiance; nous étions trop préoccupés des vues de noire
esprit et trop peu de l'état réel des faits autour de nous.
Il y avait en 1688, dans la constitution de la société et
dans l'état des esprits en Angleterre, des moyens de
gouvernement et des points d'arrêt sur la pente des ré-
volutions que la société française ne possède pas au-
jourd'hui. Ce ne fut point d'ailleurs contre un acte sou-
dain et isolé, comme les ordonnances de juillet, que se
souleva la nation anglaise : à la fin du règne de
Charles II et sous celui de Jacipies II, elle avait connu
tous les excès et souffert tous les maux d'une tvrannie
20 CHAPITRE IX.
longue, cruelle, variée. Tous les droits avaient été
violés, tous les intérêts froissés, tous les partis frappés
tour à tour ; et c'était sur le parti royaliste lui-mônne,
sur les plus intimes confidents et les plus zélés servi-
teurs de la Couronne qu'avaient porté les derniers
coups. Le besoin et l'esprit de la résistance étaient pro-
fonds et invétérés, répandus dans la société tout entière,
plus forts que les souvenirs des anciennes luttes et les
liens des anciens partis. Si bien que, lorsque la révolu-
tion de 1688 éclata, elle avait été préparée et fut acceptée
par les hommes les plus divers, par beaucoup de torys
comme par les whigs, par l'aristocratie comme par le
peuple; il lui vint des partisans et des défenseurs de
tous les points de l'horizon politique et de tous les sen-
timents du pays. Nous n'avions, pour la révolution de
1830, ni des causes aussi profondes, ni d'aussi variés
appuis. Nous ne nous délivrions pas d'une intolérable
tyrannie. Toutes les classes de la nation n'étaient pas
ralliées dans la résistance par une commune oppres-
sion. Nous tentions une entreprise bien plus gcande
avec des forces bien moindres et bien moins capables
soit de la soutenir énergiquement, soit de la contenir
dans les limites du droit et du bon sens.
Nous n'avions guère le sentiment du fardeau dont
nous nous chargions, car nous prîmes plaisir à l'ag-
graver. Non contents davoir une royauté à fonder, nous
voulûmes avoir aussi une constitution à faire et changer
la Charte comme la dynastie. Il n'y avait ici, à coup
sûr, point de nécessité. La Charte venait de traverser
LA RÉVOLUTION DE 1830. 21
avec puissance et honneur les plus rudes épreuves. En
dépit de toutes les entraves et de toutes les atteintes,
elle avait suffi, pendant seize ans, à la défense des
droits, des libertés, des intérêts du pays. Tour à tour
invoquée, dans des vues diverses, par les divers partis,
elles les avait tous protégés et contenus tour à tour. Le
Roi, pour échapper à son empire, avait été contraint de
la violer, et elle n'avait point péri sous cette violence ;
dans les rues comme dans les Cliambres, elle avait été
le drapeau de la résistance et de la victoire. Nous eûmes
la fantaisie d'abattre et de déchirer nous-mêmes ce
drapeau.
A vrai dire, et pour la plupart de ceux qui y mirent
la main, ce n'était point pure fantaisie, et des instincts
profonds se cachaient sous ce mouvement. Le goût et
le péché révolutionnaire par excellence, c'est le goût et
le péché de la destruction pour se donner l'orgueilleux
plaisir de la création. Dans les temps atteints de cette
maladie, l'homme considère tout ce qui existe sous ses
yeux, les personnes et les choses, les droits et les faits,
le passé et le présent, comme une matière inerte dont
il dispose librement, et qu'il peut manier et remanier
pour la façonner à son gré. Il se figure qu'il a dans
l'esprit des idées complètes et parfaites, qui lui donnent
sur toutes choses le pouvoir absolu, et au nom des-
desquelles il peut, à tout risque et à tout prix, briser
tout ce qui est pour le refaire à leui: image. Telle avait
été, en 1789, la faute capitale de la France. En ISv'^O,
nous essayâmes d'y retomber.
22 CHAPITRE IX.
Je puis me permettre de changer ici de langage et de
ne plus dire nous. Dès que cette tendance essentielle-
ment révolutionnaire apparut, les lionimes engagés
dans le grand événement qui s'accomplissait reconnu-
rent combien ils différaient entre eux, et ils se divisè-
rent. C'est de la révision de la Charte que date la poli-
tique de la résistance.
Bien des gens voulaient que cette révision fût lente,
soumise à des débats solennels, et qu'il en sortît une
Constitution toute nouvelle qu'on aurait appelée l'œuvre
de la volonté nationale. Nous venions d'avoir un ridi-
cule exemple de la susceptibihté obstinée et inintelli-
gente de ces amateurs de créations révolutionnaires. Le
duc d'Orléans, en acceptant le 31 juillet la lieutenance
générale du royaume, avait terminé sa première pro-
clamation par ces mots : « La Charte sera désormais
une vérité. » Cette reconnaissance implicite de la
Charte, même pour la réformer, déplut à quelques-uns
des commissaires qui s'étaient rendus au Palais-Royal,
et, je ne sais à (juel moment précis ni par quels moyens,
ils y firent substituer, dans le Monileur du 2 août, cette
absurde phrase : « Une Charte sera désormais une vé-
rité; » altération que le Monileur du lendemain 3 août
démentit par un erralum formel. Et en même temps
qu'on répudiait ainsi l'ancienne Charte, on voulait in-
troduire dans la nouvelle de nombreux changements,
tous favorables à la brusque extension des libertés
populaires et à la domination exclusive de l'esprit
démocratique.
LA RÉVOLUTION DE 1830. 23
Notre résistance à ces vues fut décidée, bien qu'in
complète. Nous maintînmes la Charte comme la con-
stitution préexistante et permanente du pays; mais nous
n'empêchâmes pas qu'on ne se donnât la puérile salis-
faction de l'intituler Charle de 1830, comme si une
constitution de seize ans avait besoin d'être rajeunie.
Parmi les changements qui y furent introduits, quel-
ques-uns, à l'épreuve, ont été trouvés plutôt nuisibles
qu'utiles; d'autres étaient prématurés; deux ou trois
seulement pouvaient être jugés nécessaires. La complète
fixité de la Cliarte, proclamée le lendemain de la Révo-
lution, eiit certainement beaucoup mieux valu, pour les
libertés comme pour le repos-du pays. Mais personne
neùt osé la proposer; pendant que nous déhbérions,
les passions et les prétentions révolutionnaires gron-
daient autour de nous, jusqu'à la porte de notre en-
ceinte; et en dehors, le gouvernement nouveau, encore
incertain et presque inconnu, n'avait ni force, ni
moyens d'action. Nous ne parvînmes pas à maintenir
la Chambre des pairs sur ses bases constitutionnelles;
à grand'peine fîmes-nous ajourner, bien vainement,
l'examen de la question. Grâce aux efforts de Al. Dupin
et de M. Yîllemain, l'inamovibilité de la magistrature
fut sauvée. Sur un seul point, notre succès fut com-
plet; nous réussîmes à écarter toute lenteur, tout
vain débat; en deux séances, la Charte fut modifiée; en
huit jours, la Révolution fut close et le gouvernement
établi. Et en luttant contre ces premières tempêtes, un
parti de gouvernement commença à se former, encore
24 CHAPITRE IX.
mal uni, inexpérimenté, flottant, mais décidé à prati-
quer sérieusement la monarchie constitutionnelle et à la
défendre résolument contre l'esprit de révolution.
Depuis cette époque, et surtout depuis 1848, une
question a été souvent agitée : aurions-nous dû, quand
la Charte eut été ainsi révisée et la couronne déférée
par les Chambres à M. le duc d'Orléans, demander au
peuple, sous une forme quelconque de suifrage uni-
versel, la sanction de ces actes et l'acceptation de la
nouvelle Charte et du nouveau Roi?
Si je croyais que l'omission de cette formalité a été
pour quelque chose dans la chute, en 1848, du gouver-
nement fondé en 1830, j'en ressentirais un profond re-
gret. Je sais la valeur que peuvent avoir les apparences,
et je regarderais comme un sot entêtement, non comme
une juste fierté, la prétention de les dédaigner quand
elles sont en effet puissantes. Mais plus j'y pense, plus
je demeure convaincu que le défaut d'un vote des as-
semblées primaires n'a jamais été, pour la monarchie
de juillet, pendant sa durée, une cause de faiblesse, et
naeu aucune part dans ses derniers revers. L'adhésion
de la France, en 1830, au gouvernement nouveau, fut
parfaitement libre, générale et sincère '; elle était beau-
coup plus pressée de le voir établi que jalouse de le
1 Un témoin qui ne peut être suspect, M. de La Fayette, écri-
vait, le 26 novembrel830, au comte de Survilliers (Joseph Bona-
parte) : « Quant à l'assentiment général, ce ne sont pas seulement
lee Chambres et la population de Paris, 80,000 gardes nationaux
et 300,000 spectateurs au Champ-de-Mars, ce sont toutes les dé-
putations des villes et villages de France que mes fonctions
LA RÉVOLUTION DE 1830. 25
voter expressément, et nous obéîmes à son véritable
désir comme à son intérêt bien entendu en mettant,
sans complication ni délai, une prompte fin à la Révo-
lution et un pouvoir régulier à la tète du pays. Mais ce
motif, bien que très-puissant, ne fut pas le seul (jui
nous détermina à ne point réclamer l'intervention po-
pulaire, et à clore le drame sans le soumettre au suf-
frage officiel et explicite du public.
C'était une monarchie que nous croyions nécessaire à
la France, voulue de la France, et que nous entendions
fonder. J'honore la République ; elle a ses vices et ses
périls propres et inévitables, comme toutes les institu-
tions d'ici-bas; mais c'est une grande forme de gouver-
nement, qui répond à de grands côtés de la nature hu-
maine, à de grands intérêts de la société humaine, et
qui peut se trouver en harmonie avec la situation, les
antécédents elles tendances de telle ou telle époque, de
telle ou telle nation. J'aurais certainement été républi-
cain aux États-Unis d'Amérique quand ils se séparèrent
de l'Angleterre : la République fédérative était pour
eux le gouvernement naturel et vrai, le seul qui comint
<à leurs habitudes, à leurs besoins, à leurs sentiments.
Je suis monarchique en France par les mêmes raisons
et dans les mêmes intérêts; comme la République aux
me mettent à portée de recevoir en détail, c'est en un mot uu
faisceau d'adhésions non provoquées et indubitables qui nous
confirment de plus en plus que ce que nous avons fait est con-
forme à la volonté actuelle d'une très-grande majorité du peuple
français. » [Mémoires du général La Fayette^ t. VJ, p. 471.)
26 CHAPITRE IX.
États-Unis en 1776, la monarchie est, de nos jours, en
France, le gonvernement naturel et vrai, le plus favo-
rable à la liberté comme à la paix publique, le plus
propre à déyelopper les forces légitimes et salutaires
comme à réprimer les forces perverses et destructives
de notre société.
Mais la monarchie est autre chose qu'un mot et une
apparence. Il y avait autant de légèreté que de confusion
dans les idées à parler sans cesse d'un trône entouré
d'institutions républicaines comme de la meilleure des
républiques. Des institutions libres ne sont point néces-
sairement des institutions répubhcaines. Quelle que
soit, entre elles, l'analogie de certaines formes, la mo-
narchie constitutionnelle et la République sont des gou-
vernements très-différents, et on les compromet autant
qu'on les dénature quand on prétend les assimiler.
La monarchie que nous avions à fonder n'était pas
plus une monarchie élective qu'une République. Ame-
nés par la violence à rompre violemment avec la branche
aînée de notre maison royale, nous en appelions à la
branche cadette potn^ maintenir la monarchie en défen-
dant nos libertés. Nous ne choisissions point un Roi;
nous traitions avec un prince que nous trouvions à côté
du trône et (jui pouvait seul, en y montant, garantir
notre droit public et nous garantir des révolutions.
L'appel au suffrage populaire eût donné à la monarchie
réformée précisément le caractère que nous avions à
cœur d'en écarter; il eût mis l'élection à la place de la
nécessité et du contrat. C'eût été le principe républicain
LA RÉVOLUTION DE 1830. . 27
profilant de l'écliec que le principe monarchique venait
de subir pour l'expulser complètement et prendre, en-
core sous un nom royal, possession du pays.
Entre les deux politi(iucs qui apparurent alors Tune
en face de l'autre, destinées à se combattre et à se
balancer longtemps, mon clioix ne fut pas incertain.
Outre la situation générale, quelques faits particuliers,
peu importants en apparence ou i»cu remarqués, me
frappèrent, au moment môme, comme une lumière
d'en haut, et me décidèrent dès les premiers pas.
Pendant que, par nos actes et nos paroles comme
députés, nous nous appliquions à maintenir la Charte
en la modifiant, et à raffermir la monarchie ébranlée,
les idées et les passions révolutionnaires se déployaient
hardiment autour de nous et protestaient contre nous.
Le 31 juillet^ quelques heures après que la députation
de la Chambre .fut venue inviter M. le duc d'Orléans
à prendre la lieutenance générale du royaume, les
murs de Paris étaient couverts de ce placard :
« Le comité central du XW arrondissement de Paris
à ses concitoyens. Une proclamation vient d'être répan-
due au nom du duc d'Orléans qui se présente comme
lieutenant général du royaume, et qui, pour tout avan-
tage, offre la Charte octroyée, sans amélioration ni ga-
ranties préliminaires. Le peuple français doit protester
contre un ^acte attentatoire à ses véritables intérêts, et
doit l'annuler. Ce [)eu[)le, qui a si énergiquement re-
conquis ses droits, n'a point été consulté pour le mode
de gouvernement sous lequel il est appelé à vivre. Il
28 CHAPITRE IX.
n'a point été consulté, car la Chambre des députés et
la Chambre des pairs, qui tenaient leurs pouvoirs du
gouyernement de Charles X, sont tombées avec lui, et
n'ont pu, en conséquence, représenter la nation. »
Au même moment, un autre comité, connu sous le
nom de /îeum'on Loinlier, et qui comptait dans son sein
des hommes importants, quelques-uns députés, déci-
dait « qu'une députation se rendrait auprès de M. le
duc d'Orléans pour le prévenir que la nation ne le re-
connaissait pas comme lieutenant général, ([ue le Gou-
vernement provisoire seul devait être investi des pou-
voirs nécessaires au maintien de la tranquillité publique
et à la formation des assemblées populaires, et que la
nation resterait en armes pour soutenir ses droits par
la force, si on l'obligeait à y avoir recours. »
Même parmi les partisans décidés du duc d'Orléans,
l'entraînement ou la routine de l'esprit révolution-
naire étaient tels que, dans les écrits qu'ils publiaient
et faisaient afficher pour lui, on lisait ces paroles :
« Dans ce moment, les députés et les pairs se rassem-
blent dans leurs chambres respectives pour proclamer
le duc d'Orléans, et lui imposer une charte au nom du
peuple. »
Ce même jour, aussitôt après avoir accepté la lieute-
nance générale du royaume, M. le duc d'Orléans monta
a cheval pour se rendre à l'Hôtel-de-Ville, et donner
ainsi, à la garde nationale et à son conmiandant M. de
La Fayelti!, une; marque de courtoisie déférente. Nous
l'escortions tous à pied, à travers les barricades à peine
LA RÉVOLUTION DE 1830. 29
ouvertes. C'était déjà une démarche peu fortifiante
pour le pouvoir naissant que cet empressement à aller
chercher une investiture plus populaire que celle qu'il
tenait des députés du pays ; mais l'aspect de la popula-
tion fut encore plus significatif que la démarche du
pouvoir. Elle se pressait autour de nous, sans violence
mais sans respect, et comme se sentant souveraine dans
ces rues où se préparait pour elle un Roi. Nous étions
obligés, pour nous préserver et pour préserver M. le
duc d'Orléans de cette irruption populaire, de nous
tenir fortement par la main, et de former ainsi, à sa
droite et à sa gauche, deux haies mouvantes de dé-
putés. Comme nous arrivions sur le quai du Louvre,
une bande de femmes et d'enfants se précipita sur nous,
criant: Vivent nos dépulés! et ils nous entourèrent jus-
qu'à la place de Grève, dansant et chantant là Marseil-
laise. Des cris et des questions de toute sorte partaient
à chaque instant de cette cohue; ils se montraient les
uns aux autres le duc d'Orléans : « Qui est ce monsieur
à cheval? Est-ce un général ? Est-ce un prince? — J'es-
père, dit une femme à l'homme qui lui donnait le bras,
que ce n'est ]»as encore un Bourbon.» Je fus infiniment
plus frappé de notre situation au milieu de ce peuple et
de son attitude que de la scène même qui eut lieu quel-
ques moments après, à l'Hôtel-de-Ville, et des apostro-
phes du général Dubourg à M. le duc d'Orléans. Quels
périls futurs se révélaient déjà pour cette monarchie
naissante, seule capable de conjurer les périls i)résents
du pays ! ,
30 CHAPITRE IX.
Dans les jours suivants, quand le gouvernement
commença, j'allais fréquemment au Palais-Royal, d'a-
bord à titre de commissaire, puis comme ministre de
l'intérieur. Aux portes du palais et dans le vestibule,
point de sentinelles , point de police , point de ga-
ranties d'ordre et de sécurité ; des hommes du peu-
ple, surveillants volontaires ou placés là par je ne sais
qui, assis ou étendus sur des bancs ou sur l'escalier,
jouant aux cartes et recevant leurs camarades. Il n'y
avait rien de grave à réprimer dans la conduite de ces
gardes populaires, et si leur empire n'eût été qu'un
accident momentané, je n'en aurais probablement con-
servé aucun souvenir; mais leur physionomie, leurs
manières, leurs paroles, tout indiquait que, même la,
ils se croyaient encore les maîtres, et que leur humeur
serait grande le jour où l'ordre, qu'ils maintenaient
tant bien que mal, ne serait plus à leur discrétion.
Du 5 au 7 août, pendant que la Chambre s'occupait
de la révision de la Charte, des groupes se formaient
aux abords de la salle, dans la cour, dans le, jardin,
s'entretenant avec passion des questions débattues dans
l'intérieur ; presque tous les assistans étaient des
jeunes gens du barreau, ou des écoles, ou de la presse,
point tumultueux, mais ardents et impérieux dans
leurs idées et leurs volontés. Armand Carrel et Gode-
froy Cavaignac s'y rencontraient quelquefois. Parmi
les députés, MM. de La Fayette et Dupont de l'Eure
étaient leur drapeau. En entrant ou en sortant, je
m'arrêtais au milieu de ces groupes dans lesquels
LA RÉVOLUTION DE 1830. 31
mes cours et mes écrits me valaient encore quelque
faveur. Nous causions de la royauté, des deux Cham-
bres^ du système électoral^, de l'hérédité de la pai-
rie, question à l'ordre du jour. Je vis là à quel
point les préjugés et les projets républicains étaient
enracinés dans cette génération élevée au sein des
sociétés secrètes et des conspirations. La monarchie
n'était pour eux (pi'une concession nominale et tem-
poraire, faite à contre-cœur, et qu'ils entendaient ven-
dre très-chèrement. A aucun prix, ils n'admettaient
l'hérédité de la pairie, ni aucun élément étranger à la
démocratie pure. Ils étaient prêts k recommencer l'é-
meute plutôt que d'y consentir.et l'ajournement de cette
question leur fut à grand'peine arraché. Le seul pou-
voir électif, émané du suffrage universel, et le recours
à l'insurrection dès que cette légitimité populaire leur
semblait violée, c'était là, qu'ils s'en rendissent compte
ou non, toute leur foi politique. C'était vouloir l'empire
continu de la force sous le prétexte du droit, et l'état
révolutionnaire en permanence au lieu de l'état social.
Je reçus, de cette maladie des esprits, un'é preuve
écrite que j'ai gardée, tant elle me frappa. Le 6 août,
comme je me rendais au Palais-Royal pour le Conseil,
l'un des plus distingués et des plus sincères entre ces
jeunes gens m'arrêta au bas de l'escalier, et me remit
un papier qu'il recommanda, d'un ton très-ému, à ma
l)lus sérieuse attention. Voici textuellement ce qu'il
<^ontenait :
« On ne comprend pas l'état des choses.
}i-?, CHAPITRE IX.
« 11 faut clro national et fort, avant tout et tout de
suite.
« Les discussions seront interminables et useront les
plus forts.
(( La Chambre des députés est mauvaise; on peut le
voir déjà, et on le verra mieux tout à l'heure.
« Le Gouvernant, quel qu'il soit, doit agir au plus
vite. On nous presse, et dans trois jours, dans deux
peut-être, nous ne serons plus les maîtres d'arrêter
ceux <iui sont derrière nous et qui veulent mar-
cher.
« Que le Lieutenant général propose.à la seule Cham-
bre des députés, ce soir ou demain, une Constitution
républicaine sous forme royale, et une Déclaration des
droits, pour être soumise à l'acceptation des commu-
nes, par oui ou par non, d'ici à six mois.
« Que, dans l'intervalle, le Lieutenant général soit
(kmvernement provisoire autorisé.
« Que la Chambre soit, immédiatement après, dis-
soute.
« Qu'on flétrisse la Restauration, les hommes et les
choses de la Restauration.
« Qu'on marche hardiment vers le Rhin; qu'on y
porte la frontière, et qu'on y continue par la guerre le
mouvement national; qu'on l'entretienne par ce qui l'a
provoqué. Ce ne sera d'ailleurs rien faire (pie pren-
dre l'initiative; ce sera rallier l'armée, la recruter, la
retenir dans sa main, l'associer à la Révolution. Ce sera
parler à l'Europe, l'avertir, l'entraîner. »
LA RÉVOLUTION DE 1830. 33
« Organiser la nation, s'appuyer sur elle est indis-
pensable et ne présente aucun danger.
« Il n'y a pas de modification dans la propriété à réa-
liser actuellement; par conséquent, pas de discorde
civile à craindre.
« Cela fait, tous les embarras ont disparu ; la position
est grande, solide et sans danger réel. Il ne faut que
vouloir pour arriver là.
« A ce prix, nous républicains, nous engageons au
service du Gouvernement nos personnes, nos capacités
et nos forces, et nous répondons de la tranquillité inté-
rieure. »
Ce texte n'a pas besoin de commentaire. C'était la
République à la fois timide et hautaine, n'osant se pro-
clamer sous son propre nom et s'imposer elle-même à
la France, mais demandant arrogamment à la Monar-
chie de la prendre sous son manteau pour qu'elle y pût
rêver et grandir à son aise. Que seraient devenues, en
présence de telles dispositions, et si elles avaient pré-
valu, la société en France et la paix en Europe ? Ce n'est
pas la République qui se serait établie : pas plus en 1830
qu'en 1848, elle n'était en harmonie avec la situation,
les intérêts, les instincts naturels, les idées générales,
les sentiments libres du pays; nous n'aurions eu, sous
ce nom, que le chaos révolutionnaire, un mélange
d'anarchie et de tyrannie, un cauchemar continu de
mouvements turbulents et vains, projets sur projets,
mensonges sur mensonges, mécomptes sur mécomptes,
et toutes les angoisses, tous les périls éclatant coup sur
T. II. 3
34 CHAPITRE IX.
coup, après l'explosion de toutes les chimères et l'éta-
lage de toutes les prétentions.
Je ne dirai pas que je lus clairement et jusqu'au bout
dans cet avenir; mais j'en entrevis assez pour me
vouer, corps et âme, à la résistance, comme h un de-
voir d'homme sensé , d'homme civilisé , d'honnèttî
homme et de citoyen. Et quand nous nous mhnes sé-
rieusement à l'œuvre, le Gouvernement nouveau dans
son ensemble et moi comme ministre de l'intérieur, le
cours des événements et l'expérience des affaires me
confirmèrent pleinement dans mes pressentiments et
mes résolutions.
CHAPITRE X
MON MINISTÈRE DE L'IxXTÉRIEUR.
^la principale préoccupation en entrant au ministère de l'inté-
rieur.— Voyage et embarquement de Charles X. — Composition
et incohérence du cabinet du 11 août 1830. — Ses divers élé-
ments.— MM. Laffitle, Dupont de l'Eure, maréchal Gérard et
Bignon. — MM. Casimir Périer, duc de Broglie , baron Louis,
comte Mole, général Sébastiani, Dupin et moi. — Attitude du
Roi dans ce Conseil. — Vastes attributions et mauvaise organi-
sation du ministère de l'intérieur. — Mes travaux. — L^Opposition
m'accuse de ne rien faire.— Mon Exposé de l'état du royaume
en septembre 1830.— Mes relations avec les préfets. — Mes re-
lations avec M. de La Fayette au sujet des gardes nationales.
— Mon administration dans ses rapports avec les letlres, les
sciences et les arts. — Ma participation aux affaires exlérieures-
— L'Europe veut le maintien' de la paix. — Dispositions de
l'Angleterre , — de la Russie et de l'empereur Nicolas , — de
TAutriche et de la Pru.sse. — Le parti révolutionnaire en
France méconnaît- complètement cette situation européenne,
— Le roi Louis-Philippe la comprend et en profite.— Sentiment
de la France à l'égard des révolutions étrangères. — M. de Tal-;
leyrand- ambassadeur à Londres. — Pourquoi il convient à cette
mission. — Est-il vrai que le roi Louis-Philippe ait seul fait ce
choix?— Notre politique envers la Belgique, le Piémont et
l'Espagne. —Ma conduite envers les réfugiés espagnols
Rapports du cabinet avec les Chambres. — La Chambre des
députés se complète par des élections nouvelles. — M. Pasquier
est nommé président de la Chambre des pairs. — Projets de
lois présentés aux Chambres. — Propositions nées dans les
Chambres. — Mes débuts à la tribune. — Fermentation des
partis. — Débat sur les clubs. — Clôture des clubs. — La Cham-
bre des députés accuse les ministres de Charles X. — Proposi-
tion-de M. de Tracyet Adresse de la Chambre des députés pour
36 CHAPITRE X.
l'abolition de la peine-de mort. — Émeutes révolutionnaires. —
Elles se portent sur le château de Vincennes, — sur le Palais-
Royal.— Dissolution du cabinet. — Ses causes. — Mon sentiment
en sortant des affaires. — Lettre de M. Augustin Thierry,
(1" août— 2 novembre 1830.)
Le 31 juillet, à la veille de se dissoudre, la Commis-
sion municipale, prenant, sous la vaniteuse influence
de M. Mauguin, des airs de gouvernement provisoire,
s'était donné le frivole plaisir de nonimer aux divers
départements ministériels des commissaires encore
plus provisoires qu'elle, car ils n'exercèrent pas même
un jour les fonctions qu'elle leur attribuait. Elle m'a-
vait nommé commissaire provisoire à l'instruction
publique. Le lendemain, 1" août, M. le duc d'Orléans,
comme lieutenant général du royaume, m'appela, avec
le même titre, au département de l'intérieur, et le li
août, quand il eut accepté la couronne, j'entrai, comme
ministre de ce département, dans le. cabinet qu'il
forma.
A ce moment, et malgré la multitude et l'urgence
des affaires qui m'assaillaient, une affaire me préoccu-
pait par-dessus toutes les autres. La Révolution était
accomplie; elle ne rencontrait nulle part aucune résis-
tance ; Roi, Charte, Chambres, Cabinet, tous les pou-
voirs nouveaux étaient debout et en action. Et le Roi
Charles X était encore en France, évidemment hors
d'état de s'y maintenir et ne faisant pas un mouvement
pour s'en éloigner ! En vain quatre commissaires, le
maréchal Maison, le général Jacqueminot, MM. Odilon-
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 37
Barrot et de Schonen s'étaient rendus au château de
Piambouillet pour le décider à partir et pour veiller à sa
sûreté; ils étaient revenus à Paris sans succès. Le lende-
main pourtant, 3 août, troublé à l'approche du chaos
populaire qui se porta sur Rambouillet, où les commis-
saires étaient retournés, louché de quelques paroles
gravement émues de M. Odilon-Barrot et des attesta-
tions plus opportunes qu'exactes du maréchal Maison
sur le nombre des assaillants, Charles X se résolut à
quitter sa dernière résidence royale et à se rendre sur
un point de la côte pour s'embarquer. Mais il chemi-
nait lentement, s'arrêtant çà et là, hésitant sur sa route,
écartant les observations que lui adressaient quelque-
fois, pour régler ou presser sa marche, les commis-
saires qui l'accompagnaient, et ayant l'air d'attendre
que quelque incident favorable vînt changer ses réso-
lutions et son sort.
Nous aussi, à Paris, nous étions vivement préoccu-
pés des incidents possibles, mais avec des impressions
ei dans une attente bien différentes. Aucune chance de
soulèvement et de guerre civile en faveur de la royauté
déchue ne se laissait entrevoir; ses plus dévoués servi-
teurs se tenaient dans le plus profond repos. M. de La
Rochejaquelein écrivit à plusieurs journaux : « Vous
avez été mal informé en mettant dans votre journal
<jue le marquis et la marquise de La Rochejaquelein
étaient arrivés dans la Vendée pour la soulever; ils sont
fort tranquillement chez eux, près de Paris. » L'armée
s'empressait, comme le pays, d'adhérer au gouverne-
r8 CHAPITRE X.
ment nouveaiu Les régiments même qui, avec luï
noble sentiment de discipline et d'honneur, étaient ^
restés autour de Charles X, recevaient de lui, comme
une délivrance, l'ordre de rejoindre leurs quartiers.
Nous redoutions bien plus les passions révolutionnaires^
que les tristesses royalistes. C'était une périlleuse en-
treprise que celle de conduire à pas lents, et pendant
treize jours, le Roi détrôné à travers des populations
nombreuses, partout en mouvement, en proie aux co-
lères, aux méfiances, aux mauvais désirs de vengeance
ou de précaution que soulevaient encore dans les cœurs
la lutte de la veille et l'incertitude du lendemain. Pour-
tant l'honneur de la royauté nouvelle, de ses conseil-
lers, de tous les honnêtes gens qui l'avaient adoptée,,
était engagé dans cette difficile épreuve. Il fallait que
Cliarles X et la famille royale arrivassent au terme de
leur amer voyage, non-seulement sans obstacle et sans^
insulte, mais au milieu du calme et des égards publics.
J'étais assailli de rapports alarmants.Des rassemblements^
se formaient sur divers points de la route, menaçant tan-
tôt d'arrêter Charles X, tantôt de précipiter viplemment
son départ. Les commissaires qui l'accompagnaient, le
maréchal Maison, MM. Odilon-Bariot, de Schonen, de
La Pommcraye, déployaient, pour les dissiper, une ac-
tivité intelligente et généreuse; mais y réussiraient-ils-
toujours? Leur modération les rendait eux-mêmes
(luclquefois suspects ; on se plaignait qu'au milieu du
cortège royal, ils ne portassent pas constamment leur
cocarde et leur écharpe tricolore. Je leur écrivais de
MON MIÎsISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 3^
presser la marche, d'éviter tout prétexte d'irritation
populaire, de tout faire pour que Charles X et sa famille
fussent promptement à l'abri de tout péril. M. Odilon-
Barrot me répondait le 9 août, au moment même où le
roi Louis-Philippe acceptait solennellement la couronne
et prêtait serment à la Charte : « Vous le savez, notre
mission est toute de déférence et d'humanité; les re-
commandations intimes du duc et de la duchesse d'Or-
léans ont rendu nos ménagements encore plus néces-
saires. Un sentiment de respect et de convenance nous
a empêchés de montrer avec ostentation, devant un
vieillard malheureux et des femmes, des signes qui les
blessent profondément; mais en public, et devant la
suite du Roi, nous n'avons jamais quitté nos couleurs.»
Et M. de Sclionen ajoutait : « Quant à la lenteur de ce
convoi funèbre de la monarchie, ce n'est pas faute de
représentations de notre part; mais que voulez-vous ré-
pondre à un vieillard malheureux qui vous dit : « Je
suis fatigué ? »
J'éprouvai le 17 août, en apprenant que Charles X
s'était embar*qué la veille à Cherbourg, sous les yeux
d'une foule silencieuse et respectueuse, un véritable
sentiment de délivrance; et le billet que m'écrivit à
l'instant même le roi Louis-Philippe commençait par
cette phrase : « Enfin voici des dépêches de nos com-
missaires qui me soulagent le cœur. » Émotion vraie,
quoi qu'en puissent penser les esprits vulgaires ; le roi
Louis Philippe, à ce moment, redoutait quelque tra-
gique catastrophe bien plus qu'il ne craignait un rival.
40 CHAPITRE X.
Pendant que deux paquebots américains, escortés
par deux bâtiments français, emportaient rapidement
loin de la France le vieux Roi et sa famille, la France
accourait à Paris. De toutes les parties du territoire
arrivaient tous les jours des milliers de visiteurs, les
uns pour assister de plus près à un grand spectacle, les
autres pour satisfaire ce besoin de mouvement sans but
que suscitent les grands événements, beaucoup pour
venir chercher leur part dans les fruits d'une vic-
toire qu'ils disaient la victoire de leur Cause et de
leur parti. C'est un étrange chaos que celui qui naît
d'une révolution dans un pays où règne la centralisa-
tion; l'ébranlement se répand partout pour revenir se
concentrer sur un seul point ; il n'y a, dans toutes les
familles et dans toutes les têtes, point de désirs ou d'es-
pérances, point d'idées ou de plans qui ne se sentent
provoqués et ne se croient autorisés à se produire.
Et toutes ces prétentions, toutes ces rêveries de l'esprit
ou de l'intérêt, de la vanité ou de l'avidité, se pres-
sent autour du pouvoir nouveau, lui demandant leur
pâture.
Le cabinet qui venait de se former était plus propre
à accroître qu'à dissiper cette fermentation confuse.
Composé de onze membres, sept ministres à porte-
feuille et quatre ministres consultants, il n'avait point
d'autre unité que celle qu'exigeaient absolument ses
premiers pas dans les premiers jours. Nous voulions
tous sincèrement fonder la monarchie constitution-
nelle qui sortait de la Uévolution. Mais quand de cett(;
MON MINISTERE DE L'INTÉRIEUR (1830). 41
intention générale il fallut passer à l'action précise et
quotidienne, quand nous eûmes à déterminer ce que
devait être le gouyernement de cette monarchie et à le
mettre en pratique, les dissidences éclatèrent, sérieuses,
vives, à chaque instant répétées. Non-seulement nous
étions partagés entre les deux tendances qui s'étaient
manifestées lors de la révision de la Charte, le mouve-
ment et la résistance, l'ardeur des innovations et le res-
pect des traditions et des lois; mais, dans chacun de ces
groupes séparés, l'unité manquait presque également,
car des diversités graves s'y rencontraient qui faisaient
pressentir, entre des hommes d'accord en apparence,
des séparations, peut-être des luttes prochaines, et qui
mettaient le pouvoir hors d'état d'échapper lui-même à
la confusion des idées, des prétentions et des chances
qui s'agitaient autour de lui.
Des onze ministres, gouvernants ou consultants, qui
siégeaient alors dans le Conseil, huit sont morts :
MM. Laffitte,- Dupont de l'Eure, le maréchal Gérard, le
baron Bignon, le comte Mole, le baron Louis, le maré-
chal Sébastiani et M. Casimir Périer. Trois seulement,
le duc de Broglie, M. Dupin et moi, survivent aujour-
d'hui. Quand j'ai commencé à écrire ces Mémoires, je
me suis demandé, non sans quelque per[)lexité, avec
quelle mesure de liberté je parlerais des honmies, amis
ou adversaires, que j'ai vus de près, soit dans l'exercice,
soit dans les luttes du pouvoir. Les morts appartiennent
à l'histoire ; ils ont droit à sa justice, elle a droit, sûr
eux, à la liberté. J'en userai avec franchise. Les
42 CHAPITRE X.
vivants se coudoyent encore en ce monde; ils se doi-
vent des égards mutuels. C'est un devoir facile au-
jourd'hui.
Entre les quatre membres du Conseil de 1830 que le
parti du mouvement comptait comme siens, l'impor-
tance comme l'ardeur politique étaient très-inégales.
Vaillant soldat de la Révolution et de l'Empire, le maré-^
cbal Gérard restait fidèle aux instincts et aux amis de
sa jeunesse sans prendre grand intérêt aux débats de
principes ou aux luttes des partis. De ses habitudes mi-
litaires il avait appris à aimer l'ordre et à soutenir le
pouvoir; mais il y compromettait plus volontiers sa
personne que sa popularité. Esprit droit et môme fin
dans la pratique de la vie, mais peu actif et peu étendu,
il lui déplaisait d'avoir a chercher, à travers des situa-
tions et des questions compliquées, ce que lui com-
mandaient son devoir et son honneur; il écoutait peu
les raisons qui contrariaient ses idées ou ses goûts, et
discutait peu la politique qu'il servait, pourvu qu'elle
ne Fécartàtpas de son drapeau. M. Bignon, au contraire,
mettait au service de son parti une abondante puissance
de dissertation et d'argumentation; non pas dans l'inté-
rieur du Conseil ou dans les conversations privées; il y
était court et embarrassé, n'aimant pas à lutter en face
contre les personnes, ni à s'engager, dans les questions
spéciales, par des avis positifs. C'était dans le repos de
son cabinet, en écrivant soit des pamphlets pour le pu-
blic, solides discours pour les Chambres, qu'il déployait
les ressources d'une instruction plus spécieuse que so-
MON MINISTÈRE DE L'INTERIEUR (1830). 4'à
lide, d'une expérience diplomatique un peu subalterne
et d'un esprit sérieusement superficiel. 11 se faisait ainsi,
tlans le gros des auditeurs et des lecteurs, un renom de
savant politique, et les fournissait de faits et d'argu-
ments, mais sans exercer une réelle influence. Ni le
maréchal Gérard, ni M. Bignon n'étaient, dans le cabi-
net de 1830 et pour le parti du mouvement, des chefs
actifs et efticaces.
3IM. Dupont de l'Eure et Laffitte possédaient seuls,
dans le parti, une vraie force et la méritaient réelle-
ment. J'ai vu de trop près les effronteries et les volte-
faces de l'intérêt personnel pour ne pas faire cas de la
sincérité et de la constance des convictions, même les
plus opposées aux miennes. Depuis que nous étions en-
semble dans les affaires, chaque incident, chaque ques-
tion, chaque séance du Conseil m'apprenaient mieux
combien nous différions, M. Dupont de l'Eure et moi.
Qu'il s'en rendît compte ou non, les idées et les tradi-
tions de 1792 gouvernaient la conduite comme la pen-
sée de M. Dupont. 11 n'était, sciemment et d'intention,
ni révolutionnaire, ni républicain ; mais il portait dans
le Conseil naissant de la monarchie constitutionnelle
les préjugés, les méfiances, les exigences, les antipathies
d'une vulgaire opposition démocratique, et il ne trou-
vait pas en lui-même l'élévation d'esprit et de mœurs
qui, dans sa situation nouvelle, aurait pu lui don-
ner l'intelligence des conditions d'un gouvernement
libre. Plus au contraire il avançait dans l'exercice du
pouvoir, plus il se repliait, avec un certain orgueil rude.
44 CHAPITRE X.
dans ses anciennes habitudes, car en même temps qu'il
était dominé par de grossiers amis, il avait foi, une foi
honnête et obstinée dans ses idées, les croyant confor-
mes à la justice, bonnes pour le bien du peuple, et se
sentant prêt à leur sacrifier les intérêts de son ambition
ou de sa fortune. C'était assez pour être estimé du public
et important dans son parti, quoique incapable de le di-
riger ou de le contenir.
31. Laffilte devait à de tout autres causes sa popularité
et son influence. Il avait bien plus d'esprit, et un esprit
plus libre, plus varié, moins commun que celui de
M. Dupont de l'Eure. Homme d'affaires intelligent et
hardi, causeur abondant et aimable, soigneux de plaire
à tous ceux qui l'approchaient et bon pour tous ceux
qui lui plaisaient, il était toujours prêt à comprendre
et à obliger tout le monde. Quoique très-soumis, en
définitive, aux influences révolutionnaires qui l'entou-
raient, il n'avait, pour son propre compte, point d'idées
générales et arrêtées, point de parti-pris et obstjné ; ni
aristocrate ni démocrate, ni monarchique ni républi-
cain, aimant le mouvement par instinct et pour son
plaisir plutôt que dans quelque profond dessein, cher-
chant l'importance par vanité plus que par ambition,
mêlant la fatuité "au laisser-aller et l'impertinence à la
bonté, vrai financier de grande comédie, engage dans
!a politique comme ses pareils de l'ancien régime
l'étaient dans les goûts mondains et littéraires, voulant
surtout être entouré, flatté, vanté, confiant dans son
succès connue dans son mérite, auprès du Roi comme
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830;. 45
auprès du peuple^ dans les révolutions comme dans les
spéculations, et traitant toutes choses, les affaires dÉtat
comme les affaires d'argent, avec une légèreté présomp-
tueuse qui se croyait capable de tout concilier, ne s'in-
quiétait guère des obstacles et ne prévoyait jamais les
revers. Il était, en 1830, au sommet de sa destinée, lieu-
reux et fier d'avoir vu faire, ou plutôt, pensait-il, d'avoir
fait, dans sa maison, une révolution qui plaisait au pays
et un roi qui lui plaisait à lui-même, et se promettant
de rester puissant, populaire et riche, sans prendre
grand' peine à gouverner.
Partisans de la politique de résistance, nous avions
dans le Conseil, sur les patrons de la politique du mou-
vement, l'avantage du nombre. iMais le nombre n'est
pas toujours la force. Sinon la désunion, du moins de
grandes diversités de situation et de disposition exis-
taient entre nous, et nous affaiblissaient dans une lutte
de jour en jour plus vive. Très-décidés, au fond, contre
l'esprit révolutionnaire, le général Sébastiani et M. Ca-
simir Perler gardaient une certaine réserve; l'un pour
être en mesure de rester, en tout cas, dans le cabinet,
et d'y soutenir le Roi dont la confiance lui était déjà
acquise; lautre, avec une prévoyance plus hautaine,
pensant qu'un jour viendrait où il serait chargé de com-
battre l'anarchie qu'il détestait, et ne voulant pas s'user
avant le temps. Le baron Louis pratiquait résolument,
dans les finances, la politique d'ordre, et lui donnait son
adhésion en toute autre matière, mais sans prendre
grande part au combat, et en marchant toujours der-
4G CHAPITRE X.
rière M, Casimir Périer. M. Mole avait cet avantage que
tous les membres du Conseil, qu'ils fussent partisans,
au dedans, du mouvement ou de la résistance, étaient
prononcés, au dehors, pour la politique de la paix, et lui
savaient gré de la pratiquer avec dignité. M. Dupin se
tenait un peu à l'écart et en observation, ami de l'ordre
et du Roi, mais précautionné et mobile, soigneux de ne
pas se compromettre au delà de l'absolue nécessité, et
se décidant, dans chaque occasion, selon son apprécia-
tion des forces en présence ou son impression duino-
ment,sans s'engager dans aucun système, ni avec aucun
alhé. J'étais, comme ministre de l'intérieur, appelé et
obligé, plus que tout autre, à proidre à chaque instant
parti entre les deux politi(|ues rivales, et mon parti
avait été pris dès le premier jour. Par instinct comme
par réflexion, le désordre m'est antipathique; la lutte
m'attire plus qu'elle ne m'inquiète, et mon esprit ne se
résigne pas à l'inconséquence. Ce n'est pas que la poli-
tique de la résistance n'eût i)Our moi des embarras
particuliers; j'avais servi la Restauration, et j'étais, à
ce titre, déplaisant ou même suspect à la Révolution.
M. Mole et M. Louis aussi avaient servi la Restauration,
et plus ostensiblement que moi, puisqu'ils avaient été
l'un et l'autre ministres de Louis XVIII. Mais on avait,
contre eux, moins d'occasions de chercher dans leur
passé un m^oyen d'attaque. Je devins bientôt le porte-
drapeau de la résistance, et ce fut surtout à moi que
ses ennemis adressèrent leurs coups. Le duc de Rroglie
me soutenait dans cette lutte difficile. Il avait été, sous
MON MLNISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 47
la Restaiiralion, étranger à toute fonction, et n'avait
voulu occuper, en 1830, que le modeste départemenUlc
l'instruction publi(iue. 11 avait, pour son propre compte,
peu de combats à livrer. Mais il était plus libéral que
démocrate, et d'une nature aussi délicate qu'élevée,
la politique incohérente et révolutionnaire lui déplaisait
autant qu'à moi. Quoique divers d'origine, de situation
et aussi de caractère, nous étions unis, non-seulement
par une amitié déjà ancienne, mais par une intime com-
munauté de principes et de sentiments généraux, le
plus puissant des liens quand il existe réellement, ce
qui est rare. Seuls dans le cabinet de 1830, nous agis-
sions toujours dans le même sens et de concert.
Au milieu d'un Conseil ainsi divisé et flottant, et par
de telles causes, le rôle du roi Louis-Pliilipi)e était très-
difficile. Non que personne songeât encore à s'inquiéter
de l'influence qu'il y pouvait exercer et qu'il y exerçait
en effet. La nécessité et le péril étaient trop présents et
trop pressants pour laisser place à ces jalousies des
temps tranquilles. Les i)lus ombrageux sentaient claire-
ment que, plus compromis que personne, pour sa
famille connue pour lui-même, pour son honneur
comme pour sa sûreté, le prince qui venait de se lier
au pays avait bien le droit d'intervenir dans les délibé-
rations et les résolutions qui devaient décider de son
propre sort comme de celui du pays. Le Roi présidait
donc le Conseil et y discutait toutes choses aussi libre-
ment que ses ministres, dont il ne gênait en aucune
façon la liberté. Mais il avait, dans sa situation person-
48 CHAPITRE X.
nelle et en lui-même, des causes de grave embarras.
Les souvenirs révolutionnaires avaient tenu une grande
place dans le mouvement qui l'avait appelé à la cou-
ronne, trop grande pour la mission de gouvernement
que la couronne lui imposait. 11 devait à ces souvenirs
l'adhésion d'une foule d'hommes qui s'empressaient
vers lui comme ses amis naturels, mais que leurs pré-
jugés et leurs habitudes révolutionnaires devaient bien-
tôt rendre pour lui des amis fâcheux et peut-être des
ennemis dangereux. Beaucoup d'entre eux, sous l'Em-
pire, avaient servi sans scrupule le pouvoir absolu;
mais en rentrant dans un régime de liberté, ils re-
prenaient leurs idées et leurs passions de révolution,,
et le Roi les trouvait à la fois liés à sa cause et peu
propres à la bien servir. La Révolution de 1789 lui
avait laissé à lui-même des impressions contradictoires
et pesantes. Jeune, il avait assisté avec sympathie à
cette explosion de tant de belles espérances. Les
grands principes de justice, d'humanité , de respect
pour la dignité et le bonheur des hommes, qui font
la gloire et la force de cette puissante époque, s'é-
taient établis dans son âme. Plus tard, le cours des
événements, les vicissitudes de sa propre destinée, ses
voyages à travers les deux mondes lui avaient fait re-
connaître les erreurs qui, à tant de salutaires résultats,
avaient mêlé tant de fautes, de crimes et de mécomp-
tes. Mais en s'éclairant sur la Révolution, l'esprit du roi
Louis-Philippe ne s'en était pas complètement affranchi;
il l'avait vue d'abord si brillante et toujours si forte.
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 49
par la parole ou par les armes, par l'anarcliic ou par
le despotisme, qu'elle lui apparaissait comme une
puissance presque irrésistible et fatale. Il regardait à la
fois comme nécessaire et comme infiniment difficile de
lutter contre ses passions et ses exigences; et convaincu
qu'elles ne pouvaient s'accorder avec un gouvernement
régulier et fibre, il n'était pas sûr qu'un tel gouverne-
ment pût leur être opposé avec succès. Entouré ainsi
de partis discordants quoique favorables, et quelque-
fois troublé par les doutes de sa propre pensée, c'était
son pencbant de ne point s'engager, dès l'abord, dans
une politique fortement décidée, de ménager ses di-
vers amis, et tantôt de céder, tantôt de résister à la
Révolution, dans l'espoir de gagner, en louvoyant ainsi,
le temps et la force dont il avait besoin pour surmon-
ter les obstacles que rencontrait le difficile gouverne-
ment qu'il s'était chargé de fonder.
Ces complications de sa situation et ces incertitudes
de son esprit perçaient dans l'attitude et les manières
du Roi avec les conseillers très-divers dont il était en-
touré. C'était aux partisans de la politique populaire
que s'adressaient surtout ses soins; il traitait M. Laf-
fitte, encore souffrant d'une entorse au pied qu'il s'é-
tait donnée au milieu des barricades, avec une familia-
rité amicale et presque empressée : son langage avec
M. Dupont de l'Eure était plein de rondeur et de gaieté,
comme pour apprivoiser le paysan du Danube. Il té-
moignait à M. Casimir Périer beaucoup d'égards, mê-
lés déjà de quelque inquiétude sur sa fierté ombra-
50 CHAPITRE X.
geuse. Avec le duc de Broglie, M. Mole et moi, ses ma-
nières étaient simples, ouvertes, empreintes d'estime
et d'abandon, sans caresse. Évidemment sa confiance
sérieuse et sa faveur extérieure ne se rencontraient
pas toujours en parfaite harmonie. Des ennemis et
des sots ont voulu voir là une fausseté préméditée :
c'était simplement l'effet naturel d'une situation com-
pliquée, encore obscure, et le travail d'un esprit encore
inexpérimenté dans le gouvernement et qui cherchait
avec quelque embarras sa route et ses amis.
Je trouve dans les lettres que, dès cette époque, le
roi Louis-Philippe m'écrivait chaque jour à propos des
affaires courantes, des traces évidentes de ces fluctua-
tions intérieures qui le faisaient quelquefois hésiter,
faute d'idée arrêtée ou de confiance dans le succès,
à adopter des mesures qu'il jugeait bonnes ou même
nécessaires. En me renvoyant, le 14 août 1830, un
rapport de police sur les désordres qui troublaient
Paris et qu'aucune force publique ne réprimait, il
ajoutait : « Il est urgent d'avoir une troupe faisant
ce service; mais c'est difficile et délicat. » Vers le
milieu de septembre, je préparais pour les Cham-
bres un Exposé de la situation du royaume et des
changements déjà apportés dans l'administration ; le
Roi m'écrivit le 13 : « Ne serait-il pas possible d'in-
diquer dans votre Exposé que, tandis que le gouverne-
ment fait aussi largement la part des destitutions récla-
mées par le vœu public, cependant aucune persécution
n'a lieu, ({ue la liberté individuelle existe pour tous dans
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 51
la plus grande étendue, ainsi que la circulation des
voyageurs de toutes les classes, de toutes les opinions,
de tous les partis, que les cabinets noirs n'existent
plus, que le secret des lettres est scrupuleusement et
consciencieusement respecté, que nul n'est inquiété
pour ses opinions, quelles qu'elles aient été, quelles
qu'elles puissent être encore? Je ne i)rétends pas à l'en-
cens des compliments; mais cependant je crois qu'on
peut dire à ceux qui méconnaissent ma conduite et ses
motifs : — En auriez-vous fait autant envers nous ? —
Au reste, ce sera peut-être mieux de réserver cela pour
des articles de journaux ; il serait possible que le pu-
blic le mésinterprétât, et je dis toujours : Dam le doute,
absiiens-loi. D'ailleurs, il pourrait y avoir de l'embarras
pour le concerter avec vos collègues, et il ne faudrait
pas le faire sans leur assentiment. »
Le doute du Roi, dans cette occasion, était à coup
sûr bien modeste, et je ne pense pas que, pour lui
rendre une justice si méritée, le concert entre mes
collègues et moi eût été difficile à établir. Mais c'était,
surtout à cette époque, sa disposition générale de s'abs-
tenir de toute initiative qui ne fût pas absolument né-
cessaire, d'éviter les moindres conflits,^ et de s'en tenir
à cette politique réservée et un peu flottante que les
divisions entre ses partisans et les inquiétudes de son
propre esprit lui faisaient regarder comme seule sage
et praticable.
Mais cette pobtique, possible pour le Roi, ne l'était
pas du tout pour ses ministres. Un régime de discussion
52 CHAPITRE X .
publique et de liberté oblige absolument les déposi-
taires responsables du pouvoir à la décision précise, à
l'initiative prompte, à l'action efficace. Il faut qu'à
chaque instant, dans chaque circonstance, ils prennent
nettement et ouverlement leur parti entre les diverses
solutions des questions, les idées et les prétentions di-
verses des hommes. Comme ministre de l'intérieur,
j'étais appelé plus fréquemment qu'aucun autre, et
dans des occasions plus graves ou plus délicates, à me
prononcer de la sorte. Ce département réunissait alors
les attributions les plus étendues et les plus variées;
non- seulement l'administration générale, départemen-
tale et communale, les établissements d'ordre public ou
de charité, la police du royaume, les gardes nationales,
mais les travaux publics de tout genre, l'agriculture,
l'industrie, le commerce, les sciences, les lettres, les
arts, la plupart des grands intérêts matériels ou intel-
lectuels du pays étaient sous la main du ministre de
l'intérieur. Pas plus dans l'organisation du pouvoir
central que dans ses rapports avec les pouvoirs
locaux, le travail n'était bien divisé, ni les attributions
convenablement réparties; de tous les départements
ministériels, celui de l'intérieur était le plus chargé et
le plus confus; et j'avais à en porter le .poids en su,bis-
sant la pression de tout(,'s les prétentions, espérances,
rancunes, offres, plaintes, rêveries qui, de tous les
points de la France, amenaient par milliers à Paris et à
mon ministère les solliciteurs, les dénonciateurs, les
curieux, les faiseurs de projets, les affairés et les oisifs.
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 53
Je m'adonnai tout entier à cette rude mission. Je ne me
permettais pas plus de quatre ou cinq heures de som-
meil. Je donnais les audiences importunes de grand
matin, afin de pouvoir consacrer la journée au Conseil,
aux Chambres, à la correspondance politique, aux af-
faires véritables. Mes forces suffisaient à l'œuvre, mais
en s'écoulant rapidement, comme les eaux d'une source
dont on ouvre tous les canaux sans se soucier de l'épui-
ser. 3Ia fatigue devenait visible, et je me rappelle qu'un
jour, au Conseil, M. Casimir Périer, qui me portait de
l'amitié, dit au Roi en me regardant : « Sire, vous aurez
besoin encore longtemps de M. Guizot; dites-lui de ne
pas se tuer tout de suite à votre service. »
De vives plaintes s'élevaient pourtant contre l'inaction
du ministère, et en particulier contre la mienne. A les
en croire, aucun changement ne s'accomplissait dans
l'administration; les fonctionnaires du régime tombé
restaient partout en place; je ne faisais rien pour incul-
quer aux agents du régime nouveau un nouvel esprit,
de nouvelles maximes; hommes et choses, tout conti-
nuait à se traîner dans l'ornière de la Restauration. 11
faut avoir été contraint d'écouter et de discuter sérieu-
sement ces clameurs pour savoir combien elles étaient
menteuses et ridicules. C'était le tum.ulte des préten-
tions personnelles, des animosités locales, des impor-
tances vaniteuses, des impatiences aveugles qui n'avaient
pas obtenu satisfaction; et dans les lieux publics, dans
les réunions populaires, dans les journaux, dans les
Chambres mêmes, les meneurs révolutionnaires s'em-
54 CHAPITRE X.
paraient de tous ces égoïsmes mécontents pour soulever^
autour du pouvoir naissant, comme un orage d'humeur
et de méfiance générale. Le cabinet ne voulut pas rester
silencieux devant de telles attaques, et je fus chargé de
rédiger un Exposé de la situation du rojaume destiné
à faire connaître tout ce qui avait déjà été fait pour
mettre l'administration en harmonie avec le gouverne-
ment. Présenté en effet aux Chambres le 13 septembre',
cet Exposé embarrassa pour quelque temps les brouil-
lons, et dissipa bien des préventions crédules; il en ré-
sultait évidemment que tout en se refusant « à mettre
partout, selon l'expression de Mirabeau en 1790, dessous
ce qui était dessus et dessus ce qui était dessous, » les
ministres de 1830 avaient, bien plutôt avec précipita-
tion qu'avec hésitation, largement renouvelé, dans les
divers services publics et sur tous les points du terri-
toire, les agents du pouvoir. J'avais pour mon compte,
en un mois, changé 76 préfets sur 86, 196 sous-préfets
sur 277, 53 secrétaires généraux sur 86, 127 conseillers
de préfecture sur 315; et « en attendant la loi qpi doit
régénérer l'administration municipale, disait mon Ex-
posé, 393 changements y ont déjà été prononcés, et une
circulaire a ordonné aux préfets de faire sans retard
tous ceux qu'ils jugeraient nécessaires. »
Je n'ai garde de prétendre que, dans ce brusque re-
maniement de tant de noms propres, en tant de lieux et
en si peu de jours, je ne me sois pas quelquefois trompé.
* Pièces historiques, n° III.
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 55
Oiiand même rexpérience ne m'aurait pas fait spéciale-
ment reconnaître plus d'une erreur^ je di)'ais, de l'im-
perfection inévitable de mon œuvre, comme M. Roycr-
Collard dans une autre circonstance : « Je ne le sais pas,
mais je l'affirme. » Je retrouve, dans un billet du Roi, un
exemple des méprises auxquelles, en pareil cas, le pou-
voir est exposé. Il m'écrivait le 17 août : « Je suis fâché
d'avoir à vous avertir que deux de nos nouveaux sous-
préfets sont venus hier au Palais-Royal complètement
ivres, et qu'ils y ont été bafoués par la garde nationale.
Mes aides de camp vous diront leurs noms que j'oubhe,
et que vous tairez par égard pour leurs protecteurs.
Nous ne nous vanterons pas de ces choix-là et nous les
remplacerons. » A tout prendre cependant, et après dix-
huit ans d'épreuve, j'ai la confiance que le renouvelle-
ment accompli à cette époque dans le personnel admi-
nistratif ne subit guère le joug de l'esprit révolution-
naire, et que j'appelai aux fonctions publiques un grand
nombre d'hommes modérés, imi)artiaux, capables, et
qui se mirent sur-le-champ à l'œuvre pour relever le
pouvoir. J'écrivais le 6 octobre 1830 au nouveau préfet
du Morbihan, M. Lorois, aussi intelligent qu'énergique :
« Il importe au parti national de bien comprendre
qu'aujourd'hui sa situation est changée., et qu'il a un
gouvernement à fonder. C'est à nous de prouver main-
tenant que nous sommes capables de manier le pouvoir
et de maintenir l'ordre en développant la liberté. C'est
à nous de démentir ces éternelles imputations de nos
adversaires qui nous ont si longtemps accusés de n'être
56 CHAPITRE X.
bons qu'à nous plaindre très-haut et capables que de
détruire. » Je cherchais partout, pour leur confier l'ad-
ministration et sans m'inquiéter des apparences, les
hommes qui, depuis 1814, fonctionnaires ou opposants,
avaient fait preuve de sincère attachement à la monar-
chie constitutionnelle, et bien compris ses conditions de
force légale. La plupart de ceux que j'appelai à ce
titre ont donné raison à mes pressentiments sur leur
compte, car, tant que cette monarchie a duré, les cabi-
nets successifs, malgré les diversités de leur politique,
les ont jugés capables de bien servir l'État, et n'ont
apporté, dans l'administration locale organisée en 1830,
qu'un petit nombre de changements.
En appelant aux affaires, le lendemain d'une révolu-
tion, tant d'hommes nouveaux, j'aurais voulu les ob-
server et les diriger efficacement dans leur mission. Je
suis convaincu que, par les relations personnelles, par
une correspondance un peu intime, en dehors du tra-
vail des bureaux, le ministre de l'intérieur peut exercer,
sur ses représentants dans les départements, une puis-
sante influence, et imprimer à l'administration cette
confiance en elle-même, ce caractère de fermeté, d'en-
semble et de suite qui lui donnent seuls, auprès
des populations, la force morale et le crédit. Le temps
me manqua pour une telle œuvre. A peine eus-je celui
d'indiquer à quelques préfets, (pii m'étaient depuis
longtemps connus, l'esprit dont j'étais moi-même et
dont je souhaitais qu'ils fussent animés. J'écrivais le
44 septembre 1830 à M. Amédée Thierry, préfet de la
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830\ 57
Haute-Saône : « N'iiésitez pas à changer les maires ([ue
la population repousse, et qui tous embarrassent au
lieu de vous fortifier. Tout ce qui a un caractère de
réaction servile et aveugle est d'un mauvais eftet; tout
ce qui atteste la ferme intention d'être bien servi et de
bien servir le public donne force et crédit. Cherchez
des hommes qui pensent et agissent par eux-mêmes.
Le premier besoin de ce pays-ci, c'est qu'il s'y forme,
sur tous les points, des opinions et dos influences indé-
pendantes, La centralisation des esprits est pire que celle
des affaires. » Et le 16 octobre, à M. Chaper, préfet de
Tarn-et-Garonne : « Je veux vous dire combien votre
conduite et votre correspondance me paraissent bonnes.
Vous n'êtes pas enfoncé dans l'ornière administrative.
Vous n'agissez pas i)Our obéir à une circulaire. Vous
n'écrivez pas pour avoir écrit. Vous allez au fait; vous
y allez de vous-même, et pour réussir réellement. Je
suis tenté de vous en remercier comme d'un service
personnel. Entre nous, l'empire des formes et des habi-
tudes me suffoque. J'ai un grand goût pour l'ordre,
pour l'activité régulière et inesurée; mais cet ordre
factice et conventionnel, cette activité indifférente, cette
rhétorique, cette mécanique de l'administration qui
n'émanent ni d'une pensée propre, ni d'une volonté
vive, me sont souverainement antipathiques. Ne vous y
laissez pas tomber, je vous prie; ne devenez pas ce que
tant de gens appellent un excellent préfet, c'est-à-dire
un homme qui ne laisse aucune pétition, aucune lettre
sans réponse écrite, mais ([ui ne s'inquiète guère de
58 CHAPITRE X.
savoir si ses réponses font vraiment marcher les affaires,
et si ses écritures deviennent des réalités. »
Vers le même temps, les croix érigées, pendant la
Restauration, en dehors des églises, avaient été, sur
plusieurs points, l'objet d'attaques populaires, et le
bruit s'était répandu que le Gouvernement, pour se
soustraire k l'embarras de les protéger, avait donné
l'ordre de les enlever. Plusieurs administrateurs m'é-
crivirent pour me demander s'il en était ainsi. Je ré-
pondis sur-le-champ : « Le Gouvernement n'a donné
aucun ordre pour faire disparaître les croix. Dans quel-
ques lieux, elles ont été l'objet d'une assez vive ani-
madversion populaire; on a tenté de les abattre violem-
ment. L'administration, d'après mes instructions et
celles de M. le ministre des cultes, s'est opposée à toute
tentative de ce genre. Elle a quelquefois engagé le
clergé à transporter dans l'intérieur des éghses ces mo-
numents de son culte pour les soustraire à la profana-
tion, l^e clergé s'y est prêté en général, et la translation
a eu heu décemment, sans désordre ni in suite. Ailleurs,
les croix sont debout et resteront debout, tant qu'elles
ne seront pas l'objet d'attaques tumultueuses et sou-
daines. La liberté des cultes doit être entière, et sa pre-
mière condition, c'est qu'aucun culte ne soit insulté.
11 ne faut fournira nos ennemis aucun prétexte de nous
taxer d'indécence et de tyrannie. Je ne souffrirais pas
que mon administration donnât lieu à un tel reproche,
et je vous remercie de m'avoir mis en mesure de dé-
mentir sur-le-champ un bruit que démentent depuis
MON MINISTERE DE L'INTÉRIEUR (1830). 59
deux mois les ordres que j'ai donnés en pareille occa-
sion. »
Au milieu de l'effervescence du temps et souvent dé-
nué de toute force publique, je ne réussissais pas tou-
jours à protéiier efficacement tantôt l'ordre, tantôt la
liberté; mais (]uand mes efforts étaient vains, je m'em-
pressais de signaler moi-même mon impuissance, et
<le proclamer les principes qui condamnaient les
agresseurs.
J'avais, dans l'intérieur môme du gouvernement et de
mon propre ministère, des embarras moins bruyants,
mais non moins graves. Les gardes nationales, soit de
Paris, soit des départements, leur organisation, leur
administration, leur emploi, quand les circonstances le
rendaient nécessaire, étaient dans mes attributions et
sous ma responsabilité ofncielles; mais je n'avais, à cet
égard, aucun pouvoir réel. Non-seulement le 29 juillet,
au milieu de la lutte, l'élan spontané de la garde natio-
nale renaissante à Paris en avait déféré le commande-
ment au général La Fayette; mais quatre jours après,
le 2 août, avant que les Chambres se fussent réunies et
que M. le duc d'Orléans, comme lieutenant général du
royaume, eût présidé à l'ouverture de leur session,
M. de La Fayette avait annoncé, dans un ordre du jour à
la garde nationale de Paris, que « d'accord avec la pen-
sée du prince, il acceptait l'emploi de commandant
général des gardes nationales de France. » Garderait-il
cet emploi sous la monarchie constitutionnelle rétablie?
Et, s'il le gardait, comment serait réglé ce pouvoir
60 CHAPITRE X.
exceptionnel, excentrique? Quels seraient ses rapports
avec la royauté, avec les ministres responsables, spé-
cialement avec le ministre de l'intérieur? Le doute
était grave. Le doute même écarté, la question d'or-
ganisation qui restait à résoudre était, pratiquement
comme constitutionnellemcnt, très-difficile et délicate ;
elle courait risque de devenir une question, non-seu-
lement d'amour-propre entre les personnes, mais de
passion entre les partis ; elle excitait dans le gouverne-
ment une sérieuse préoccupation, et autour du gou-
vernement une assez vive rumeur.
M. de La Fayette en était lui-même très-préoccupé et
prenait ses précautions pour qu'elle fût résolue comme
il lui convenait. Je reçus, non pas de lui-même, mais
de son état-major, une note sans signature, ainsi con-
çue:
« Dans l'état où notre heureuse et dernière révolu-
tion nous a placés, lorsque des millions de citoyens
sont en mouvement et s'organisent provisoirement ei>
gardes nationales, lorsqu'il se prépare une organisation
définitive d'après une nouvelle loi qui aura besoin d'en-
semble et de confiance, et lorsque la malveillance, dé-
clarée ou secrète, mais non douteuse, des Puissances
étrangères exige qu'on leur montre une nation armée,
palpitante de patriotisme, et ralliée non-seulement à la
liberté, mais à la forme de gouvernement que nous
avons choisie, convient-il ou ne convient-il pas de pla-
cer à la tite de ce grand mouvement un homme qui
jouit de la confiance publique?
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830 . fil
« La population de Paris et de la France l'a pensé. Ce
fut aussi la première pensée du lieutenant général du
royaume. C'est encore la pensée du Roi. Le général
La Fayette lui-même le pense, puisqu'après s'être re-
fusé avec obstination, en 1790, à ce vœu ardent de trois
millions de gardes nationales, il vient de consentir à
prendre le titre, et par conséquent les fonctions de
commandant général des gardes nationales de France.
« Si le gouvernement du Roi pensait autrement, la
chose est bien simple. Toutes les gardes nationales des
départements, villes et villages, accourent à La Fayette.
Il n'y a qu'à répondre aux lettres, aux députations, au
mouvement général, que cette affaire ne le regarde
plus et qu'ils sont invités à s'adresser au ministre de
Fintérieur. Il est superllu de dire qu'il choisirait les
termes les plus propres à diminuer le mauvais effet de
cette réponse. Il y gagnerait personnellement , non-
seulement du repos, mais une situation plus conforme
à son goût, à la nature particulière de son existence
patrioti(iue, et on a vu, dans le moment de crise, qu'il
ne perdait pas à rester tout seul. Mais il croit, nous
croyons tous que cet état de choses nuirait au grand
mouvement français , à notre situation intérieure
et^ extérieure , et même au gouvernement du Roi.
« Cependant, aussi longtemps que le général La
Fayette consentira à se charger de ce grand comman-
dement, il ne faut pas que ce soit un titre sans fonc-
tions, qui, au lieu de lui donner une influence utile,
nuirait à celle qui lui est personnelle et compté-
62 CHAPITRK X.
tement étrangère à tout autre appui que lui-même.
« La place de commandant général des gardes na-
tionales de France a des inconvénients et des dangers.
La Fayette les a signalés plus que personne. Y a-t-il
plus d'inconvénients et de dangers à ce qu'il ne s'en
charge pas? Voilà la question, moins pour lui que pour
la chose publique et le gouvernement.
« Sans doute il serait plus commode à la division de
l'intérieur de tout arranger par des commis. Mais tel
n'est pas l'état des choses ; et les habitudes mihtaires
sont tellement enracinées depuis trente ans que La
Fayette est le seul homme en France qui puisse re-
mettre à sa place l'autorité civile et municipale.
« 11 y a un exemple qui simplifie tout: le maréchal
Moncey commandait les gendarmeries de France. Il
avait un chef d'état-major qui transmettait ses ordres. On
l'appelait inspecteur général. 11 avait des bureaux. On
lui rendait compte. Et cela n'empêchait pas les corps,
les compagnies, les brigades de gendarmerie, de com-
muniquer avec le ministère de l'intérieur et. les auto-
rités civiles, jusques et compris les maires de village
auxquels les gendarmes étaient soumis.
(( Il faudrait donc un inspecteur général faisant les
fonctions de chef d'état-rnajor sous les ordres du géné-
ral en chef, avec des sous-inspecteùrs généraux, des
bureaux, etc.... »
11 y avait, dans ce langage, un peu plus de personna-
lité vaniteuse qu'il ne convenait à une situation si forte
et à une fierté si légitime. La fierté d'ailleurs ne man-
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 63
qiiait point d'adresse; les auteurs de la note avaient eu
soin de mettre le Roi hors de cause en affirmant qu'il
pensait, comme roi, ce qu'il avait pensé comme lieu-
tenant général du royaume. La question était posée
uniquement entre M. de La Fayette et le ministre de
l'intérieur, je pourrais dire les bureaux du ministère
de rintérieur, car c'était aux bm^eaux seuls, aux com-
mis, que la note imputait les objections. La lutte n'eût
été ni possible, ni même utile pour l'autorité des vrais
principes dû régime constitutionnel; il y a des situa-
tions où le silence parle plus haut que toute discussion.
Je m'en abstins complètement, et le 16 août, une or-
donnance du Roi, proposée et contresignée par moi,
nomma M. de La Fayette commandant général des gar-
des nationales du royaume, « en attendant la promul-
gation de la loi sur leur organisation. » Cette réserve
d'avenir, que M. de La Fayette ne contestait point , fut
ma seule marque de résistance. L'ordonnance parut le
48 août dans le Monileur, et le lendemain je reçus de
M. de La Fayette cette lettre : « Le hasard a fait, mon
cher ami, que je n'ai pas lu hier le Moniteur; ce n'est
que le soij:- que j'ai reçu votre lettre officielle; ce qui
m'a fait manquer à deux devoirs, présenter mes res-
pects au Roi et aller chez vous, ce que je réparerai au-
jourd'hui. J'ai aussi à demander au Roi et à son minis-
tre la permission de leur désigner le général Dumas
comme major-général des gardes nationales de France.
C'est au général en chef à nommer son chef d'état-
major. Mais cette fois l'armée est si nombreuse et la
64 CHAPITRE X.
carrière si vaste que cela vaut bien la peine d'une pré-
sentation au Roi et au minisire. Au reste, c'était chose
convenue d'avance, comme vous savez. Dumas est
l'homme qu'il nous faut pour l'état-major de cette
grande direction et pour nos rapports mutuels. Je vois
avec grand plaisir que vous pressez l'organisation défi-
nitive, et je suis charmé de votre bonne pensée pour le
choix du secrétaire de la commission. Mille amitiés. »
Tant que dura cette situation, prise des deux parts
avec autant de convenance que de franchise, il n'y eut,
entre M. de La Fayette et moi,- aucun embarras. Il me
demandait de bonne grâce mon concours qu^and l'ac-
tion officielle d'un ministre responsable était évidem-
ment nécessaire; et de mon côté, je me gardais soi-
gneusement de m'immiscer dans l'exercice de l'autorité
dont il portait le nom, ne voulant ni l'entraver par de
mesquins débats, ni la consacrer en m'y associant. Le
29 août, le Roi, entouré de toute la famille royale et
d'un brillant cortège, passa au Champ-de-Mars une re-
vue solennelle de toute la garde nationale conyriandée
par M. de La Fayette, et distribua aux bataiUons leurs
drapeaux. Je n'assistai point à cette solennité. ,
Au milieu des difficultés et des ennuis de ces ques-
tions d'organisation et de personnes politiques, je trou-
vais, dans d'autres attributions de mon département,
un intérêt et un travail plus doux. Dès que je regardai
aux rajiports du gouvernement avec les sciences, les
lettres et les arts, mon sentiment fut qu'il fallait sortir
ici de l'ornière arlministrative et agir autrement que
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 65
par des commis et des instructions. Pour traiter con-
venablement avec les lettrés et les artistes, ce n'est pas
assez d'une sympathie générale et protectrice; il faut
vivre avec eux dans des habitudes un peu intimes; il
faut leur témoigner et leur inspirer une confiance sans
prétention et sans apprêt. L'esprit est une puissance
libre et fière, et qui ne donne sincèrement sa bienveil-
lance que lorsqu'elle se sent respectée dans sa dignité
et sa liberté. C'est aussi une puissance qui veut être
comprise et aimée; elle attend de ses patrons autre
chose que leurs faveurs; elle n'est 'satisfaite et recon-
naissante que lorsqu'elle rencontre en eux une appré-
ciation intelligente et vive de ses mérites et de ses
œuvres. C'était mon goût naturel de donner à mes
rapports avec le monde lettré ce caractère. Pour être
sûr que, dans les détails quotidiens des affaires, il ne
leur manquerait jamais, j'appelai auprès de moi comme
chefs, l'un de la section des sciences et des lettres,
l'autre de la section des beaux-arts, deux jeunes gens,
M. Hippolyte Royer-CoUard et M. Charles Lenormant,
ylevés tous deux dans la société la plus cultivée, formés
de bonne heure à l'estime, au goût et à la pratique des
travaux intellectuels, et doués l'un et l'autre d'un ca-
ractère aussi indépendant que leur esprit était distin-
gué. J'avais la confiance que, dans leurs délicates attri-
buions, ils ne seraient jamais de routiniers commis,
et ils devinrent bientôt pour moi d'aussi utiles qu'af-
fectueux collaborateurs. Ils m'aidèrent efficacement à
repousser l'c.'sprit de réaction qui voulait i)énétrer dans
66 CHAPITRE X.
le monde savant, et qui ne tient compte ni des droits^,
ni de la gloire. Nous l'aurions encore plus complète-
ment écarté si, par routine bien plus que par passion,
le gouvernement ne lui eût ouvert une porte en exi-
geant, des hommes attachés à certains établissements
purement scientifiques ou littéraires, comme le Bu-
reau des Longitudes, le Jardin des Plantes, le Collège
de France, les Bibliothèques, etc., le serment politique
dont les grands corps savants, comme Tlnstitut, ont
toujours été exempts. Cette exigence coûta à ces éta-
blissements deux hommes éminents, M. Augustin Cau-
chy et M. le docteur Récamier. Je n'ai pas, quant au
serment, l'insouciance qu'on a quelquefois affichée;
c'est, dans l'ordre politique, un lien moral qu'il est
naturel d'imposer à tous ceux qui prennent part aux
affaires publiques; et rien ne prouve mieux son impor-
tance que ce désir général d'en être affranchis qui
éclate parmi les hommes, quand ils l'ont, pendant
quelque temps, scandaleusement méprisé. Mais prendre
le salaire payé par l'État, et non la nature des fonctions,
pour principe de l'obligation du serment politique, et,
à ce titre, l'imposer à des astronomes, à des archéolo-
gues, h des botanistes, à des orientalistes, à des artistes,
c'est, à coup sûr, l'une des plus grossières idées et des
plus ridicules fantaisies dont les séides fanatiques ou
les serviles adorateurs du pouvoir se soient jamais
avisés.
Dans le mouvement intellectuel qui a honoré la Res-
tauration, le réveil du goût pour les anciens monu-
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 67
ments historiques de la France et rétude des littératures
étrangères avaient tenu une grande place. Quelques
mesures avaient dès lors été tentées pour arrêter la
ruine des cbefs-d'œuvre de l'art français et pour faire
connaître à la France moderne les chefs-d'œuvre des
lettres européennes. Mais à l'une et à l'autre, de ces
tentatives il manquait un centre fixe et des moyens
d'action assurés. Si on veut que les nobles aspirations
de l'intelligence humaine ne soient pas des élans sté-
riles et des éclairs passagers, il faut se hâter de leur
donner l'appui d'institutions permanentes; et pour
que les institutions durent et se fondent, il faut les
remettre , dès leur début , aux mains d'hommes
capables de les rendre promptement efficaces, .l'eus
cette fortune de trouver, dans mes relations inti-
mes, les deux hommes les plus propres, l'un à pour-
suivre et à populariser la restauration des anciens
monuments de la France, l'autre à répandre la con-
naissance et le sentiment des grandes productions
littéraires du génie européen. Jeune encore, M. Vitet
s'était déjà fait remarquer des plus difficiles juges par
ce sentiment vif et ce goût pur du beau, par ces con-
naissances variées et précises dans l'histoire des arts,
par cette finesse à la fois critique et sympatliique dans
l'appréciation de leurs œuvres qui, bien qu'il n'ait ja-
mais pratiqué aucun art, ont fait de lui, dans l'opinion
des artistes eux-mêmes, tout autre chose qu'un savant
ou un amateur. Déjà arrivé au contraire à la dernière
limite de l'âge mûr, et après avoir tenté avec indéi)en-
68 CHAPITRE X.
dance toutes les carrières comme approfondi avec pas-
sion toutes les études, M. Fauriel, esprit étendu et déli-
cat, érudit et critique sévère quoiqu'un peu fantasque,
helléniste, orientaliste, philologue, philosophe, histo-
rien, s'était enfin arrêté dans l'histoire littéraire et com-
parée de l'Europe. Le Roi approuva, sur mon rapport *,
que M. Vitet fût nommé inspecteur général des monu-
ments historiques, et le duc de Broghe, à ma demande,
fit créer, pour M. Fanriel, dans la Faculté des lettres de
Paris, une chaire de littérature étrangère. M. Vitet
n'est plus inspecteur général. M. Fauriel est mort.
Mais ils ont, l'un et l'autre, fondé l'œuvre à laquelle ils
ont, les premiers, mis la main.
Mes collaborateurs ainsi choisis, quand je voulus
agir au dehors et exercer, avec un peu de discernement
et de dignité, quelque influence sur les travaux des
lettres et des arts, des difficultés de toute sorte s'éle-
vèrent. Les moyens me manquaient pour soutenir, au
milieu du trouble général des affaires, les grandes en-
treprises scientifiques qui avaient besoin d'encourage-
ment. J'eus quelque peine à mettre , par une forte
souscription, M. Didot en état de commencer sa nou-
velle édition du Trésor de la langue grecque d'Henri
Etienne, dont il avait préparé les matériaux. Je me pro-
posais de rétablir une censure dramatique sérieuse,
décidée à défendre hautement l'honnêteté pubhque
contre le cynisme et l'avidité des entrepreneurs de
1 pièces liistoriques, n° IV.
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 69
corruption. Les yanités littéraires, les assurances dé-
clamatoires et les spéculations intéressées, secondées
par rimpréyoyance et la faiblesse de nos mœurs,
se mirent en travers avec tant de vivacité que je
n'eus pas le temps de les vaincre et d'exécuter mon
dessein. La politique pénétrait jusque dans la sphère
des arts; là comme ailleurs les passions populaires
voulaient faire la loi, et l'esprit démocratique cherchait
ses satisfactions; les hommes médiocres entendaient
être traités comme les hommes éminents et les élèves
comme les maîtres. Les choses avaient leurs embarras
aussi bien que les personnes; il fallait terminer des
monuments commencés, discontinués, repris sous des
régimes divers, et qui avaient plus d'une fois changé
de destination. La plupart de ces petits problèmes de
prudence et de convenance ne me donnèrent pas
grand'peine à résoudre. En même temps que je faisais
reprendre les travaux de l'Arc de triomphe de l'Étoile,
je pressai le sculpteur Lemairc de commencer sans
retard le fronton de l'église de la Madeleine, que les
amis du régime impérial prétendaient transformer de
nouveau en temple de la Gloire et que je voulais con-
server à la foi. Le palais de Versailles était menacé; on
ne savait quel emploi lui donner ; les démocrates, qui
détestaient ces splendeurs de Louis XIV, et les éco-
nomes, qui redoutaient les frais d'entretien, parlaient
de le démolir ou d'en faire de vastes casernes dont on
débarrasserait Paris. Je proposai au Roi d'y établir un
grand musée ethnographique où seraient recueillis les
70 CHAPITRE X.
monuments et les débris des mœurs, des usages, de la
vie civile et guerrière de la France d'abord, et aussi de
toutes les nations du monde. Mais le Roi avait déjà,
sur Versailles, son idée qui valait mieux que la mienije,
et dont il cammenca aussitôt l'exécution en décidant
que la statue équestre de Louis XIV serait placée dans
la grande cour du cliàteau. Nous avions à régler la
décoration intérieure de la salle des séances de la
Chambre des députés. Il fut arrêté qu'elle se compose-
rait de trois grands tableaux et de deux statueSj^placés
au-dessus et sur les deux côtés du bureau. Au centre,
le Serment du Roi, dans la séance du 9 août, où les
Chambres lui avaient déféré la couronne. A droite,
r Assemblée constituante, après la séance royale du 23
juin 1789, et Mirabeau répondant à M. de Brézé : « Allez
dire à ceux qui vous ont envoyé que nous sommes ici
par la puissance du peuple et que nous n'en sortirons
que par la force des baïonnettes. » A gauche, la
Convention nationale au milieu de l'émeute du 1"' prai-
rial an m (20 mai 1795) et son président Boissy-d' An-
glas saluant respectueusement la tête du représentant
Féraud que les insurgés lui présentaient au bout d'une
pique. Deux grands souvenirs, l'un de résistance au-
l)ouvoir, l'autre de résistance à l'anarchie. Les deux
statues devaient être deux figures allégoriques, l'Ordre
et la Liberté. L'exécution en fut confiée au statuaire
Pradier. J'aurais voulu charger aussi des trois tableaux
les maîtres de fécole, MM. Ingres, Gérard, Paul Dela-
roche; mais l'esprit démocratique s'y opposa et réclama
MON MINISTÈRE DE LINTÉRIEUR (1830). 71
in^érieusement le concours: épreuve excellente à l'en-
trée des diverses carrières et pour mesurer les jeunes
talents encore peu connus, détestable quand on vou-
drait avoir l'œuvre des talents célèbres, car ils ne s'y
présentent pas. J'espérais apporter quelque remède aux
inconvénients du concours en appelant les artistes les
plus éminents à en juger les résultats avec leur indé-
pendance et leur autorité ; mais ce jury ne devait être
nommé qu'au moment où les esquisses seraient prêtes.
Quand le moment vint, j'étais sorti des affaires, et par un
excès de fantaisie démocratique, les concurrents furent
chargés de choisir eux-mêmes leurs juges. Un grand
nombre d'esquisses étaient présentées : le prix pour le
Serment du Roi au 9 août fut donné à celle de M. Court,
dont le tableau a occupé la place assignée à ce sujet
jusqu'à la révolution du 54 février 1848, qui l'en fit dis-
paraître percé de balles. Cette toile mutilée a trouvé,
dit-on, un refuge dans des magasins où le tableau de
M. Hesse, représentant l'Assemblée ConslUuante et Mi-
rabeau dans la séance du 23 /i<//t 1789, est allé la re-
joindre. Le Boisstj-iV Amjlas, présidant la Convention
nationale, par M. Vinchon, a été envoyé en présent à
la ville d'Annonay, patrie du courageux président; et
je garde dans mon cabinet une esquisse très-fidèle du
Serment du Roi que M. Couder avait envoyée au con-
cours. Les images ont été dispersées comme les acteurs.
Parmi les monuments dont on reprit alors les tra-
vaux, un seul, le Panthéon, fut, pour moi, l'occasion
4' une faute, et faillit amener d'assez graves embarras.
72 CHAPITRE X.
Qu'une nation honore avec éclat les grands honimçs
qui Font honorée, c'est un acte juste et un sentiment
généreux; mais on n'honore i»as dignement les morts si
la religion n'est i)as là pour accueillir et consacrer les
hommages qu'on leur rend; c'est à elle qu'il appartient
de perpétuer les souvenirs et de prendre sous sa garde
les tombeaux. Les morts les plus illustres ont besoin de
reposer dans les temples où l'immortalité est tous les
jours proclamée, et leur culte est bien froid et bien
précaire quand on le sépare du culte de Dieu. Ce fut,
en 1791, une fausse et malheureuse idée d'enlever l'é-
glise de Sainte-Geneviève aux chrétiens pour la dédier
aux grands hommes, et le nom païen de Panthéon,
auquel vint bientôt s'accoler le nom odieux de Marat,
fit tristement éclater le caractère de cette transforma-
tion. Elle était abolie en 1830; le grand esprit de l'em-
pereur Napoléon en avait compris le vice, et en laissant
les grands hommes dans l'église de Sainte-Geneviève, il
avait décidé qu'elle serait rendue au culte chrétien. Le
roi Louis XVllï avait poursuivi cette pensée de répa-
ration intelligente et morale '. En fait, l'œuvre n'était
qu'imparfaitement accomphe; mais, en principe, elle
était décrétée. Nous rentrâmes dans la mauvaise voie.
Le Panthéon fut rendu aux seuls grands hommes.
Ce fut, au miheu de notre résistance générale aux
prétentions révolutionnaires , un acte de comptai -
sance pour une fantaisie élevée, mais déclamatoire,
et qui méconnaissait les conditions du but auquel
^ Pièces historiques, n" V.
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (18301. 73
elle aspirait. J'avais, en commettant cette faute, un
secret sentiment de déplaisir, et pour en atténuer
les conséquences, l'ordonnance porta « qu'une com-
mission serait chargée de préparer un projet de loi
pour déterminer à quelles conditions et dans (pielles
formes ce témoignage de la reconnaissance nationale
serait décerné au nom de la patrie. » La commission,
instituée pour gagner du temps, était composée de façon
à faire espérer aux partisans de la mesure une prompte
satisfaction de leur désir; M. de La Fayette et M. Dé-
ranger en étaient membres. Mais l'impatience populaire
ne voulut pas attendre l'avis des hommes môme les plus
populaires : un rassemblement nombreux promena
dans Paris les bustes du général Foy et de M. Manuel,
annonçant l'intention de se porter vers le Panthéon et
d'en forcer les portes i)onr les y installer sur-le-cham}>.
M. Odilon Barrot, alors préfet de la Seine, eut grand'-
peine à obtenir des meneurs de la foule qu'ils renon-
çassent à ce dessein, et que les deux bustes fussent dé-
posés à l'Hôtel-de-Ville en attendant l'hommage légal
qui leur était destiné. Peu de jours après ce tumulte
bruyant et vain, M. Déranger, avec sa prudence accou-
tumée et sa prévoyante crainte du ridicule, se retira de
la commission, où il fut aussitôt remplacé par M. Ca-
simir Delavigne, mais qui ne poursuivit pas vivement
la préparation du projet de loi remis à ses soins.
Lorsque, après de longues années, on recueille ses
souvenirs, on est étonné des rapprochements qui s'opè-
rent dans la mémoire et qu'on n'avait pas remarqués
74 CHAPITRE X.
au moment où s'accomplissaient les faits. A la même
époque^ peut-être le même jour où éclatèrent dans les
rues de Paris,, à la suite de la mesure prise sur le Pan-
théon, ces désordres dont une impression désagréable
m'est restée, M. Lenormant m'amena à déjeuner M. Ros-
sini, à qui la révolution de Juillet avait causé des déplai-
sirs que j'aurais voulu lui faire oublier. Le roi Charles X
l'avait traité avec une juste faveur; il était inspecteur
général du chant, recevait, outre ses droits d'auteur,
un traitement de 7,000 fr., et quelques mois aupara-
vant, après l'éclatant succès de Guillaume Tell, la liste
civile avait signé avec lui un traité par lequel il s'enga-
geait à écrire encore, pour la scène française, deux
grands ouvrages. Je désirais nue le pouvoir nouveau
lui témoignât la môme bienveillance, et qu'en retour il
nous thit ses promesses de chefs-d'œuvre. Nous cau-
sâmes avec abandon. Je fus frappé de son esprit animé,
varié, ouvert à toutes choses, gai sans vulgarité et mo-
queur sans amertume. Il me quitta après une demi-
heure de conversation agréable, mais qui n'eu't point
de suite, car je ne tardai pas à sortir des aflaires. Je
restai avec ma femme ([ue la personne et la conversa-
tion de M. Rossini avaient intéressée. On amena dans le
salon ma fdle Henriette, petite enfant qui commençait
à marcher et à jaser. Ma femme se mit à son piano, et
joua quelques passages du maître qui venait de nous
quitter, de Tancrède, entre autres. Nous étions seuls;
je passai ainsi je ne sais quel temps, oubliant toute
préoccupation extérieure, écoutant le piano, regardant
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830.. 75
ma fille qui s'essayait à courir, parfaitement tranquille
et absorbé dans la présence de ces objets de mon affec-
tion. Il y a près de trente ans; il me semble que c'était
hier. Je ne suis pas de l'ayis de Dante :
Nessun inaggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria.
« Il n'y a point de douleur plus amère que de se souvenir du
temps heureux quand on est dans le malheur. »
Un grand bonheur est au contraire, à mon sens, une
lumière dont le reflet se prolonge sur les espaces même
qu'elle n'éclaire plus; quand Dieu et le temps ont
apaisé les violents soulèvements de l'âme contre le mal-
heur, elle s'arrête et se complaît encore à contempler
dans le passé les biens charmants cj^u'elle a perdus.
Comme ministre de l'intérieur, le rétablissement de
l'ordre et d'une administration régulière était ma mis-
sion et ma préoccupation principale, mais non pas la
seule; les affaires du dehors tenaient, dans le gouver-
nement du dedans, une place immense; côte à côte de
l'esprit de révolution marchait l'esprit de guerre ; la po-
litique de résistance à l'anarchie était impossible et
vaine sans la politique de la paix.
Peuples et rois, l'Europe, en en exceptant les fauteurs
et les rêveurs de révolution, a offert en 1830 et dans le»
années qui suivirent de près, je pourrais dire de 1830
à i8i8, un rare et grand spectacle; elle a eu la passion
de la paix. Jamais tant de causes de guerre n'ont éclaté
76 CHAPITRE X.
en si peu d'années ; en France, une grande révolution
et ses ébranlements prolongés; des révolutions accom-
plies sur toutes les frontières de la France, en Belgique,
en Suisse, en Espagne; des révolutions tentées au centre
et aux extrémités de l'Europe, en Allemagne, en Po-
logne, en Italie ; toutes les questions et toutes les com-
plications internationales que les révolutions soulè-
vent; d'autres questions, non révolutionnaires, mais
politiquement grandes et difficiles; l'Empire ottoman
de plus en plus chancelant; l'Asie de plus en plus par-
tagée et disputée entre l'Angleterre et la Russie; la
France conquérante en Afrique; dans le nouveau
monde, la France et l'Angleterre, l'Angleterre et les
États-Unis, les États-Unis et la France engagés dans de
vifs débats de territoire, d'argent, d'influence, d'hon-
neur. Jadis la guerre serait, je ne sais combien de fois
ni pour combien de temps, sortie de ces questions; de
nos jours, à peine quelques mouvements de guerre
partiels et passagers; de toutes parts on s'est hâté de
couper court aux événements; le monde est' resté im-
mobile au milieu des orages; la paix a résisté et survécu
à tous les périls.
Est ce progrès de la sagesse et de la vertu des hommes?
Les questions de paix et de guerre seraient-elles, de nos
jours, plus scrupuleusement pesées que jadis, et lente-
ment décidées par des principes de droit ou par des
considérations de justice et d'humanité?
Je ne suis point de ceux qui mettent leur orgueil, un
sot orgueil, à ne pas croire à l'empire des idées mo -
MON MINISTÈRE DE LINTl' RIEUR (1830". 77
raies; je suis convaincu que cet empire est réellement
en progrès de nos jours dans les raj^ports des iptions,
et (jue les considérations de droit et de bonheur public
exercent sur les questions de paix et de guerre bien
l)Ius d'influence que jadis. Mais elles n'y dominent
point; nous avons passé une partie de notre vie à voir
ces questions régies par de tout autres mobiles; et si les
passions qui poussent à la guerre se réveillaient effec-
tivement en Europe, je doute fort que les principes de
justice et d'humanité fussent en état d'y opposer un
suffisant obstacle.
Serait-ce que les révolutions, au milieu d'une civili-
sation brillante et douce, ont énervé les nations qui les
ont subies, et l'amour de la paix aurait-il aujourd'hui
sa source dans la mollesse des mœurs et dans le besoin
de ces jouissances matérielles que la paix seule permet
et procure?
A cette crainte, de glorieux exemples répondent : pas
plus depuis 1811 qu'auparavant, la vigueur guerrière ne
nous a manqué toutes les fois qu'elle nous a été de-
mandée. Les Français en Algérie et en Crimée, comme
les Anglais en Crimée et dans l'Inde, se sont chargés de
prouver avec éclat que la civilisation n'énerve point les
peuples, et que les douceurs de la vie civile ne sont
point inconciliables avec les ardeurs de l'esprit mili-
taire et les rudes épreuves de la vie des camps. Mais
des faits encore plus décisifs et d'un sens {)lus politique
tranchent cette question.
Deux États surtout, (]ui n'avaient point eu de révolu-
78 CHAPITRE X.
tion à subir et n'en ressentaient ni la lassitude ni les
embarras^ l'Angleterre et la Russie, auraient pu, de
1830 à 1848, troubler, par leur ambition, la paix de
l'Europe. Ce sont précisément ceux où, durant cette
époque, l'esprit pacifique a le plus fermement dominé.
En Angleterre, c'est la nation elle-même qui, de 1830
à 1853, a voulu énergiquement la paix : par bon sens et
intelligence de ses vrais intérêts, par goût pour l'acti-
vité féconde de la vit pacifique, par esprit chrétien. Les
croyances religieuses ne sont, chez ce peuple, ni de
simples règles pour la vie privée, ni de pures satisfac-
tions de la pensée et du cœur ; elles entrent dans la vie
politique; elles pèsent sur la conduite de l'homme public
comme sur la conscience du simple particulier. Ce sont
en général les sectes dissidentes qui s'émeuvent passion-
nément les premières pour quelque but pratique com-
mandé, à leurs yeux, par la religion, et qui commen-
cent à le poursuivre. Le mouvement passe bientôt dans
toute l'Église chrétienne du pays, puis dans la société
civile elle-même, et le gouvernement, à son tour, ou
bien s'y associe parce qu'il l'approuve, ou bien se ré-
signe à le suivre. Ainsi ont été abolis la traite et l'escla-
vage des noirs; ainsi a dominé en Angleterre, jusqu'à
ces dernières années, l'esprit de paix, puissant à la fois
par la sagesse des intérêts matériels et par l'énergie des
convictions religieuses, et imposé par la population
même à son gouvernement (jui, du reste, dans le cours
de cette époque, ne s'est point défendu de ce sentiment
public, et en a fait volontiers la règle de sa politique.
MOxN MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 79
La nation russe est loin déjouer, dans ses alTaires, le
même l'ôle que la nation anglaise dans les siennes, et si
elle y influait beaucoup, ce ne serait probablement pas
dans le même sens. La Russie en est précisément à ce
degré de civilisation où les peuples rudes, hardis, dé-
voués, peu réfléchis, peu prévoyants et profondément
ignorants des faits compliqués et lointains, sont d'excel-
lents instruments de guerre et de conquête, et suivent
aveuglément les chefs qui les y conduisent. Mais, mal-
gré le profond déplaisir que lui avait causé la révolution
de Juillet et la malveillance qu'il portait au roi Louis-
Philipi^e, l'empereur Nicolas voulait la paix. Gouverner
fortement ses États, peser sur l'Europe dans l'intérêt de
l'ordre et des rois, sans y jeter lui-même aucune com-
phcation nouvefle, pratiquer au dehors la politique tra-
ditionnelle de la Russie sans en presser par aucune
grande entreprise la marche et les résultats, telle était la
pensée dominante de ce prince vigilant, actif, très-pré-
occupé de la puissance de son empire et de son nom,
mais au fond peu ambitieux, peu avide comme peu ca-
pable de renom militaire, et plus hautain que hardi
dans l'exercice du pouvoir absolu. 11 eût pu être tenté
de profiter, par la guerre, des troubles de l'Europe; il
aima mieux les grands airs de la domination en Eu-
rope, au sein de la paix.
En présence de l'Angleterre et de la Russie ainsi déci-
dées pour la politique pacifique, l'Autriche et la Prusse
l'étaient aussi, et bien plus nécessairement. L'Aiitriclie
ne se préoccupe guère que de conserver et d'unir les
80 CHAPITRE X,
États hétérogènes qu'elle possède ; la Prusse, nation en-
core incertaine de son avenir, la seule peut-être aujour-
d'hui en Europe qui soit réellement travaillée d'un
inquiet désir d'agrandissement, ne peut songer à élever,
par elle-même et seule, aucune question européenne.
Son gouvernement, d'ailleurs, assailli au dedans par
les exigences libérales, est peu enclin à se hasarder dans
de grands desseins, et ne fait au dehors que ce qu'il
juge indispensable pour donner quelque satisfaction à
l'orgueil national.
La paix donc, même achetée par d'assez pénibles sa-
crifices, était en 1830 dans le goût et la volonté des
grands États européens. Le parti révolutionnaire en
France méconnut complètement cette situation; do-
miné par ses routines au moins autant que par ses pas-
sions, il crut la guerre inévitable pour la France comme
nécessaire pour lui-même, et se portant l'aveugle héri-
tier à la fois de la Convention et de l'Empire, il arbora
le double drapeau de l'esprit de propagande et de l'esprit
de conquête, se promettant cependant, quan'd il entre-
rait en action, de trouver en Europe des alliés.
De toutes ses chimères, celle-ci était peut-être la plus
étrange. L'esprit révolutionnaire de nos jours n'admet
aucun système régulier et stable de société ni de gou-
vernement; il est la destruction universelle et l'anarchie
continue; il peut susciter des conspirations etdes insur-
rections; il peut, s'il triomphe un moment, faire, pour
un moment aussi, des conf|uêtcs; il a partout, dans les
populations, des adeptes, des conij)liccs et des dnpes;
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (18d0). 81
mais il ne saurait avoir des gouvernements pour alliés,
car, pour aucun gouvernement, il n'est lui-même un
allié possible. On ne pouvait, en 1830 et 1831, entendre
sans sourire les orateurs de ce parti, M. Mauguin entre
autres, disposant, pour remanier de concert avec eux
l'Europe, aujourd'hui du cabinet de Saint-Pétersbourg,
demain de celui de Berlin, et dans leurs accès de badau-
derie diplomatique, contractant, selon leur fantaisie,
des alliances avec ces mêmes gouvernements qu'ils in-
juriaient, menaçaient et minaient incessamment.
- Non-seulement les révolutionnaires de 1830 et 1831
ne pouvaient avoir aucun gouvernement pour allié,
mais c'était contre eux que s'alliaient tous les gouver-
nements. Ces faits si nouveaux qui avaient commencé
en 1815 et qui se confirmaient en 1830 avec tant d'en-
semble, cet accord permanent entre des puissances jadis
si divisées, cette suspension des ambitions et des riva-
lités royales et nationales, cette passion européenne
de la paix, c'était la crainte de l'esprit de propagande et
de conquête révolutionnaire qui les avait suscités et qui
les maintenait, La fatigue, bien que réelle, y avait moins
de part que là prévoyance ; on savait que toute grande
guerre courrait le risque de devenir une guerre de ré-
volution, et c'était un risque qu'on ne voulait pas cou-
rir. L'Europe se tenait immobile pour ne pas fournir à
l'esprit révolutionnaire quelque occasion de tenter de
nouveau le bouleversement universel.
Cette situation et cette disposition de l'Europe, que
les révolutionnaires de 1830 ne surent pas ou ne vou-
T. II. 6
82 CHAPITRE X.
lurent pas reconnaître, le roi Louis Philippe les comprit
sar-le-cliamp. A peine roi, il vit clairement que la cause
de l'ordre au dedans et celle de la paix au dehors étaient
étroitement liées, et plus résolument encore qu'il
n'était entré dans la politique de la résistance, il se
voua à la polititjue de la paix. C'était, de sa part, un
courage sensé et nécessaire, mais difficile et méritoire,
car en servant ainsi les vrais intérêts de la France, il
blessait ses préjugés et ses passions d'habitude; en re-
poussant toute idée de guerre agressive, il se donnait
la propagande révolutionnaire à combattre et les traités
de 1815 à maintenir.
La France, qui ne veut plus de révolutions chez elle,
même quand elle en laisse faire, les aime encore ail-
leurs. Ce mouvement suscité ])ar ses exemples lui plait,
et elle se persuade que, dans tous ses imitateurs, elle
trouvera des amis. On a d'ailleurs si follement mêlé,
parmi nous, les idées de justice, de réforme, de liberté
et de progrès social avec l'idée de révolution, que par-
tout où une révolution éclate, notre premier; instinct
est de croire que le progrès commence, que la justice
et la liberté vont s'établir, et nous nous faisons un hon-
neur, et presque un devoir, d'en être de loin les pa-
trons. Puis, quand les révolutions, par leurs excès ou
par leurs échecs, ont trompé notre espoir, leurs pro-
scrits et leurs réfugiés affluent chez nous; un vif inté-
rêt s'attache à leurs souffrances, à leur dévouement, à
leur courage. Les réactions qui succèdent aux révolu-
tions font, dans leurs rigueurs, une confusion déplo-
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 83
rable des honnêtes gens et des mallionnêtes gens, des
«esprits généreux et des brouillons incurables, des nial-
lieurs mérités et des malheurs injustes; le sentiment
très-légitime qu'inspirent les uns s'étend sans discerne-
ment sur les autres; un jour, il se refroidira et s'étein-
<lra peut-être au détriment de tous, sans plus de discer-
nement ni d'é(piité; mais, en attendant, une sympathie
^iveugle blesse les principes du droit des gens et com-
promet la politique nationale au delà de ce qui est dû
aux droits du malheur.
Que les amis de la paix et de la politique honnête y
pensent sérieusement: il y a là une question grave, sur
laquelle le droit public européen et la législation inté-
rieure des pays civilisés sont vraiment dans l'enfance,
ï.e droit d'asile est, pour les États indépendants, une
noble et nécessaire prérogative; les États libres se font
un juste honneur d'assurer, aux étrangers comme aux
nationaux, la protection de leurs lois; en même temps
«ju'ils soulagent ainsi de grandes infortunes, ils vien-
nent en aide à leurs voisins en facilitant ces bannisse-
ments volontaires qui, après les troubles politiques,
émoussent les réactions et donnent aux périls comme
aux haines le temps de s'apaiser. Mais si ce beau droit
devenait un principe de déloyauté nationale et une
source d'embarras intérieurs et extérieurs sans cesse
renaissants, il succomberait tôt ou tard sous ses pro-
pres abus. Nos faibles et incohérentes idées à cet égard
n'ont pas seulement aggravé pour nous, pendant plu-
sieurs années après 1830, les difficultés de la paix; elles
84 CHAPITRE X.
ont vicié la paix même et empêché qu'elle ne portât
tous ses fruits.
J'en dirai autant des idées et des dispositions publi-
ques quant aux traités de 1815. Personne ne proposait
de méconnaître et de briser ces traités, car on voulait
la paix; mais on voulait en même temps les res-
pecter et les maudire, et menacer sans agir. Atti-
tude aussi malhabile que peu digne, car on inspi-
rait au dehors la méfiance par les paroles au moment
même où l'on s'appliquait à la dissiper par la con-
duite, et tandis qu'on demandait au gouvernement
de maintenir la paix , on lui imposait des démon-
strations et un langage qui rendaient la paix et plus
difficile et toujours précaire. En même temps que l'Eu-
rope souhaitait la paix, elle était décidée et prête, si son
maintien devenait trop difficile, à nous faire de nou-
veau cette guerre de coalition générale à laquelle
Napoléon avait succombé. Entre les quatre grandes
puissances, la coalition subsistait toujours, et elles
étaient bien résolues à maintenir, contre l'esprit de
propagande révolutionnaire ou de conquête impériale,
l'état territorial et l'ordre européen. Et les grands peu-
ples eux-mêmes, les Anglais, les Allemands, les Espa-
gnols, les Russes, auraient de nouveau passionnément
secondé leurs gouvernements dans cette lutte, car l'es-
prit d'indépendance, de dignité et de rancune nationale
était plus puissant, chez eux, que l'esprit de révolution.
La France de son côté, malgré la vivacité des impres-
sions et des démonstrations populaires, n'était m en
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830) . 85
disposition, ni en mesure d'affronter de tels périls, car
elle ne vivait plus sous Timpulsion des intérêts ambi-
tieux et des passions jeunes qui l'y avaient jetée une
première fois; l'esprit révolutionnaire déclamait encore
et agitait les masses; mais il ne les enflammait plus
d'une fièvre ardente et dévouée, et il n'avait plus de
grande proie matérielle ni morale à leur offrir. Toute
entreprise agressive, plus bruyante que nationale, eût
abouti à des calamités déplorables, et peut-être à des
mécomptes ridicules. Et pourquoi s'y engager? Quelle
nécessité ? Quel devoir ? La France venait d'accomplir
l'acte d'indépendance politique le plus éclatant qui se
pût imaginer, et cet acte était partout accepté; elle mo-
difiait ses institutions sans que personne, en Europe,
lui suscitât le moindre obstacle. Tout ce qu'elle pouvait
réclamer au nom du droit lui était assuré ; elle était,
sans effort, en possession des deux biens auxquels ont
toujours le plus aspiré les peuples, la liberté et la paix.
Si elle eût jeté au vent ces bienfaits du ciel pour repor-
ter partout en Europe et rappeler sur elle-même les
deux fléaux qui ont le plus dévasté les sociétés humai-
nes, l'anarchie et la guerre, la France eût commis l'acte
de démence le plus absurde et le plus coupable qui se
fût jamais rencontré dans l'histoire.
Malgré la variété des idées et des tendances qui s'y
rencontraient, le cabinet de 1830 était, à cet égard,
unanime et parfaitement d'accord avec le Roi, dont la
conviction et la résolution eussent, au besoin, affermi
celles de ses conseillers. Dans l'abondance un peu pré-
86 CHAPITRE X.
cipitée de sa conversation, le roi Louis-Philippe ne pré-
sentait pas toujours ses idées sous la forme la plus pro-
pre à persuader; il en était si vivement préoccupé
que souvent il ne choisissait ou ne mesurait pas bien
ses termes, et n'en pressentait pas exactement l'effet sur
ses auditeurs. Mais il tenait au fond de sa pensée avec
une infatigable persévérance, et il reprenait, sans
jamais se rebuter, son travail auprès des hommes don^
le concours lui était nécessaire pour le succès. Son
premier choix diplomatique, l'envoi de M. de Tal-
leyrand comme ambassadeur à Londres, fit sur-le*
champ entrevoir aux esprits intelligents combien ses
vues, en fait de politique extérieure, étaient arrêtées,,
justes et sagaces.
On a dit que le Roi seul avait fait ce choix, et qu'il
l'avait imposé à ses ministres. 11 n'en est rien; jamais
peut-être il ne prit plus de soin pour s'assurer leur ad-
hésion; il discuta, d'avance et en particulier, avec la
plupart d'entré^ eux, ses motifs et leurs objections. Je
ne sais ce que lui dirent, dans ces entretiens confiden-
tiels, ceux qui n'approuvaient pas ou ne voulaient pas
avoir l'air d'approuver cette nomination, ni ce qu'ils
en purent dire plus tard à d'autres qu'au Roi. Mais
quand elle fut proposée dans le Conseil, quelques-uns
exprimèrent à peine quelques doutes, plutôt, je crois,
par précaution personnelle que par réelle opposition;
personne ne contesta sérieusement. Pour mon compte,
j'étais convaincu de la convenance du choix.
M. de Talleyrand avait, comme négociateur, deux
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 87
qualités précieuses et rares. Il savait à merveille démê-
ler, dans la situation du gouvernement qu'il servait, le
fait dominant à faire valoir, le but essentiel à i»oursui-
vre, et il s'y attachait exclusivement, dédaignant et sa-
crifiant, avec une insouciance à la fois calculée et natu-
relle, toutes les questions, même graves, qui auraient
pu l'affaiblir dans la position à laquelle il tenait, ou le
détourner du point qu'il voulait atteindre. Il excellait
dans l'art de plaire, et de plaire sans s'abaisser,
singulièrement soigneux, par tous les moyens, pour
toutes les personnes dont il avait besoin, grands ou
petits, et en même temps gardant toujours avec elles
ses liabitudes et ses libertés de grand seigneur, ce qui
donnait, à ses flatteries comme à ses services, bien plus
de charme et de prix. Quoique les circonstances fus-
sent très-différentes, il y avait, entre ce qu'il avait fait
à Vienne en 1814 et ce qu'il avait à faire à Londres en
4830, une certaine analogie. En 1830 aussi, et bien plus
difficilement, il fallait remettre le gouvernement fran-
çais en rapports confiants, et, au besoin, en action com-
mune avec les grands gouvernements européens. C'é-
tait peu qu'ils vécussent en paix avec lui , il fallait qu'ils
acceptassent, non-seulement son existence, mais son
influence, et par son influence, les changements que
jetait dans l'ordre européen son avènement. Le parti
révolutionnaire a chez nous un vif et patriotique senti-
ment de la grandeur nationale; mais il ne garde dans
ce sentiment ni justice, ni mesure, et il ne sait lui don-
ner satisfaction que par la violence. Et pour ce parti.
88 CHAPITRE X.
la violence n'est pas seulement la guerre entre les États;
c'est la guerre portant au sein des États les révolutions,
c'est-à-dire la force employée non-seulement à vain-
cre, mais à bouleverser. A ce prix, la grandeur même
de la patrie n'est ni légitime, ni longtemps possible;
les succès réels et durables veulent aujourd'hui plus de
bon sens et de moralité. Le gouvernement du roi Louis»
Philippe s'imposa, dès le premier jour, une tâcbe plus
salutaire comme plus pure; il voulut maintenir la paix,
et grandir la France en Europe, au sein de la paix. En
donnant à l'ordre européen son appui, il entreprit de
concilier à la politique française l'aveu tacite, quelque-
fois même le concours européen. Des rapports intimes
et confiants avec l'Angleterre étaient indispensables pour
une telle œuvre ; car en même temps que l'Angleterre
aussi voulait fortement, comme nous, le maintien de la
paix, elle seule pouvait et voulait, dans les difficiles
questions que soulevait autour de nous la Révolution
de Juillet , unir son action à la nôtre avec une
sérieuse sympathie. Ce fut là, à Londres,» la mis-
sion du prince de Talleyrand; et au milieu des repré-
sentants de la vieille Europe jalouse et inquiète, il
était l'iiomme le plus propre à y réussir, car il y fallait
précisément et il y portait un mélange d'intelligence,
libérale et d'habitudes aristocratiques, d'immobilité et
de hardiesse, de patience froide et de tact rapide, et
l'art de ménager et d'attendre avec une certaine hauteur.
Huit jours après cette nomination ', le Roi m'écri-
1 Le 13 septembre 1830.
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 89
vait : « Je viens de lire les papiers anglais qui sont tous,
de toutes les nuances, en approbation du choix de Tal-
leyrand. Ils regardent l'opposition de nos gazettes sur
ce point comme le résultat de l'exagération de ce qu'ils
appellent Vullra-llhéralisme; et le plain good sensé de
John Bull apprécie cette nomination comme ce qu'il y
avait de plus sage et de plus heureux pour les deux
pays. C'est aussi cette conviction qui m'y a déterminé;
c'est le sentiment de mon devoir comme chef de ma
nation. Je ne me suis trompé que dans l'espoir que
notre public serait plus judicieux que je ne l'ai trouvé.
11 finira par me rendre justice sur ce point, comme il
Ta déjà fait sur bien d'autres où il m'avait méconnu. »
Je ne trouve pas que, même aujourd'hui, les bons
esprits eux-mêmes aient encore rendu à la politique,
non-seulement de la France, mais de l'Europe, à cette
époque, une suffisante justice. Les gouvernements
étrangers firent preuve alors d'une modération, et le
gouvernement français d'une loyauté, très-bien enten-
dues sans doute et très-opportunes, mais Irès-rares dans
l'histoire. De la part des premiers, point de mauvais
orgueil, point de mesquine jalousie; ils reconnurent
sans hésitation des nécessités qui leur déplaisaient, et
acceptèrent franchement ce qu'ils ne croyaient pas de-
voir ouvertement combattre, subordonnant ainsi leur
passion à leur raison et leurs goûts personnels au droit
public et au bien des peuples. Le gouvernement fran-
çais à son tour ne joua point de double jeu, ne garda
point de faible ou perfide ménagement; il n'essaya
90 CHAPITRE X.
point de rester en équilibre entre Tordre et le désordre,
entre l'esprit de conservation et l'esprit de révolation,
ni d'obtenir tour à tour, auprès des partis divers, des
faveurs contraires; il choisit résolument, et une fois
pour toutes, sa place et son drapeau. De part et d'autre,
la politique fut sensée, conséquente et sincère. Les peu-
ples sont grandement intéressés à donner dans leur
estime, à cette politique, le rang auquel elle a droit.
Elle eut, dès l'origine, dans les délibérations du Con-
seil, ma complète adhésion. Je la jugeais seule propre
à nous mettre en état de fonder chez nous un gouver-
nement libre, et à répandre au dehors l'influence fran-
çaise, au profit de la civilisation européenne. J'eus
biantôt, comme ministre de l'intérieur, et dans des
circonstances délicates, à lui prêter mon actif con-
cours.
Trois États parmi nos voisins, la Belgique, le Pié-
mont et l'Espagne, étaient ou déjà envahis, ou menacés
par le mouvement de la révolution. La Belgique avait
porté hardiment les premiers coups et rompu ses hens
avec la Hollande. Les réfugiés que les secousses révolu-
tionnaires du Piémont et de l'Espagne avaient jetés en
France s'agitaient pour rentrer dans leur patrie, et
pour y reprendre leurs attaques contre les régimes qui
y dominaient.
Ces diverses entreprises des étrangers trouvaient en
France des appuis très-divers. Quant à la Belgique, ce
n'était pas pour la soutenir dans son élan vers l'indé-
pendance, mais pour la conquérir de nouveau que nos
♦ MON MliNISTERE DE L'INTÉRIEUR (1830). 91
meneurs ardents s'agitaient. L'esprit impérial et l'esprit
révolutionnaire s'unissaient dans ce dessein. On en-
voyait à Bruxelles des émissaires chargés de s'entendre
avec les partisans de la réunion à la France. La Société
des Amis du peuple recrutait un bataillon de volon-
taires qui devaient se porter en Belgique pour y secon-
der un mouvement français. M. Mauguin et le général
Lamarque élaient à la tète de ce travail, auquel les purs
libéraux, M. de La Fayette entre autres, demeuraient
étrangers. Pour ceux-ci, contents de l'indépendance de
la Belgique et prêts à la soutenir au besoin, c'était sur-
tout aux réfugiés piémontais et espagnols qu'ils vou-
laient porter secours ; là il s'agissait, non de conquêtes
à faire, mais de gouvernements à renverser ou à con-
traindre, dans l'intérêt de la liberté.
Sur ces diverses questions, nous étions nous aussi,
le roi Louis-Philippe et ses conseillers de 1830, dans
des situations très-diverses.
Quant à la Belgique, notre politique était simple et
très-arrêtée ; nous étions résolus à la soutenir dans son
indépendance et à n'y prétendre rien de plus. Point de
réunion territoriale, point de prince français sur le
trône belge. La France avait là un grand et pressant
intérêt de dignité comme de sûreté à satisfaire, la sub-
stitution d'un État neutre et inoffensif à ce royaume
des Pays-Bas qui, en 1814, avait élé fondé contre elle.
Notre renoncement à toute autre ambition était à ce
prix; et au prix de ce renoncement nous nous assu-
rions la bonne entente et l'action commune avec l'An-
92 CHAPITRE X. •
gleterre dans presque toutes les affaires de l'Europe. Il
eût fallu aussi peu d'intelligence que de courage pour
hésiter à prendre cette position. Le roi Louis-Philippe,
s'en entretenant un jour avec moi, m'en signala un
autre avantage d'un ordre encore plus élevé, car il était
plus général et plus permanent : « Les Pays-Bas, me dit-
il, ont toujours été la pierre d'achoppement de la paix en
Europe; aucune des grandes puissances ne peut, sans
inquiétude et jalousie, les voir aux mains d'une autre.
Qu'ils soient, du consentement général, un État indé-
pendant et neutre, cet État. deviendra la clef de voûte
de l'ordre européen. » C'était peut-être se promettre
beaucoup de l'avenir ; il y a de l'orgueil et de la chi-
mère dans les plus sages combinaisons humaines;
celle-ci du moins provenait d'une grande idée en
même temps que d'une politique prudente. De concert
avec M. Mole, je pris des mesures pour déjouer les me-
nées contraires; je fis publier partout qu'elles étaient
désavouées par le gouvernement français; des Belges
considérables, venus à Paris pour connaître? sûrement
ses intentions, reçurent la déclaration formelle qu'ils
ne devaient compter ni sur la réunion de leur pays à la
France, ni sur un fils du Boi pour leur trône. Les volon-
taires destinés à provoquer un mouvement en Belgique
s'étaient promis qu'ils recevraient des fusils chez un
négociant de Valenciennes; il lui fut interdit de les leur
livrer. Il n'y a point de politique plus compromettante
comme plus déloyale que celle qui, pour échapper aux
difficultés du moment, laisse les peuples ou les partis
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830) 93
s'engager dans des Yoies où elle est décidée à ne pas les
suivre. Nous ne négligeâmes rien pour que, ni en Bel-
gique, ni en France, ce reproche ne pût nous être
adressé.
Nous n'eûmes, dans ces premiers temps, avec le
Piémont, point d'embarras sérieux. Les réfugiés ita-
liens ne formaient encore vers cette frontière point
de forts groupes , militaires ni populaires. J'a-
vais alors à Lyon et à Grenoble deux préfets ca-
pables et sûrs, M. Paulze d'Yvoi et M. de Gasparin,
attentifs aux moindres symptômes. Ils m'avertirent
qu'à Bourgoing, dans une réunion de gardes natio-
naux, quelques esprits ardents, qui avaient à Turin
et à Chambéry des relations excitantes, avaient annoncé
l'intention de proposer une Adresse au Roi pour pro-
voquer le renvoi d'un ministère qui ne savait pas
propager la liberté dans les pays les plus disposés
à l'accueillir; mais l'annonce fut si mal reçue que la
proposition ne fut pas même développée jusqu'au bout.
Aucun rassemblement, aucun mouvement sur cette
frontière, plus tard si troublée, n'inquiéta, à cette
époque, la cour de Turin, et nos rapports avec elle
furent, sinon confiants, du moins réguliers et tran-
quilles.
Avec l'Espagne notre situation était plus compliquée
et. plus difficile. Les réfugiés espagnols abondaient en
France, chefs politiques et militaires, importants dans
les diverses nuances du parti libéral, Martinez de la
Rosa, Isturiz, Toreno, Calatrava, Mendizabal, Mina,
94 CHAPITRE X.
Valdez, etc Ils entretenaient dans leur patrie d'ac-
tivés correspondances et y comptaient de nombreux
adhérents. Plusieurs accouraient d'Espagne pour se
concerter avec eux et faire éclater un mouvement de-
puis longtemps préparé. Us avaient à Paris des patrons
aussi zélés que considérables. M. de La Fayette, sans
méconnaître al)Solument les exigences de sa situation
officielle, continuait de conspirer pour eux et avec eux :
« Jusqu'à notre dernière révolution, leur écrivait-il ',
j'étais libre de tous mes mouvements. Aujourd'hui, ma
situation est différente; je me suis lié intimement au
nouveau gouvernement français ; il adopte le système
de non-intervention, ne donnant pas plus la sienne qu'il
ne souffrira celle des étrangers contre nos voisins. C'est
un gouvernement loyal, et le Roi ne veut pas faire sous
main ce qu'il déclarerait n'avoir pas fait. Nos vœux
communs sont pour la liberté générale, mais il ne veut
pas y contribuer par une diplomatie mensongère. Telle
a été la résolution du Roi et de son Conseil. La mienne
n'a pas été la même; quels que soient mes li'ens avec le
gouvernement nouveau, il ne peut disposer ni de mes
prévoyances, ni de mes sympathies," et nos conversa-
tions, bien antérieures à la grande semaine, ne peuvent
changer ni de nature ni d'objet. Cependant je dois
garder certaines mesures; car d'après mes rai)ports né-
cessaires avec le Roi des Français et le commandement
qu'il m'a confié, je cours le risipic des reproches de mon
1 Les 4 et 12 octobre 1830. {Mcmoires du général La Fayette,
t. VI, p. 441, 44C.)
MON MINISTÈRE DK L'INTÉRIEUR (1830). 05
])ays si je donne trop de prise à ceux des puissances élrcin-
gères. » A ])ropos de l'Espagne, les reproches étaient,
de la part de la France, peu à redouter, car le pu-
blic français ne i)ortait à Ferdinand VII ni estime, ni
intérêt; on 1 avait yu sans courage dans la lutte, sans
dignité dans les revers et avec ses vainqueurs, sans foi
et sans pitié dans le succès et envers les vaincus; il pas-
sait même pour plus incai)able et i)liis détesté de sou
peuple qu'il ne l'était effectivement. C'était la disposi-
tion générale de trouver la révolte contre lui naturelle,
et de ne s'en point inquiéter, -ui pour lui, ni pour l'ordre
européen. De toutes les rigueurs de l'opinion publique
envers les souverains, celles qui portent sur leur carac-
tère personnel sont pour eux les plus dangereuses; et
de nos jours, malgré la faiblesse de nos moeurs, il y a
une part de considération dont le pouvoir ne saurait
longtemps se passer.
Envers la France et h' roi Louis-Philippe, Ferdi-
nand VII s'était mis d'ailleurs dans une position fausse
et peu loyale. Sans refuser expressément de reconnaî-
tre le gouvernement de Juillet, il ajournait l'acte de
la reconnaissance *, et en attendant il continuait de
traiter l'ambassadeur de Charles X, le vicomte de Saint-
Priest, comme le véritable ambassadeur français. Les
légitimistes se rassemblaient et préparaient librement.
' Les lettres du roi d'Espagne , qui accréditaient le comte
d'Ofalia comme son ambassadeur auprès du roi Louis-Philippe,
ne portent (£ue la date du 25 septembre 1830, et elles ne furent
présentées par M. d'Ofalia que le 23 octobre suivant.
9G CHAPITRE X.
sur la frontière espagnole, leurs plans de soulèvement
dans nos départements du midi; le maréchal Bourmont
devait, disait-on, se mettre à la tète ; on annonçait la
prochaine arrivée de madame la duchesse de Berry en
Espagne; et le ministre faVori de Ferdinand VII, M. Ca-
lomarde, donnait de l'autorité à ces bruits et de la gra-
vité à ces menées en adressant, aux magistrats et aux
évêques de la Péninsule, une circulaire amèrement
hostile pour la France et son nouveau gouverne-
ment.
En présence de ces faits et pour obhger la cour de
Madrid à y mettre un terme en lui en faisant sentir le
péril, nous résolûmes de n'apporter, de notre côté, aux
préparatifs des réfugiés espagnols aucun obstacle; nous
ne les encourageâmes point dans leurs desseins; nous
ne prîmes envers eux aucun engagement; le Roi se re-
fusa expressément à leurs ouvertures pour le mariage
de son fils, le duc de Nemours, avec la jeune reine de
Portugal, Doua Maria, et pour l'union de toute la pénin-
sule sous le même sceptre. Mais nous laissâmes un libre
cours à leurs espérances, à leurs réunions, à leurs ten-
tatives d'emprunt, à leurs approvisionnements d'armes
et de munitions, et nous leur donnâmes des passe-ports
pour la frontière d'Espagne, en accordant aux plus
dénués d'entre eux les secours de route usités en fa-
veur des voyageurs indigents. Nous ne voulions ni les
tromper par des promesses ou des actes qui nous au-
raient liés à leur cause, ni les empêcher de faire pour
son succès ce qu'ils pouvaient faire par eux-mêmes ou
MON IVJINISTERE DE L'INTÉRIEUR (1830). 97
par leurs amis, et ce que le gouYernement espa-
gnol, sur son territoire, laissait faire contre nous.
Cette menace défensive eut son plein effet : le gou-
vernement espagnol prit l'alarme, et en même temps
qu'il se préparait à repousser l'invasion des réfugiés, il
s'enipressa de nous promettre sur sa frontière l'obser-
vation de toutes les règles du droit des gens entre États
qui vivent en paix, si nous voulions lui donner, de
notre part, la même sécurité. C'était notre désir comme
notre devoir de rester ou de rentrer partout dans les
rapports réguliers et loyaux des souverains et des na-
tions. La mauvaise issue des tentatives armées des ré-
fugiés espagnols, pour susciter dans leur patrie une
insurrection, nous en fournit bientôt l'occasion na-
turelle. Battus et poursuivis par les troupes royales,
Mina, Valdez et leurs compagnons n'eurent d'autre res-
source que de se rejeter sur notre territoire, leur con-
stant refuge. Ils y furent reçus dans des termes que je
puis dire honorables et pour le pouvoir qui tenait un
tel langage, et pour les malheureux proscrits à qui il
l'adressait. J'écrivis à nos préfets sur la frontière d'Es-
pagne : « J'approuve pleinement votre conduite envers
les réfugiés espagnols qui sont r.entrés sur notre terri-
toire. Vous les avez engagés à s'éloigner de la frontière,
et vous avez pris soin d'éviter envers eux toute mesure
coercitive et dure. C'est bien là ce que vous imposaient
d'une part le droit des gens, de l'autre le respect dû au
malheur. La France est et désire rester en paix avec ses
voisins, et notamment avec l'Espagne. Une exacte et
T. TI. 7.
98 CHAPITRE X.
sincère neutralité en est la conditian. Vous l'avez ob-
servée. Mais en même temps il est naturel, il est juste
de témoigner à de malheureux proscrits l'estime qu'in-
spire leur courage et la symi>atliie que commande leur
infortune. J'ai mis sous les yeux du Roi, dans son Con-
seil, la lettre qu'ils lui ont adressée et que vous m'avez
ifait passer. Sa Majesté a résolu de prendre les mesures
nécessaires pour leur assurer, dans l'intérieur de la
France, une hospitalité tranquille et les secours dont ils
ont besoin. Les départements où ils devront habiter se-
ront désignés, et ils y recevront, eux et leurs familles, ce
qu'aura réglé la bienveillance royale, à charge seule-
ment de ne pas s'en éloigner sans l'aveu de l'autorité.
Informez-les, Monsieur le préfet, de cette résolution qui
sera incessamment exécutée. Le Roi désire que sa pro-
tection non-seulement les soulage, mais les console
autant qu'il est en son pouvoir, et je m'estime heureux
d'être chargé de leur en transmettre l'assurance. »
« Je n'admire point, dit Pascal, l'excès d'une vertu,
par exemple de la valeur, si je ne vois en même temps
l'excès de la vertu opposée, comme en Épaminondas
qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité, » Ce
serait troj) exiger des gouvernements que de prétendre
qu'ils unissent au même degré, connue Épaminondas,
les mérites contraires; mais c'est, aujourd'hui plus que
jamais, leur mission et leur nécessité d'être à la fois
arrêtés et larges, fermes et doux dans leurs actes comme
dans leurs vues, et de savoir rendre également justice
et porter sympathie aux intérêts et aux sentiments
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (183u). 09
divers qui se disputent Feinpire dans Tàme et la société
des hommes.
Je n'ai encore touché qu'aux moindres des difficultés
avec lesquelles le gouvernement nouveau, et moi en
particulier comme ministre de l'intérieur, nous étions
alors aux prises. Ce n'était ni dans l'administration in-
térieure, ni dans les affaires étrangères que se rencon-
traient les plus graves. C'était dans les Chambres qu'elles
venaient toutes aboutir et éclater, car c'était là que les
partisans légaux du régime naissant engageaient déjà
leurs luttes intestines, et que les révolutionnaires du
dehors cherchaient et trouvaient de l'écho et de lajjpui.
Ni l'une ni l'autre des deux Chambres ne possédaient
alors toute leur force naturelle et nécessaire; elles
étaient sorties, l'une et l'autre, de la Révolution, nuiti-
lées et alïàiblies. Dans la Chambre des députés, sur
406 membres, 5^ légitimistes avaient donné leur dé-
mission, et 18 élections avaient été annulées pour cause
d'irrégularité ou de violence. LaCliambre des pairs où
siégeaient, ta veille de la Révolution, 364 membres,
n'en comptait plus que 189 le lendemain; 175 avaient
été écartés, les uns par l'élimination prononcée, dans
la révision de la Charte, contre tous les pairs nommés
sous le règne de Charles X, les autres par leur dt'îmis-
sion volontaire ou leur refus de serment au régime
nouveau. C'était avec l'aide de pouvoirs ainsi ébranlés
eux-mêmes (^ue nous avions à fonder un gouverne-
• ment.
Dans l'espoir de prolonger et d'exploiter cet ébranle-
100 CHAPITRE X.
ment, les fauteurs de révolutions demandaient la disso-
lution immédiate de la Cliambre des députés et une
élection générale, selon quelque mode électoral ou
de tradition révolutionnaire, ou d'invention nouvelle et
populaire. Nous repoussâmes cette politique d'illégalités
et d'aventures indéfinies. Le nouveau Roi était sur son
trône. Les deux Chambres qui avaient traité avec lui
siégeaient autour de lui. C'était à elles, de concert avec
lui, à mettre sur-le-diamp en praticjue le régime légal
qui faisait leur contrat. Les lois de la nature sont de
bons modèles. A ceux qui ont créé il appartient d'élever.
Parmi les grandes fautes politiques commises de notre
temps, la plus grande a été celle de l'Assemblée consti-
tuante abandonnant à d'autres mains, en 1791, son œu-
vre à peine ébauchée. Nous n'eûmes garde d'y retomber.
La Chambre des députés resta au Palais-Bourbon pour
soutenir et diriger, à ses premiers pas, le gouvernement
dont elle avait consacré la naissance. Mais, en la con-
servant, nous prîmes soin de la compléter et de la re-
tremper. Trois lois lui furent immédiatement propo-
sées : deux, pour faire remplir, par des élections
nouvelles, tous les sièges vacants; la troisième, pour
soumettre aux chances de la réélection les députés
promus à des fonctions publiques. Les deux premières,
tenant compte des vives réclamations qu'avait excitées
le système électoral en. vigueur, apportaient à ce sys-
tème des modifications provisoires, en annonçant la loi
définitive sur laquelle la Chambre complétée aurait à
statuer. La dernière, en instituant, pour assurer l'in-
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 101
fluence du pays sur son gouvernement, une garantie
depuis longtemps réclamée, soumettait à l'épreuve de
l'opinion publique, dans trente-neuf collèges électo-
raux, quarante et un des principaux agents du pouvoir
nouveau. La présentation, la discussion et l'exécution
de ces trois lois étaient de mon ressort. Elles rencon-
trèrent dans les Chambres peu d'objections. En convo-
quant les collèges appelés à faire les cent treize élections
attendues, je pris soin de bien marquer l'attitude que
le Gouvernement voulait y garder * ; et la Chambre des
députés fut complétée avec un mouvement de faveur
publique qui, en sanctionnant ce qu'elle avait déjà fait,
lui promettait, pour ce qu'elle avait à faire, la force
dont elle aurait besoin.
Nous ne pouvions, pour la Chambre des pairs, rien
faire de semblable. Déjà mutilée dans sa composition,
elle avait en perspective une mutilation encore plus
grave; la question de l'hérédité de la pairie devait être
débattue dans la session suivante ; et tel était, sur cette
question, l'instinct dominant que, le 19 août 1830, lors-
qu'on discuta dans la Chambre des députés le serment
à prêter par les membres des deux Chambres, personne,
au premier moment, ne songea à faire, entre les pairs
et les députés, aucune distinction, et qu'on fut sur le
point de déclarer les pairs qui refuseraient le serment
démissionnaires pour leurs descendants comme pour
eux-mêmes, et leur pairie absolument éteinte. M. Ber-
1 Pièces historiques, n" VI.
102 - CHAPITRE X.
ryeret M. de Martignac réclamèrent; M. Diipin recon-
nut qu'il y avait là un droit perpétuel que l'acte d'un
usufruitier passager ne pouvait abolir. J'insistai pour
qu'il fût bien établi que, si l'hérédité de la pairie devait
être plus tard mise, en discussion, elle n'en était pas
moins jusque-là l'état constitutionnel du pays comme
le droit légal des familles; et un amendement, adopté
sur ma proposition, décida en effet que le pair qui ré-
fuserait de prêter le serment serait personnellement
déchu de son siège, sans que rien fût préjugé par là
contre ses héritiers.
La Chambre des pairs dut au cabinet de 1830 une
seule chose, le choix de son président. Les révolutions
amènent, entre les noms propres, des rapprochements
bizarres; ce fut M. Dupont de l'Eure qui contresigna,
comme garde des sceaux, la nomination de M. Pasquier
à ce grand poste. Elle fut, comme celle de M. deTalley-
rand à l'ambassade de Londres, un de ces actes de clair-
voyance et d'esprit politique que l'évidence et l'urgence
de l'intérêt général arrachent, dans les preftiiers mo-
ments d'une grande crise, aux préjugés et aux passions
de parti. Malgré d'anciens dissentiments, dont chaque
jour nous apprenait à tenir moins de compte, nous re-
gardions, mes amis et moi, M. Pasquier comme l'homme
le plus ][)ropre à diriger, à travers les difficiles épreuves
qui l'attendaient, le corps important et compromis à la
tête du(|uel il allait être placé. Il y était bien plus propre
encore que nous ne l'avions présumé. Pendant dix-huit
ans, il a honoré la Chambre et la Cour des pairs, autant
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 103
qu'il s'est honoré lui-môme, par l'iiabileté, la dignité,
l'équité, la fermeté prudente et le tact imperturbable
qu'il a déployés en les présidant.
Les deux Chambres ainsi constituées, les travaux
législatifs y abondèrent. Outre les trois projets de loi
que je viens de rappeler, j'en présentai à la Chambre
des députés six autres, les uns de circonstance, sur les
récompenses nationales à accorder aux blessés et aux
familles des morts dans la lutte de juillet, sur l'impor-
tation des grains, sur des travaux publics urgents, etc.^
les autres d'institution, sur la garde nationale, soit sé-
dentaire, soit mobile. J'avais chargé une grande com-
mission, présidée par M. de La Fayette, de préparer ces
deux derniers projets que, de toutes parts, on récla-
mait avec ardeur. C'est le mérite et le péril de l'institu-
tion des gardes nationales de susciter les espérances
les plus diverses; leur prompte organisation donnait
satisfaction aux esprits inquiets pour l'indépendance
et la dignité extérieure du pays; les amis de l'ordre
se promettaient d'y trouver une force pour le main-
tenir, à défaut de l'armée, matériellement et mora-
lement 'affaiblie ; les libéraux se flattaient que, grâce
à cette force toujours disponible, une grande armée
permanente ne serait plus nécessaire ; les démo-
crates voyaient avec joie le peuple armé et mis ainsi en
état d'intervenir dans les affaires publiques. Les mi-
nistres de la guerre, de la justice et des finances pré-
sentèrent en même temps, sur les questions qui ressor-
ti ssaient à leurs départements, neuf projets de loi, les
104 CHAPITRE X.
lins indispensables pour les services publics, les autres
depuis longtemps l'objet des instances parlementaires
ou populaires. Et à côté de ces projets du gouverne-
ment, préparés et présentés en moins de trois mois,
vingt-deux propositions, émanées de l'initiative des
Chambres elles-mêmes, sollicitèrent, sur l'administra-
tion municipale, la législation pénale, le régime de la
presse, le système des impôts, le mode d'examen du
budget, etc., des réformes qui soulevaient les ques-
tions les plus graves.
Au premier moment pourtant, et soit qu'elles vinssent
du gouvernement ou des Chambres, ces propositions ne
suscitèrent pas les vifs et longs débats qu'on en devait
attendre. Quelques-unes, depuis longtemps réclamées,
comme l'abolition de la loi du sacrilège et le rétablisse-
ment du jury pour le jugement des délits de la presse^
furent admises presque sans contestation. D'autres, au
contraire, parurent n'être, de la part de leurs auteurs,
que des promesses acquittées ou des espérances ouvertes
à leurs amis du dehors, sans grande impatience du
résultat. M. Benjamin-Constant et M. Bavoux, par exem-
ple, demandèrent, l'un la complète liberté de la profes-
sion d'imprimeur, l'autre un abaissement considérable
dans le cautionnement et le droit de timbre imposés
aux journaux; mais ils n'insistèrent pas pour un exa-
men immédiat. Beaucoup de propositions furent ainsi
ajournées. 11 n'y avait encore dans les Chambres point
d'opposition déclarée, organisée et irritée par de longs
combats; nous venions de concourir tous à la même
MON MINISTÈRE DE UINTÉRIEUR (1830). 105
œuvre; sincèrement ou par convenance, nous n'y [)or-
tjons la main qu'avec égard. Des dissentiments et des
mécontentements se laissaient entrevoir; mais, sauf
M. Mauguin et quelques déclamatcurs subalternes, les
dissidents et les mécontents s'appliquaient à se contenir
plutôt qu'ils ne s'empressaient d'éclater.
Le gouvernement, de son côté, n'avait garde de pro-
voquer la lutte. J'étais, dans la Chambre des députés,
son principal organe; et quoique, plus tard, on m'ait
quelquefois taxé d'ardeur provoquante, je ne me sou-
viens pas qu'alors on m'ait jamais adressé ce reproche,
et je suis sûr que je ne le méritais nullement. Ma dispo-
sition dans les débats était au contraire, à cette époque,
contenue et réservée, par précaution d'orateur au moisis
autant que par prudence de ministre. A vrai dire, je
débutais à la tribune comme d'ans le gouvernement;
j'étais, pour la première fois, en première ligne sur le
champ de bataille et chargé de la responsabilité du pou-
voir. L'habitude de la parole publique ne me manquait
pas; je l'avais acquise à la Sorbonne; mais au Palais-
Bourbon, un prompt instinct m'avertit que j'avais affaire
à un théâtre et à un public tout différents. Comme le
prédicateur dans l'église, le professeur parle, du haut
de sa chaire, à des auditeurs modestes et dociles, réunis
autour de lui par devoir ou par nécessité, qui ne songent
pas à le contredire, admettent d'avance son autorité
morale et sont disposés, pour peu que sa parole leiu'
plaise, à lui porter confiance et respect. C'est un mono-
logue en présence d'un auditoire favorable. L'orateur
106 CHAPITRE X.
politique, au contraire, a devant lui des adversaires qui
s'apprêtent à le combattre, et des alliés qui ne lui don-
neront leur appui que s'il leur assure la victoire. Il est
en dialogue continu, d'une part avec des ennemis pas-
sionnés, de l'autre avec des amis exigeants qui siègent
là comme des juges. Et ce n'est pas seulement à ses
contradicteurs déclarés, à ses rivaux d'éloquence qu'il
a affaire; il traite, en parlant, avec toute l'assemblée qui
l'écoute et dont il faut qu'il entende et comprenne le
silence. S'il ne démêle pas les mouvements rapides et
confus qui s'y produisent, s'il ne lit pas les impressions
sur les visages, s'il ne saisit pas, pour y répondre d'a-
vance, les objections et les doutes qui traversent les
esprits, il aura beau bien parler; sa parole sera tantôt
n-oide et vaine, tantôt mal -comprise, mal interprétée et
retournée contre lui. Un obscur mais réel échange de
sentiments et d'idées, une conversation sympathique,
soudaine et incessante, entre l'orateur et l'assemblée,
c'est la condition comme la difficulté suprême de l'élo-
quence politique ; sa puissance est à ce prix. Je ne me
rendais pas compte, en 1830, de cette situation, de ses
exigences et de ses périls, aussi clairement que je l'ai
fait plus tard; mais j'en avais un vif pressentiment; et
loin de m'abandonner à l'ardeur de ma passion ou à la
liberté de ma pensée, je ne marchais qu'avec précau-
tion dans celte difficile arène, content de suffire aux
nécessités naturelles de la lutte, et ne cherchant nulle-
ment à l'étendre ni à l'enflammer.
Ainsi la Chambre, livrée à elle-même, était et serait
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 107
probablement restée longtemps peuoragense; mais l'o-
rage grondait incessamment aiitonr d'elle. Pendant que
nous délibérions assez tranquillement, je pourrais dire
assez froidement, sur les questions à l'ordre du jour,
les mouvements populaires, les attroupements tumul-
tueux, lés fantaisies et les tentatives imprévues d'une
multitude ardente et oisive se renouvelaient tous les
jours au dehors. Des ouvriers se portaient en masse
pour chasser les concurrents étrangers et pour détruire
les macliinès qui leur enlevaient, disaient-ils, leur tra-
vail; plusieurs ateliers furent bouleversés, et le 3 sep-
tembre, le Journal des Débals ne put paraître. Des
rassemblements analogues à ceux qui avaient voulu
porter au Panthéon les bustes du général Foy et de
M. Manuel se formèrent pour rendre au buste du ma-
réchal Ney le même honneur. Un autre rassemblement,
gravement passionné et solennellement annoncé d'a-
vance, se réunit le 21 septembre sur la place de Grève,
au même lieu et l'anniversaire du jour où, huit ans
auparavant, les quatre sergents de la conspiration de
La Rochelle, Bories et ses trois compagnons, avaient été
exécutés; une estrade avait été élevée, un discours fut
prononcé en hommage à leur mémoire, et le Panthéon
fut promis, sinon à leurs images, du moins à leurs
noms. En dehors de ces solennités sérieuses, suscitées
par des desseins politiques ou des sentiments sincères,
des promenades sans but comme sans frein, des chants
et des cris de bravade ou d'amusement agitaient sans
relâche les quartiers populeux, surtout les environs du
108 CHAPITRE X.
Palais-Royal, séjour du Roi et galerie du peuple; et
dans les carrefours, au coin des rues Irès-fréquentées,
des plaçai ds sans cesse renouvelés couvraient les murs,
tristes ou menaçants, injurieux ou licencieux; et des
curieux se groupaient à l'entour, empressés à les lire
et s'en entretenant sur place, puis reportant dans leurs
quartiers et dans leurs loyers les im})ressions qu'ils en
recevaient.
Fâcheux pour la société dont ils retardaient le retour
au repos et incommodes pour le pouvoir à qui les
moyens de répression manquaient encore, ces désor-
dres matériels n'auraient eu cependant rien de bien
grave si, au delà et au-dessus des incidents de rue,
d'autres désordres plus anciens et plus profonds n'a-
vaient agité et égaré un grand nombre d'esprits. La
Révolution de Juillet avait fait bien autre chose que
renverser un trône et modifier une Charte; elle avait
donné des prétentions et des espérances, non-seule-
ment au parti politique qui voulait, pour le gouverne-
ment de la France, une autre forme que la 'monarchie,
mais à toutes les écoles, à toutes les sectes, à tous les
groupes, ])lus ou moins bruyants ou obscurs, qui rê-
vaient, pour la société française, une autre organisation
que celle qu'elle a reçue de ses origines, de sa foi
chrétienne et de ses quatorze siècles de vie. En dehors
des républicains, et empressés les uns de s'en distin-
guer, les autres de s'y réunir, les saint-simoniens, les
fouriéristes, les socialistes, les communistes, très -di-
vers de principes et très-inégaux en force comme en
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 109
valeur intellectuelle, étaient tous en état d'effervescence
ambitieuse. Les idées fondamentales de ces écoles n'é-
taient pas plus neuves que sensées; le monde, depuis
qu'il existe, a vu, dans toutes ses grandes crises, éclater
les mêmes chimères, les mômes soulèvements de l'or-
gueil humain contre l'ordre providentiel, les mêmes
fausses notions sur la nature humaine et sur la part de
l'homme dans le gouvernement de Ihumanité. Au mi-
lieu d'une société fortement constituée et sous un gou-
vernement bien établi, ces rêveries, qui couvent tou-
jours sourdement, n'ont i)as grande importance; elles
ne font jamais qu'un nombre assez restreint de recrues
ou de dupes, et on peut les laisser végéter dans leur
étroite sphère sans se préoccuper de leui's progrès. Mais
au sein d'une nation démocratique, raisonneuse, har-
die, et livrée depuis cinquante ans à toutes sortes d'am-
bitions et d'expériences, tous ces petits groupes philo-
sophiques, politiques, quelques-uns même affectant des
airs semi-religieux, devenaient autant de petites puis-
sances remuantes qui possédaient peu de force, mais
répandaient beaucoup de venin. Les réformateurs ne
prétendaient pas à s'emparer pleinement de la société
française pour la reconstruire à leur gré; mais ils as-
piraient à exercer sur ses institutions, sur ses lois, sur
ses idées, sur ses maîtres, une large i)art d'influence,
et ils apportaient tous leur contingent à la fermentation
révolutionnaire qui bouillonnait autour du gouverne-
ment qu'elle venait de se donner.
Par une combinaison singulière où se réunissaient
110 CHAPITRE X.
les traditions des temps les plus divers, cette fermenta-
tion avait les foyers les plus propres à la recueillir et à
la répandre. Les sociétés secrètes de la Restauration
s'étaient transformées en clubs de la Révolution, unis-
sant ainsi les restes d'une discipline silencieuse aux
emportements de la parole déchaînée. Là, dans des
réunions journalières et publiques, tous les événe-
ments, toutes les questions, de principe ou de circon-
stance, étaient ardemment discutés ; tous les desseins,
toutes les espérances, tous les rêves se produisaient
audacieusement; tout le gouvernement, la royauté, les
Chambres, la magistrature, l'administration, étaient
attaqués à outrance; on allait jusqu'à provoquer sans
détour leur renversement. Des ouvriers, des jeunes
gens, des passants entraient dans ces réimions comme
dans un spectacle, .prenaient goût à cette licence arro-
gante ; et autour des meneurs des anciennes associa-
tions républicaines, bonapartistes, socialistes ou autres,
se groupaient des forces populaires, prêtes à s'insurger
contre les pouvoirs publics que, tous les jours, elles
entendaient outrager et traiter en ennemis.
Les clubs, dans leur fougue subversive, oubhaient
qu'ils étaient en i)résence, non pas seulement d'un
pouvoir encore incertain et faiblC; mais d'un public
libre et très-ému, en qui leur nom et leurs déclama-
tions réveillaient les plus sinistres souvenirs. L'hu-
meur et l'alarme se répandirent rapidement; dans
l'intérieur des familles, dans les magasins des mar-
chands, dans les couloirs des salles de spectacle, dans
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 111
les corps de garde de la garde nationale, on s'entrete-
nait de ces associations factieuses; on rappelait leurs
excès d'autrelois; on se racontait leurs menaces de la
veille contre les pouvoirs les plus populaires connue
les plus augustes; on s'en prenait à elles des langueurs
du commerce, des troubles des rues, de l'indiscipline
des ouvriers. Les magistrats ne manquèrent pas à leur
devoir : des affiches préparées dans le principal de ces
clubs, la Société des Amis du peuple, et qui provo-
(juaiept formellement le peuple à renverser la Chambre
des députés, furent saisies et des poursuites entamées
contre les meneurs de la réunion et le propriétaire du
local où elle tenait ses séances. Pendant que cette in-
struction suivait son cours, une question déjà engagée
sous la Restauration et étrangère, par son origine
comme par son objet direct, aux événements du jour,
était pendante devant la Cour de cassation; il s'agissait
de savoir si des réunions purement religieuses, tenues
par des protestants, étaient assujetties aux restrictions
et aux conditions prescrites par les articles "291 et -294
du Code pénal *. M. Dupin, nommé naguère procureur
1 « Art. 291. Nulle association de plus de vingt peisonnes,
dont le but sera de se réunir tous les jours, ou à certains jours
marqués, pour s'occuper d'objets religieux, littéraires, poli-
tiques ou autres, ne pourra se former qu'avec l'agrément du
gouvernement, et sous les conditions qu'il plaira à l'autorité
publique d'imposer à la société. »
« Art. 294. Tout individu qui, sans la permission de l'autorité
municipale, aura accordé ou consenti l'usage de sa maison, en
tout ou en partie, pour la réunion des membres d'une associa-
tion, même autorisée, ou pour l'exercice d'un culte, sera puni
d'une amende de 16 fr. à 200 fr. »
112 CHAPITRE X.
général^ proclama et réclama nettement les droits de la
liberté religieuse. Mais on était dans l'un de ces accès
d'agitation et de précipitation inquiète où le danger
général et actuel préoccupe seul les esprits, où les faits
les plus divers comme les notions les plus distinctes se
confondent, et où le public, dans son ardent égoïsme,
veut être rassuré à tout prix. Selisible aux nécessités du
gouvernement et dominée par la rigueur des textes lé-
gaux, la Cour de cassation déclara que les articles 291
et 294 du Code pénal étaient en pleine vigueur et s'ap-
pliquaient à toutes les réunions, quel qu'en fût l'objet.
La liberté religieuse payait ainsi les frais de l'ordre
politique. Encouragés par ces décisions des tribunaux,
les citoyens tranquilles, les négociants, les chefs d'ate-
lier, les habitants des quartiers où se tenaient les clubs
en demandèrent vivement la répression ; des voix s'éle-
vèrent de toutes parts, taxant le pouvoir de faiblesse; et
le 25 septembre, l'un des chefs les plus honorés de la
garde nationale, le comte de Sussy, colonel de la xf
légion, écrivait à l'un de ses amis qu'il savait en rap-
ports fréquents avec moi : « Pour donner plus de force
aux démarches que vous faites de votre côté, je vous
dirai que tous mes collègues et moi avons prié M. Laf-
fitte de faire connaître au Roi que toute la garde natio-
nal demandait avec instance qu'on prît sans retard les
mesures nécessaires pour mettre un terme à toutes ces
réunions qui viennent troubler la tranquillité publique
et arrêter les opérations commerciales. M. Laffilte nous
a assuré (pie le gouvernement allait s'occuper efficace-
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830;. 113
ment du vœu exprimé par tous les bons citoyens. Il est
bon, je crois, que vous en informiez MM. de Broglie et
Guizot. »
Je n'avais pas attendu cette information pour agir,
dans la mesure et par les moyens qui me paraissaient
adaptés à l'état des faits et des esprits. J'avais déjà en-
tretenu le Conseil de quelques dispositions législatives
qui avaient plutôt pour objet d'engager la question que
de la résoudre, lorsque plusieurs députés de mes amis,
entre autres, M. Benjamin Morel, grand négociant de
Dunkerque, vinrent me dire qu'ils se croyaient en con-
science obligés de signaler à la Cliam"bre tout le mal
que faisaient et préparaient les clubs, et de presser le
gouvernement d'y porter remède. Loin de les en dé-
tourner, je les encourageai dans leur dessein, les assu-
rant que le gouvernement ferait son devoir, comme ils
voulaient faire le leur. Le surlendemain, en effet, pre-
nant pour prétexte la détresse industrielle de son dé-
partement, M. Benjamin Morel attaqua franchement
les clubs et leur imputa la perturbation prolongée qui
compromettait à la fois l'honneur du régime nouveau
et la prospérité du pays. La Chambre l'écoutait en si-
lence, embarrassée à la fois et favorable. Quelques voix
s'élevèrent pour réclamer contre l'exagération de ces
plaintes, au nom des principes de liberté que les associa-
tions politiques pouvaient invoquer, dit-on, comme les
individus isolés. Je pris sur-le-champ la parole, non
sans quelque embarras à mon tour, soit à cause de la
disposition de la Chambre, soit dans le fond même de
]14 CHAPITRE JL.
ma pensée. J'avais à ménager des esprits flottants, in-
quiets des clubs, mais encore tout émus de leurs luttes
libérales sous la Restauration, et je ne voulais ni abolir
d'avance et en principe des libertés possibles dans l'a-
venir pour mon pays, ni reconnaître aux libertés pré-
sentes le droit de couvrir et de servir l'anarchie. Je tins
le langage le plus efficace, je crois, comme le plus sin-
cère; je ne proclamai aucune maxime absolue et irré-
vocable; je laissai paraître, mes perplexités intérieures
et les considérations diverses, les perspectives loin-
taines dont je voulais tenir compte : « La France, dis-
je, a fait une révolution ; mais elle n'a pas entendu se
mettre dans un état révolutionnaire permanent. Les
caractères saillants de l'état révolutionnaire, c'est que
toutes choses soient incessamment mises en question,
que les prétentions soient indéfinies, que des appels
continuels soient faits à la force, à la violence. Ces carac-
tères existent tous dans les sociétés populaires actuelles,
dans l'action qu'elles exercent, dans l'impulsion qu'elles
s'efforcent d'imprimer à la France. Ce n'est pas là le
mouvement, mais le désordre ; c'est la fermentation
sans but et non le progrès. Nous avons conquis, dans les
([iiinze années qui viennent de s'écouler, plus de liber-
tés qu'aucun pays n'en a jamais conquis en un siècle.
Pourquoi? parce que la réforme a été lente, laborieuse,
parce que nous avons été obligés à la prudence, à la
patience, à la persévérance, à la mesure dans notre
action. Ne sortons pas de cette voie. Je me hâte de le
«hre; l'article 291 du Code pénal ne doit pas figurer
MON MINISTÈRE DE L^INTÉRIEUR (1830). 115
éternellement, longtemps si vous voulez, dans la légis-
lation d'un peuple libre ; le temps viendra où, n'étant
plus motivé par Fétat de notre société, il disparaîtra de
notre Code. Mais il existe aujourd'luii; c'est l'état légal
de la France. Puisque le pouvoir est armé d'un moyen
légal contre les dangers des sociétés populaires, non-
seulement il ne doit pas l'abandonner, mais il doit s'en
servir. Il la déjà fait, et il est décidé à le faire tant que
l'exigeront le bon ordre dans le pays et le progrès ré-
gulier de ses libertés. » Dans la mesure de ce langage,
le vote de la Chambre me donna pleine approka-
tion.
Le jour même oii ce débat avait lieu, la chambre des
mises en accusation de la Cour royale de Paris renvoya
les meneurs de la Société des Amis du peuple et le pro-
priétaire du local de ses réunions devant le tribunal de
police correctionnelle; et le soir, la Société elle-même,
réunie en séance, vit sa salle envahie par un grand
nombre d'habitants du quartier, la plupart gardes na-
tionaux, qui sifflèrent ses orateurs, mirent fin à ses
délibérations, et accompagnèrent ses mend)r(^s de leurs
huées, à mesure qu'ils sortaient presque aussi effrayés
qu'irrités de leur impopularité inattendue. Ils essayè-
rent le surlendemain de se réunir de nouveau; mais la.
salle était fermée; un peloton de garde nationale sta-
tionnait devant la porte et en interdisait absolument
l'entrée. Quatre jours après, le tribunal de police cor-
rectionnelle condamna les prévenus à trois inois de
prison, et prononça la dissolution du club, ([ui fut con-
116 CHAPITRE X.
traint de subir une seconde métamorphose et de rede-
venir société secrète.
La Chambre, les tribunaux^, la garde nationale et le
cabinet n'avaient fait , en étouffant de concert ces
foyers d'anarchie subalterne, qu'un acte de bon sens
évident et de facile courage. Mais par l'irritation qu'en
ressentirent les vaincus et par la dissidence qui, sans
éclater aussitôt, s'en éleva au sein du gouvernement,
cet acte fut plus grave qu'en soi il ne méritait de l'être,
et devint le point de départ de la lutte qui ne tarda pas
à s'engager. A la Chambre, M. Dupin m'avait soutenu
dans le débat; mais MM. de Tracy, Salverte, Benjamin-
Constant, et non plus M. Mauguin seulement, m'avaient
combattu, les uns par respect pour des maximes abso-
lues, les autres par ménagement pour de violents et
bruyants alliés. Dans le conseil, MM. de Broglie, Casi-
mir Périer, Mole, Louis, Sébastiani m'approuvaient
hautement; mais M. Dupont de l'Eure était triste et
plein d'humeur, et sans sa confiante inconséquence,
M. Laffitte eût été embarrassé. J'avais accepte un com-
bat dans lequel mes collègues n'étaient pas tous décidés
à me suivre. Aucun n'avait de goût pour les clubs ;
mais si les uns s'empressaient, les autres hésitaient à
rompre sans retour avec eux. Ce n'était plus, comme
à propos de la constitution de la pairie dans la révision
de la Charte, des idées et des intentions réellement di-
verses qui se trouvaient en présence et aux prises;
c'étaient des résolutions inégales qui ne pouvaient plus
marcher du même pas dans la même route. La ques-
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 117
tion se posait de jour en jour plus nettement entre la
politique de résistance et la politique, non pas de mou-
vement, mais de laisser-aller, entre l'autorité effective
des pouvoirs constitutionnels et la patience, non pas
complice, mais complaisante du gouvernement devant
les impressions et les entraînements populaires. Évi-
demment, à la première circonstance critique, et quoi-
que les intentions définitives fussent, au fond, à peu
près semblables, la diversité des caractères et des ten-
dances devait amener la séparation.
Depuis les premiers jours de la révolution, cette
circonstance se préparait : dans le gouvernement, dans
les Chambres, dans le public, le procès des ministres de
Charles X était l'objet de préoccupations très-diverses,
mais générales et ardentes. J'étais, pour mon compte,
résolu à faire les derniers efforts pour qu'après le com-
bat nul sang ne vhit souiller la victoire. J'avais tra-
vaillé, sous la Restauration, à abattre l'écliafaud politi-
que; je me tenais pour engagé d'honneur à ce qu'il ne
se relevât point. Il y a des occasions solennelles qu'un
homme sérieux se doit à lui-même de saisir pour met-
tre en pratique les vérités qu'il a tenu à honneur de
proclamer, car l'inconséquence serait honteuse, et ré-
vélerait autant de faiblesse d'esprit que de cœur. Plus
je réfléchissais en 1830, plus je m'affermissais dans les
convictions qui, en 18*2:2, m'avaient fait chaudement
réclamer contre la peine de mort en matière politique.
A propos des ministres qui avaient contresigné les vo-
lontés de Charles X, comme à propos des conspirateurs
118 CHAPITRE X.
qui avaient tenté de renverser le trône de Louis XVIIl,
j'étais certain qu'il n'y avait, ni dans leur âme la per-
versité morale sans laquelle la peine de mort est une
odieuse iniquité, ni dans leur condamnation sanglante
l'utilité sociale qui doit s'ajouter à la perversité de l'ac-
cusé pour que la peine de mort soit légitime. L'argu-
ment (jue les défenseurs des ministres puisaient, en
leur faveur, dans le renversement de l'ordre constitu-
tionnel et l'expulsion du Roi lui-même, n'avait pas une
valeur légale décisive; mais comme considération mo-
rale, il était d'un grand poids; le châtiment le plus ri-
goureux eût été, à coup sûr, plus nécessaire et plus
é([uitablc contre les conseillers du Roi resté siu' le trône
que contre ceux du Roi banni. Et quant aux consé-
quences purement pratiques, il ne fallait pas une
grande sagacité pour reconnaître que, loin d'apporter
au gouvernement nouveau une sécurité de plus, le sang-
répandu sur l'échafaud eût aggravé ses difficultés et ses
périls, en donnant aux passions révolutionnaires ({ui
l'assaillaient ces satisfactions fiévreuses et empoison-
iiécs qui les irritent au lieu de les apaiser.
Tout le Conseil et le roi Louis-Philippe en tête de son
Conseil, et presque tous les hommes considérables qui
l'entouraient étaient de ce sentiment; mais nous étions
en présence d'un sentiment contraire très-répandu et
très-vif. Dans la population qui avait pris part à la résis-
tance devenue la révolution, et dans la garde nationale
dont cette population remplissait les rangs, les cœurs
frémissaient encore delà colère ([n'avaient soulevée les
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR [1830). 119
ordonnances de Juillet, des périls qu'avait semés partout
la lutte et des sacrifices douloureux qu'avait coûté la
victoire. Le droit violé et le sang versé seraient-ils donc
sans expiation? Il y a, dans la nature humaine, un fond
de barbarie qui regarde la loi du talion comme la vraie
justice, et ressent, dans l'attente des châtiments san-
glants, une soif aveugle. Les meneurs révolutionnaires,
les fauteurs de troubles à toute fin s'emparaient de ce
sentiment populaire, et s'appliquaient à l'échauffer pour
entretenir ou ranimer des sentiments plus violents en-
core, compromettre le peuple par l'irritation des sou-
venirs, et ressaisir ainsi quelque chance du pouvoir
qui leur échappait. Et jusque dans les rangs élevés et
parmi les honnêtes gens du parti vainqueur, les esprits
étroits et roides ne manquaient pas qui, s'enfermanl
dans une argumentation à la fois révolutionnaire et
juridique, soutenaient la peine capitale comme la con-
séquence nécessaire et juste de la grande violation du
droit national qui avait rendu la révolution juste et né-
cessaire.
Dès que la question s'éleva, ces deux sentiments et
ces deux efforts éclatèrent et se déployèrent parallèle-
ment. Le même jour où M. Eusèbe Salverte déA^eloppa
dans la Chambre des députés sa proposition pour la
mise en accusation des ministres, M. de Tracy déposa
sur le bureau la sienne pour l'abolition de la peine de
mort: tous deux désintéressés et sincères; l'un, puri-
tain philosophe, dur sans colère et froidement fana-
tique ; l'autre, esprit et cœur généreux, toujours prêt à
120 CHAPITRE X.
se mettre en avant pour ce qu'il croyait le droit ou le
bien de l'humanité, et s'étonnant toujours des difficul-
tés qu'il rencontrait à faire partager sa conviction et
accepter son dessein. Le même rapporteur, M. Béren-
ger de la Drôme, fut chargé de rendre compte à la
Chambre de l'une et de l'autre propositions, et il s'en ac-
quitta avec la même convenance, en magistrat grave et
modéré, attentif à être juste envers toutes les opinions,
plus que jaloux de marquer fortement la sienne. Son
rapport sur l'abolition de la peine de mort ne fut lu à
la Chambre que treize jours après celui dont l'accusa-
tion des ministres était l'objet; et dans cet intervalle,
deux démarches inattendues vinrent appuyer avec éclat
la proposition de M. de Tracy. Le 21 septembre, sur la
place de Grève, au miheu de la solennité célébrée en
mémoire des quatre sergents de La Rochelle, et comme
sous la dictée de leurs ombres, une pétition fut signée
pour l'abolition de la peine de mort; et deux jours
après, les blessés des journées de juillet, encore ma-
lades dans les hôpitaux, adressèrent à la Chambre des
députés l'expression du même vœu. Le public fit, avec
justice, honneur à M. de La Fayette de ces manifesta-
tions généreuses. C'était pour lui une bonne fortune
(juil s'empressait de saisir, que de pouvoir donner aux
grands instincts de son àme une forme et une voix po-
pulaires. Quand on commença à discuter sérieusement
la proposition de M. de Tracy, rimpossibihté de l'adop-
ter brus(iuemènt et complètement devint évidente; les
magistrats, les miUtaires firent sentir le péril de bou-
MON MINISTERE DE L'INTÉRIEUR (1820). 121
leverser et d'énerver à ce point la législation pénale, et
la Chambre s'empressa d'accueillir un amendement de
M. de Kératry, qui proposa de transformer la proposi-
tion en une Adresse au Roi pour lui demander la pré-
sentation d'un projet de loi tendant à abolir la peine de
mort. dans certains cas déterminés, spécialement en
matière politique. M. Dupont de l'Eure appuya l'amen-
dement : « Pendant la prochaine prorogation des Cham-
bres, dit-il, le gouvernement sera à même d'examiner
celle grave question, et de vous proposer, lorsque la
Chambre reprendra ses travaux, un projet de loi qui
concilie tous les intérêts. Je déclare, comme garde des
sceaux, que j'apporterai toute ma sollicitude pour rem-
plir le vœu exprimé dans l'Adresse au Roi. » Ce même
jour, à huit heures du soir, dans une séance spéciale,
la commission qui avait été chargée de rédiger le pro-
jet d'Adresse revint le présenter à la Chambre, qui l'a-
dopta presque à runanimité, quoique après un long
débat; et dès le lendemain, 9 octobre, le Roi entouré
de ses ministres, ayant à sa droite M. le duc d'Orléans
debout sur les marches du trône, reçut la députation
chargée de lui présenter l'Adresse, et à la([uelle s'é-
taient joints un grand nombre de membres : « Le vœu
que vous y exprimez, répondit-il, était depuis bien
longtemps dans mon cœur. Témoin, dans mes jeunes
années, de l'épouvantable abus qui a été fait de la
peine de mort en matière politique, et de tous les maux
qui en sont résultés pour la France et pour l'humanité,
j'en ai constamment et bien vivement désiré l'abolition.
122 CHAPITRE X.
Le souvenir de ce temps de désastre, et les sentiments
douloureux qui m'oppriment quand j'y reporte ma
pensée, vous sont un sûr j^arant de l'empressement
que je vais mettre à vous taire présenter un projet de
loi qui soit conforme à votre vœu . »
De la part de tout le monde. Roi, Chambres, minis-
tres, l'engagement était formel et solennel, et réduit à
des termes raisonnablement exécutables. Personne ne
se méprenait sur son origine et sa portée ; il avait pour
but évident de mettre la tête des ministres de Charles X
à l'abri de l'échafaud où les passions révolutionnaires
et les ressentiments populaires voulaient les voir mon-
ter. Quand le gant fut ainsi jeté, bien des gens com-
mencèrent à dire que c'était une faute, qu'on avait eu
tort d'engager la lutte publiquement et d'avance, que
la proposition de M. de Tracy était inopportune, qu'elle
poussait aux violences extrêmes ceux qui ne l'accep-
taient pas, qu'il eût mieux valu se taire et laisser le
procès arriver sans bruit devant la Cour des pairs qui
le jugerait certainement avec une indépendante modé-
ration. On tranchait, en tenant ce langage, une question
plus générale et plus grande que celle de la conduite à
tenir dans le procès des ministres; on donnait raison à
la politique de laisser-aller contre la politique de résis-
tance, et la politi(iue de résistance était destinée en effet
à succomber bi(?ntôt devant ses adversaires. Mais la
bonne politique a cette vertu que, même en succom-
bant, elle garde une grande part d'efficacité : si nous
n'avions pas énergiquement résisté aux i)assions et
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). Vr<i
aux calculs qui demandaient du sang pour nourrir la
Révolution, si nous n'avions pas élevé, contre l'applica-
tion de la peine de mort en pareille circonstance, unt-*
clameur forte et obstinée, l'esprit révolutionnaire se
fût déployé à son aise et eût probablement accompli ce
qu'il voulait. Mais tant et de si vives manifestations
contre son dessein suscitèrent un sentiment public qui
le frap[)a d'impuissance, même dans son triomphe; et
s'il put renverser les ministres qui le combattaient
hautement, il n'en trouva point qui, même en le mé-
nageant, voulussent réellement le servir.
Dès que l'Adresse de la Chambre des députés eut été
présentée et reçue avec tant d'empressement, les me-
nées et les manifestations ennemies s'empressèrent à
leur tour d'éclater. Depuis quelques jours déjà, de hon-
teux symptômes annonçaient cette sinistre explosion.
Des pamphlets, des articles de journaux, des placards
répandaient contre le Roi déchu, sa famille, sa cour,
ses amis connus, les plus grossières injures et les plus
infâmes calonmies; on étalait Y Hisloire scandaleuse, po-
litique, anccdolique el bigote de Charles X et les Amours
secrètes des Bourbons; on affirmait que des poignards et
des jjai'ils de poudre avaient été trouvés dans le palais
de l'archevêque de Paris, et (jue la commission chargée
de réparer les désastres causés par les journées de
Juillet avait accordé à l'archevêque une indenniité de
200,000 fr. Les révolutionnaires excellent dans l'art
d'avilir leurs adversaires pour irriter leurs instruments.
Bientôt le feu des attaques se concentra sur les minis-
124 CHAPITRE X.
très accusés et sur les hommes qui réclamaient l'aboli-
tion de la peine de mort; les mots Mort aux ministres/
étaient écrits partout dans les rues et jusque sur les
murs de la prison du Luxembourg; les mêmes me-
naces s'adressaient aux juges et aux accusés : « Les
ennemis de notre révolution, disait-on, ont cru que,
sur cette question, elle était prête à fléchir. Elle ne flé-
chira pas. Un grand exemple doit être donné; il le
sera L'exil pour ces ministres criminels ! Gorgés
d'or, pleins d'insolence et de mépris pour les peuples,
ils ne songent qu'à atteindre les cours despotiques où
ils seront reçus avec tous les honneurs dus à des ty-
rans, où ils prépareraient de nouveaux complots liber-
ticides. Mais un fleuve de sang les entoure; le peuple en
armes en garde les bords. Ils ne le franchiront jamais. »
Le 17 octobre, ce ne furent plus les pamplilcts et les
placards seuls qui parlèrent; deux bandes d'hommes,
de femmes et d'enfants, appartenant presque tous à cette
population oisive, corrompue et turbulente qui vit au
fond de Paris, ardente à saisir les occasions de porter
SCS orgies à la surface, se promenèrent dans les rues et
vinrent assaiUir le Palais-Royal des cris : Mort aux mi-
nistres/ La télé de Polignac/ mêlant à leurs cris des pa-
roles outrageantes contre le Roi et les Chambres. La
garde dissipa les rassemblements, sans peine mais sans
effet; ils reparurent le lendemain 18, vers midi, plus
nombreux et portant un drapeau avec cette inscription :
Désir du peuple : Mort aux ministres/ On arrêta quel-
ques-uns des plus bruyants; mais les autres se répan-
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 125
dirent dans les faubourgs, s'y recrutèrent largement, et
dans la soirée, une foule pressée envahit tumultueuse-
ment les cours, les galeries et le jardin du Palais-Royal,
plus insultante et plus menaçante que jamais pour le
roi Louis-Philippe comme pour les ministres de
Charles X, pour la Chambre des députés comme pour
la Chambre des pairs : cohue effrénée avec une idée
fixe, prête à tout tenter contre les pouvoirs quelcon-
ques qui se refuseraient à ses féroces injonctions. La
garde parvint, après de longs efforts, à faire évacuer
les cours du palais et à fermer les grilles; mais aussitôt
un cri s'éleva au milieu de la place : A Vincennesf à Vin-
cennes! Toutes les voix le répétèrent comme une espé-
rance de victoire, et les flots de cette foule se précipi-
tèrent dans la direction où ce cri les appelait.
Après avoir, dans la journée, tenu conseil chez le
Roi, nous étions réunis, à ce moment, chez le garde
des sceaux, inquiets de l'état de Paris et embarras-
sés les uns des autres; M. Dupont de l'Eure et ses
amis portaient impatiemment le poids de notre impo-
pularité, et nous celui de leur mollesse. Nous avions
une de ces conversations vaines à l'aide desquelles on
consume le temps qu'on ne sait comment employer,
quand le général Fabvier entra et nous annonça que
l'émeute, refoulée hors du Palais-Royal, se disposait à
se porter sur Vincennes avec les intentions et les dé-
monstrations les plus menaçantes. Il fallait absolument
prendre un parti; nous en prîmes deux. J'insistai pour
une prompte répression ; on réclama une concession
126 CHAPITRE X.
au sentiment populaire. J'écrivis à l'instant, sur la table
du Conseil, au général Pajol, commandant de la division
militaire :
« Général, le Conseil vient d'apprendre, par M. le
général Fabvier, qu'un certain nombre d'hommes tur-
bulents ont résolu ce soir de se porter demain sur Vin-
cennes, sous prétexte de s'assurer que les prisonniers
s'y trouvent encore, mais probablement avec le dessein
de se porter contre eux à quelque violence. Il me
charge de vous inviter à prendre toutes les mesures
nécessaires pour mettre en sûreté le château de Vin-
cennes, et à dissiper tous les rassemblements qui pren-
draient cette direction. Il n'est })as moins important
d'aviser aux moyens de faire cesser aussi, par la pré-
sence de la garde nationale, tous les rassemblements
qui se forment dans Paris depuis quelques jours. Le
Conseil est plein de confiance dans la sagesse des dispo-
sitions que vous prendrez pour rétablir le calme dans
la capitale et veiller à la sûreté des citoyens, si grave-
ment compromise. »
Cette lettre partie et séance tenante, je rédigeai ))our
le Monileur, oii il parut en effet le lendemain matin,
un article qui, au milieu de fermes déclarations contre
les fauteurs d(;s troubles, contenait cette phrase : « Dans
la circonstance même qui y donne lieu, aucun prétexte
ne les autorise. Le gouvernement, qui pense que l'abo-
htion universelle et immédiate de la peine de mort n'est
pas possible, pense aussi, après un examen attentif, que
pour la restreindre, dans notre Code, aux seuls cas où
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 127
sa nécessité la rend légitime, il faut du temps et un lung
travail. » C'était ajourner ijidéfmiment, ou du moins
bien au delà du procès des ministres, le projet de loi
que la Chambre des députés avait instamment réclamé
par son Adresse, et dont M. Dupont de l'Eure, comme
le Roi, lui avaient promis la prochaine présentation.
Après avoir adopté ces deux mesures, l'une pour répri-
mer l'émeute^ l'autre pour lui complaire, le Conseil se
sépara ,
Deux heures à peine écoulées, le général Fabvier, qui
commandait la place de Paris, reçut du général Dau-
mesnil, gouverneur de Vincennes, ce laconique billet :
« Mon général, un attroupement assez considérable
s'est présenté devant la place que je commande, et s'est
dissipé à mon approche. Je vous prie de m'envoyer de
suite un ou deux bataillons de la garde nationale, » Vers
onze heures du soir, en efîet, Témeute était arrivée de-
vant Vincennes; réveillés ])ar ses vociférations, les pri-
sonniers qui en étaient l'objet l'avaient vue, par leurs
étroites fenêtres, à la luem^ des torches qu'elh; portait,
s'amonceler devant le château et en réclamer l'entrée.
Le général Damnesnil fit ouvrir la porte, et se présen-
tant seul à la foule : « Que voulez -vous? — Nous vou-
lons les ministres. — Vous ne les aurez pas; ils n'ap-
partiennent qu'à la loi; je ferai sauter le magasin à
poudre plutôt que de vous les livrer. » Après quelques
minutes d'hésitation et de pourparlers, la foule frappée
et intimidée reprit la route de Paris en criant : « Vive
la Jambe de liois ! » et Vincennes rentra dans le repos.
1-28 CHAPITRE X.
Mais trois heures plus tard^ encore en pleine nuit, la
même foule reparut autour du Palais -Royal, exhalant
les mêmes exigences et les mêmes colères. Un seul
poste de garde était resté, faible et mal informé de ce
qui se passait. Les émeutiers criaient : « Le Roi! nous
voulons voir le Roi! » Quelques-uns avaient déjà pé-
nétré dans l'intérieur et montaient le grapd escalier,
trouvant le palais du Roi plus facile à envahir que la
prison des ministres de Charles X, lorsque quelques
compagnies de gardes nationales, réunies à la liàte,
accoururent sur la place, arrêtèrent les plus audacieux
et dispersèrent enfin le rassemblement.
Le surlendemain, 20 octobre, le Moniteur était plein
de félicitations mêlées de regrets, et d'exhoftations
royales et populaires. Le 19, dès neuf heures du matin,
le Roi, accompagné de M. le duc d'Orléans, de M. de La
Fayette et du maréchal Gérard, était descendu dans la
cour du Palais-Royal et avait adressé, à la garde natio-
nale et à la troupe de ligne qui venaient de repousser
l'émeute, des remerciements afTectueux et' de fermes
conseils. M. de La Fayette, dans un ordre du jour à la
garde nationale, s'était exprimé, sur les troubles de la
veille, avec une effusion toujours confiante et cares-
sante, ([uoique un peu triste, conjurant le peuple
« de ne pas déchoir du haut rang où la dernière
révolution l'avait placé, et d'épargner cette douleur à
un vieux serviteur de la cause populaire qui s'applau-
dissait d'avoir assez vécu pour en voir enfin le pur et
glorieux triomphe. » Le journal officiel s'empressait de
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 129
publier ces témoignages du retour à l'ordre et ces ap-
pels à l'ordre futur où la sagesse et riionnêteté patrioti-
ques se répandaient avec plus d'abandon que d'autorité.
Une pièce man(iuait au Moniteur de ce jour, la procla-
mation adressée la veille par M. Odilon-Barrot, comme
préfet de la Seine, à ses concitoyens. Plus explicite et
plus vive qu'aucune autre contre les violences qui
avaient menacé à la fois la sûreté des accusés et l'indé-
pendance des juges, et empreinte d'une sincère émo-
tion morale, cette proclamation contenait en même
temps cette phrase : « Une démarche inopportune a pu
faire supposer qu'il y avait concert pour interrompre
le cours ordinaire de la justice à l'égard des anciens
ministres. » C'était blâmer hautement et la Chambre
qui avait voté l'Adresse sur la peine de mort, et le cabi-
net et le Roi (jui non-seulement l'avaient, l'un soute-
nue, l'autre accueillie, mais qui lui avaient promis une
prompte satisfaction. Le gouvernement qui avait ainsi
parlé et agi ne pouvait, sans manquer complètement de
conséquence et de dignité, donner, à ce langage de l'un
de ses principaux agents, la moindre api)arence d'adhé-
sion. La question de système et de cabinet qui fer-
mentait depuis longtemps venait ainsi d'éclater : en
attendant qu'elle fût résolue, je demandai que la pro-
clamation du préfet de la Seine ne fût pas insérée dans
le Monileur où elle ne parut point en effet.
Parmi les hommes qu'il a été dans ma destinée
d'avoir souvent pour adversaires, M. Odilon-Barrot est
peut-être celui dont il m'est le plus facile de parler sans
130 CHAPITRE X.
aucun embarras. J'ai, à son sujet;, une double convic-
tion qui a survécu à toutes nos luttes et s'élève au-des-
sus de tous nos dissentiments. Je suis persuadé qu'au
fond nos vœux politiques sont les mêmes, et qu'il a
toujours, comme moi, voulu, pour notre patrie, la
monarchie constitutionnelle, rien de moins, rien de
plus. Je pense en même temps que, dans l'idée qu'il
s'est faite des conditions de cette monarchie et de la
politique propre à la fonder, il a toujours été sincère
et conduit par des vues de bien public, non par des
intérêts personnels. On est à. l'aise pour dire ce qu'on
pense quand on estime. En très-bons rapports sous la
Restauration, nous ne tardâmes pourtant guère, en
1830, à difï'érer beaucoup, M. Odilon-Barrot et moi. Il
appartient à l'école des poh tiques confiants, qui comp-
tent surtout, pour l'accomplissement du bien qu'ils
souhaitent, sur le concours spontané et éclairé des
peuples. École généreuse qui a plus d'une fois bien servi
l'humanité en se livrant pour elle aux plus hautes
espérances, mais école imprévoyante et périlleuse qui
oublie dans quelles limites et par quels freins l'humanité
a besoin d'être contenue pour que ses bons instincts
l'emportent sur ses mauvais penchants. Les politiques
de cette école n'ont ni cette prudence méfiante que
laisse une longue expérience des affaires, ni cette intel-
ligence à la fois sévère et tendre de la nature humaine
que donne la foi chrétienne; ils ne sont ni des prati-
ciens éprouvés, ni de profonds moralistes; ils s'exposent
souvent à briser la machine sociale faute d'en bien ap-
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR ;1830). 131
précier les ressorts nécessaires^ et en même temi»s
ils connaissent mal l'homme lui-même et ne savent
pas l'aimer sans le flatter, M. Odilon-Barrot a cru le
gouvernement constitutionnel plus facile et les hommes
plus sages qu'ils ne le sont en effet ; il a trop attendu
de la vertu des institutions libres pour éclairer la nation
et des lumières de la nation pour pratiquer les insti-
tutions libres. C'était là le sentiment qui, dès 1830,
dominait dans sa conduite et dans ses paroles; ce fut là
aussi la vraie cause de notre séparation et de nos
premiers combats. Il n'avait point recherché le poste
important qu'il occupait; il m'écrivait les 12 et 15 août,
pendant qu'il accompagnait Charles X à Cherbourg :
« Je hs dans les journaux la nouvelle de ma nomina-
tion à la préfecture de la Seine; tout le monde m'en
fait comphmeut, et je n'ai rien reçu d'officiel, ni même
de confidentiel de votre part. Je me rattache très-cor-
dialement au gouvernement actuel, et je ne demande
pas mieux que de me vouer entièrement à sa défense,
parce que j'y vois la consécration de tous mes prin-
cipes et cette alliance tant désirée par moi du pouvoir
et de la liberté ; mais encore faut-il employer les hom-
mes selon leur plus grande aptitude, et la carrière
administrative est bien nouvelle pour moi; je suis
effraye des difficultés qu'offre le poste que vous m'as-
signez. » M. Odilon-Barrot n'était pas assez effrayé, non
pour lui-même, mais pour nous tous, pour le gouver-
nement et pour la France. Je n'ai jamais eu, comme
ministre de l'intéridur, à me plaindre qu'il manquât.
132 CHAPITRE X.
avec moi, de franchise ; il m'a non-seulement toujours
fait connaître son opinion et sa tendance, mais il essayait
quelquefois de m'y ramener, et quand notre dissen-
timent éclata, il m'offrit sur-le-champ sa démission. Il
me trouvait trop soucieux, trop exigeant avec la Révolu-
tion, avec le pays, avec mes collègues, avec lui-même ;
à son avis, nous prétendions, mes amis et moi, à trop
d'unité, de conséquence et de force propre dans le gou-
vernement; il nous eût voulus plus accommodants pour
les dispositions et les impressions publiques, plus en-
chns à leur passer beaucoup et à nous promettre, de
leur développement sans gêne, une heureuse issue. Je
reprends les mots dont je me suis déjà servi, car
ce senties seuls qui expriment bien ma pensée; c'était,
au lendemain d'une révolution, la politique de laisser-
aller en face de la politique de résistance.
Quoi qu'on pût penser de leurs mérites respectifs,
les deux politiques ne pouvaient évidemment agir en-
semble; elles se condamnaient l'une l'autre à_une in-
conséquence et à une impuissance ridicules. Le gou-
\ernement y perdait toute force comme toute dignité.
Dans les Chambres, au lieu d'un progrès vers l'organi-
sation et la discipline des partis, la confusion croissait
de jour en jour; personne ne se formait soit à exercer
régulièrement le pouvoir, soit à le rechercher par une
opposition intelligente et légale. Hors des Chambres, le
pubhc s'étonnait et s'alarmait de voir les afifaires aux
mains d'une administration incohérente et que sa pro-
pre anarchie rendait incapable de lutter efficacemeiii
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 133
contre l'anarcliie publique. Les amis de M. Dupont de
l'Eure et les miens se montraient également impatientés
et mécontents. C'était le sentiment général du cabinet, et
du Roi comme du cabinet, qu'il fallait mettre fin à cette
situation. Nous étions bien résolus, le duc de Broglie et
moi, à n'en pas accepter plus longtemps la responsabi-
lité. Le procès des ministres de Charles X était, pour se
séparer, une occasion non-seulement convenable, mais
favorable, car la séparation atténuait, au lieu de l'ag-
graver, le péril de cette crise attendue avec une anxiété
générale. Nous savions que MM. Laffitte , Dupont de
l'Eure et La Fayette portaient dans cette affaire le même
sentiment que nous, et feraient, pour l'amener ta une
bonne issue, tous leurs efforts. Dégagés de notre al-
liance, ils étaient à la fois et plus obligés et plus capa-
bles d'y réussir. De leur part, la résistance n'était pas
suspecte. La perspective de celte difficile épreuve dé-
termina MM. Casimir Périer, Mole, Louis et Dupin à se
retirer, comme le duc de Broglie et moi. MM. Laffitte et
Dupont de l'Eure, l'un comme ministre des finances et
président du Conseil, l'autre toujours comme garde des
sceaux, devinrent le drapeau du nouveau cabinet. Des
partisans de la politique de résistance, le général Sébas-
tiani seul continua d'y siéger, indifférent et flexible dans
ses relations avec les personnes autant que décidé et per-
sévérant, au fond, dans sa ligne de conduite. Peu lui im-
portaient les alliances et les apparences; il voulait rester
le conseiller intime du Roi, et en mesure de le servir
selon les nécessités et à travers les variations des temps.
13 1 CHAPITRE X.
Nous sortîmes des affaires, le duc de Broglie et moi,
avec un sentiment de délivrance presque joyeuse dont
je garde encore un vif souvenir. Nous échappions au
déplaisir de nos vains efforts et à la responsabilité des
fautes que nous combattions sans les empêcher. Dans
le public de Paris et même au sein des Chambres, notre
retraite ne surprit point et n'inquiéta pas beaucoup.
Nous avions plus lutté que réussi; nous nous étions fait
quelque honneur en défendant l'ordre et le gouverne-
ment régulier ; mais nous ne l'avions pas défendu avec
assez de succès pour être considérés comme ses seuls
et nécessaires représentants. On comptait sur nous
dans l'avenir; nous étions dans le présent, même aux
yeux d'une partie de nos amis, plus compromet-
tants qu'efficaces. Loin de Paris, pour le public des
départements, gomerné par des idées plus simples et
moins mobiles, le changement de ministère parut
un événement plus grave. Parmi les témoignages de
l'opinion que je reçus à cette époque, je n'en^ .citerai
qu'un seul, provenant à la vérité d'un homme inflni-
ruent i)lus claii^voyant que la plupart des spectateurs ;
M. Augustin Thierry m'écrivait d'Hyères, le 9 novem-
bre 1830 : « C'est au milieu d'une fièvre intermittente
dont les accès reviennent toujours malgré les remèdes,
que j'ai ressenti toutes les transes du changement que
les journaux m'annoncent aujourd'hui. C'étaient de
véritables transes, car vous pouvez croire que j'ai souf-
fert également comme ami et comme patriote. Votre en-
trée dans un ministère (lui, succédant à une révolution.
MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 135
avait tant d'exigences à contenter, tant d'ambitions à
satisfaire et à froisser, était une rude tâche; on le saura
bientôt. En attendant, ce que vous avez fait depuis trois
mois ne périra point, et l'administration du [)ays res-
tera, quoi (ju'on fasse, dans le moule où vous l'avez
jetée. Ce sera un grand plaisir pour vos amis de voir le
peu qu'auront obtenu en définitive ceux qui vous ont
poursuivi et calomnié avec tant d'acharnement et de
mauvaise foi. Cette presse parisienne, qui a tout sauvé
dans la dernière crise, semble aujourd'hui n'avoir
d'autre but que de tout perdre. Je n'y comprends rien,
et j'étais loin de m'y attendre. Mais, grâce à vous et à
vos amis politiques, l'ordre est organisé en France;
nous sommes reconnus à l'étranger et en paix au de-
dans; il ne tiendra pas à quelques écrivains brouillons
de tout remettre en question, et le bon sens des pro-
vinces fera justice, au besoin, de la turbulence de
Paris. »
> Nous n'eûmes pas à attendre que le bon sens des
provinces vînt faire justice; à peine nommé, le prési-
dent du nouveau Conseil, M. Laffltte lui-même, s'en
chargea.
CHAPITRE XI
LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHARLES X ET LE SAC
DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.
Dissentiments dans le cabinet de M. Laffi(te. — Mort et obsèques
de M. Benjamin Constant.— Procès des ministres de Charles X.
— Mon discours contre l'application de la peine de mort. —
Attitude de la Cour des pairs. — M. Sauzet et M. de Montalivet.
— Em barras de M. de La Fayette après le procès des ministres.
— Prétentions et espérances du parti démocratique. — La
Chambre des députés abolit le commandement général des
gardes nationales du royaume. — Négociations entre le Roi et
M. de La Fayette à ce sujet. — Exigences et démission de M. de
La Fayette. — Le comte de Lobau est nommé commandant su-
périeur de la garde nationale de Paris. — Conversations de
M. Laffitte avec l'ambassadeur de France à ***. — M. Tbiers
sous-secrétaire d'Etat des finances. — Etat des affaires étran-
gères.— M. de Talleyrand et la conférence de Londres. — Sac
de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'archevêché de
Paris. — Scènes anarchiques sur divers points.— Suppression*
des fleurs de lis dans les armes de France. — Effet de ces
scènes en Europe ; — sur l'état des partis en France; — dans la
Chambre des députés. — Mollesse et impuissance du cabinet.
— Mon opposition. — Chute du cabinet. — Lutte intérieure pour
son remplacement. — M. Casimir Périer forme un nouveau
ministère.
(3 novembre I830— 13 mars 1831.)
Les 9 et 10 noYembre 1830, à l'occasion d'une pro-
position de M. Bavoux qui réclamait une réduction
considérable dans le cautionnement, le droit de timbre
et les frais de poste imposés aux journaux, un débat
LE PROCÈS DES MINISTRES (Dec. 1830). 137
OU plutôt une conversation s'éleva sur les causes qui
avaient amené la dislocation de Fancien cabinet et la
formation du nouveau, et sur la différence de leurs
politiques. M. Laffitte prit la parole : « Membre de
l'ancienne et de la nouvelle administration, dit-il, nous
avons aussi à nous expliquer sur nos intentions et notre
conduite; nous serons court et précis. Des dissenti-
ments s'étaient élevés; non point, comme vous pourriez
le croire, l'un tendant à l'anarchie, l'autre à la conser-
vation. Non, messieurs, il n'en est rien : tout le monde
dans le Conseil savait et croyait que la liberté doit être
accompagnée de l'ordre, que l'exécution continue des
lois jusqu'à leur réformation est indispensable sous
peine de confusion; tout le monde était plein des expé-
riences que la révolution de 1789 a léguées au monde;
tout le monde savait que la révolution de 1830 devait
être maintenue dans une certaine mesure, qu'il fallait
lui concilier l'Europe enjoignant à la dignité une modé-
ration soutenue. Il y avait accord sur tous ces points,
parce qu'il n'y avait dans le Conseil que des hommes
de sens et de prudence. Mais il y avait dissentiment
sur la manière d'apprécier et de diriger la révolution
de 1830; tous ne croyaient pas également qu'elle dût
sitôt dégénérer en anarchie, qu'il fallût sitôt se précau-
tionner contre elle, lui montrer sitôt de la défiance et
de l'hostilité : mais, sauf cette disposition générale ,
aucune dissidence fondamentale de système ne séparait
les membres du dernier cabinet;... d'accord sur le
fond des choses, la différence ne consistait que dans la
138 CHAPITRE XI.
disposition plus ou moins confiante des uns ou des
autres. Les uns ou les autres pouvaient donc saisir le
pouvoir. On nous a dit, on nous a n'îpété, on nous a
obligés de croire que la confiance dans cette révolution
était un meilleur titre, une meilleure condition pour la
diriger. Peut-être avait-on raison; peut-être valait-il
mieux, pour bien comprendre la révolution et la bien
maîtriser, ne pas la craindre, ne pas s'en effrayer; peut-
être les idées d'ordre, les vraies maximes de gouverne-
ment pourraient-elles plus facilement devenir popu-
laires avec certains noms qu'avec certains autres. Nous
n'avons pas l'orgueil de croire que ce fût avec les
nôtres ; mais on nous a obligés de le croire, puisqu'on
nous a laissés au pouvoir. Nous avons regretté vive-
ment que cela fût ainsi, et nous sommes restés auprès
du Roi en sujets fidèles et dévoués. »
Ainsi, à peine entré au pouvoir, M. Laffitte sentait le
besoin d'atténuer aux yeux du public les dissentiments
qui avaient agité le précédent cabinet et de ranger
sous le même drapeau et les ministres qui s'étaient
retirés et leurs collègues devenus leurs successeurs.
A la vérité, il ne se compromettait guère en prenant
cette position dans les termes que je viens de rappe-
ler : il y a des idées générales qui sont si vraies
qu'elles en deviennent insignifiantes, et qu'on peut les
attribuer à tout le inonde sans que personne réclame,
quoique l'adbésion commune n'indique nullement une
union réelle. D'ailleurs, de la part de M. Laffitte, ce
n'était point là pure tactique et adresse de langage : cet
LE PROCÈS DES MINISTRES (Dec. 1830). 139
esprit ouvert, flexible, léger et superficiel pensait pres-
que, dans chaque occasion, comme ceux avec qui il
avait besoin de s'entendre, et croyait aisément qu'ils
pensaient comme lui. Mais il avait pour collègues ou
pour alliés des esprits plus conséquents et des carac-
tères moins accommodants. Au môme moment où il
s'efforçait de représenter l'ancien et le nouveau cabinet
comme animés des mêmes vues, M. Odilon-Barrot, pour
justifier sa propre conduite, s'appliquait à mettre en
lumière la profonde différence de leurs principes et
des conséquences pratiques qui en résultaient. Pen-
dant que M. Laffitte, dans sa sollicitude financière,
défendait l'impôt du timbre sur les journaux, M. Odilon-
Barrot l'attaquait au nom de la politique générale
qui convenait seule, selon lui, à la révolution : « J'ai
pensé, disait-il, que les cautionnements, que les
timbres, que toutes les entraves à la liberté de la
presse ne pouvaient être nécessaires que dans un
temps où le pouvoir avait à se débattre contre des
intérêts nationaux auxquels la liberté de la presse
prêtait toute sa puissance ; mais que, dans le système
actuel, dans le système d'un gouvernement qui a son
principe et sa force dans les intérêts nationaux, il
n'avait pas besoin de se garantir contre la liberté de la
presse; qu'au contraire il lui convenait de faire appel à
cette liberté pour augmenter son énergie, et pour faire
pénétrer dans toutes les classes de la société cette voix
puissante de la raison que la liberté de la presse peut
seule proclamer. » Et lorsqu'on en vint au vote sur cette
140 CHAPITRE XI.
question, à côté de M. Laffitte déclarant que le cabinet
était unanime pour maintenir le droit de timbre,
M. Dupont de l'Eure, mettant en pratique le principe
proclamé par M. Odilon-Barrot, se leva ouvertement
pour la réduction dû droit.
Ainsi, huit jours après sa formation, la dissidence et
l'incohérence se révélaient dans le nouveau cabinet
plus manifestement encore que dans l'ancien; la poli-
tique de résistance et la politique de laisser-aller étaient
encore aux prises. Seulement, la première, affaiblie et
intimidée, s'eltbrçait de se dissimuler, même quand
elle essayait de se maintenir; la seconde avait le verbe
haut, et prétendait à dominer en empêcbant de gou-
Yerner.
Hors des Chambres et de la vie officielle, dans les
relations et les conversations intimes, les discordes
intérieures du ministère et de son })arti éclataient
encore plus librement. Un ambassadeur que le Roi
avait nommé naguère, et qui se rendait à son poste,
crut devoir, avant de partir, prendre les instructions,
ou du moins connaître les dispositions du nouveau
président du Conseil. N'ayant pas trouvé M. Laffitte au
ministère des finances, il le rencontra assis sur le bou-
levard, et s'assit à côté de lui. M. Laffitte f entretint
longuement, non de sa mission, mais du cabinet qu'il
venait, lui, de former, et des ditficultés d'une situation
dont il ne se montrait toutefois ni inquiet, ni embar-
rassé. 11 était, lui dit-il, du parti modéré, du même
parti ([ui aurait soubaité que le ministère se formât
LE PROCÈS DES MINISTRES (Dec. 1830J. 141
SOUS la présidence de M. Casimir Périer; il avait les
mêmes opinions, les mêmes intentions; lui aussi, il
voulait la paix et la bonne intelligence avec les puis-
sances étrangères, et se promettait bien de les main-
tenir. Il parla dédaigneusement de l'influence que pré-
tendait exercer M. de La Fayette, de sa manie de popu-
larité, des écervelés dont il s'entourait, de la propagande
qu'il fomentait pour faire , dans toute l'Europe , des
révolutions : « J'arrêterai tout ce travail ; je me fais
fort de raraener à la raison mes propres amis républi-
cains et libéraux chimériques. Au fond, nous sommes
tous du même avis. »
Nous n'eûmes garde, mes amis et moi, de prendre
avantage de ces dissensions entre nos successeurs pour
leur rendre le pouvoir plus difficile et chercher à le
ressaisir nous-mêmes. Rien n'est plus légitime que de
combattre une poHtique qu'on croit pernicieuse, mais
pourvu qu'on se propose une politique essentiellement
différente et qu'on se sente en état de la mettre en
pratique. Toute ambition qui ne s'impose pas elle-
même ces deux lois est un acte de mauvaise personna-
lité qui décrie le gouvernement et rapetisse ceux qui
s'y livrent. Nous étions sortis des affaires convaincus,
d'une part, que M. Laffitte et ses amis étaient plus
propres que nous à traverser le périlleux défilé du
procès des ministres; de l'autre, qu'il fallait que la
politique de laisser-aller fût mise à l'épreuve des faits,
et condamnée, non par nos seuls raisonnements, mais
par sa propre expérience. Je m'abstins scrupuleusement
142 CHAPITRE XI.
de toute opposition, de toute prétention ambitieuse. Je
viens de rentrer, pour y rechercher mes propres
traces, dans cette Yieille arène, maintenant couverte de
débris ; j'ai parcouru les monuments de mes hittcs
de cette époque avec MM. Odilon-Barrot, Benjamin
Constant, Mauguin, Salverte; elles ont été fréquentes
et vives; mais elles portent, si je ne me trompe, un
évident caractère de sincère désintéressement. J'avais à
cœur de mettre en lumière ma pensée sur le vrai
caractère et la vraie mission de la révolution de 1830;
je soutenais avec ardeur, dans l'intérêt de la hberté
comme de la prospérité publique, la nécessité et la
légitimité de la résistance aux anciens exemples et aux
nouvelles tendances révolutionnaires; mais je ne cher-
chais là point d'arme destructive, point de machine de
guerre contre le cabinet. J'étais préoccupé de la situa-
tion du pays, non de la mienne propre, et de l'avenir
bien plus que du présent. Je faisais de la politique gé-
nérale et lointaine, non de la polémique personnelle
et impatiente.
J'étais par là en complète harmonie avec les Cham-
bres comme avec le Roi. Ni au Palais-Royal, ni au
Palais-Bourbon, ni au Luxembourg, on n'aAait con-
fiance dans la politique de laisser-aller et dans ses
cliefs; mais on ne méditait point, et l'on eût eu peur
de les renverser; on les ménageait comme une frêle,
mais unique digue contre les flots de l'océan démago-
gique; on ne leur voyait pas de meilleurs successeurs.
On saisissait toutes les occasions de se donner, contre
I
LE PROCÈS DES MINISTRES Dec. 1830;. 143
leurs entraînements et leurs faiblesses, quelques garan-
ties de plus : la Chambre des deîputés, en choisissant
M. Casimir Périer pour son président et M. Dupin pour
l'un de ses yice-présidents, témoignait hautement sa
faveur pour la politique de résistance. Quand le maré-
chal Maison quitta le portefeuille des affaires étrangères
pour l'ambassade de Vienne, le Roi se hâta de le rem-
placer par le général Sébastiani; et l'entrée du maréchal
Soult au ministère de la guerrC;, et du comte d'Argout
à celui de la marine, donna, dans le Conseil, à MM. Laf-
fltte et Dupont de l'Eure, des surveillants bien plus que
des collègues. C'était autant de sûretés prises contre un
parti qu'on redoutait, mais qu'on caressait en le redon-
dant; il était maître de la place; on essayait de l'y con-
tenir, non de l'en expulser.
Ce parti perdit, à cette époque, non pas son plus
puissant, mais son i^lus spirituel organe. M. Benjamin
Constant mourut le 8 décembre 1830. Homme d'un
esprit infiniment varié, facile, étendu, clair, piquant,
supérieur dans la conversation et dans le pamphlet,
mais sophiste sceptique et moqueur, sans conviction,
sans considération, se livrant par ennui à des passions
éteintes, et uniquement préoccupé de trouver encore,
pour une âme blasée et une vie usée, quelque amuse-
ment et quelque intérêt. 11 avait reçu, du gouverne-
ment nouveau, des emplois, des honneurs et des faveurs.
Il avait été nommé, sur le rapport du duc de Broglie,
président du comité de législation du Conseil d'État,
avec un traitement considérable. Le roi Louis-Phili|»pe
]44 CHAPITRE XI.
lui avait fait don, sur sa cassette, d'une somme de
deux cent mille francs, croyant mettre fin par là à la
détresse de sa situation. M. Benjamin Constant ne s'en
était pas moins engagé de plus en plus dans l'opposi-
tion, et dans la moins digne des oppositions, dans la
flatterie subtile des passions révolutionnaires et popu-
laires. Il avait fait à la presse, sous toutes ses formes et
à tous ses degrés, une cour assidue ; il avait i)ris à
tâche de repousser incessamment vers les vaincus
de 1830 toutes les alarmes et toutes les colères du pays
pour décharger de toute responsabilité les vainqueurs;
il s'était élevé contre toutes les précautions et les exi-
gences légales, jusqu'à ne pas vouloir qu'on demandât
aux instituteurs primaires un certificat de moralité. Il
n'avait réussi à relever ni sa fortune, ni son âme; sous
le ministère de M. Laffitte comme sous le précédent, il
était ruiné et triste, et il portait sa tristesse à la tribune,
disant d'un air de découragement patriotique : « Cette
tristesse, messieurs, beaucoup la comprennent, beau-
coup la partagent; je ne me permettrai pas de vous
l'expHquer. «
Il avait subi, la veille même du jour où il tenait ce
langage, un échec qui lui avait été très-sensible. C'était
depuis longtemps son vif désir d'entrer dans l'Aca-
démie française, à laquelle son brillant esprit et son
talent d'écrivain, à la fois élégant et populaire, lui don-
naient d'incontestables titres. Impatient et malade, il
aurait voulu que, sous prétexte de réparer l'acte de
violence commis en 181(3 par M. de Vaublanc, alors
LE PROCÈS DES MINISTRES (Dec. 1830}. 145
ministre de Tintérieur^ qui avait éliminé onze acadé-
miciens, j'amenasse dans le sein de l'Académie^ par un
acte analogue^, des yacances et des nominations nom-
breuses qui lui en assurassent immédiatement l'entrée.
Je me refusai absolument à cette réaction ; j'étais bien
résolu à ne faire, dans aucune académie, ni élimina-
tions, ni nominations par ordonnance ; et le 24 oc-
tobre 1830, M. Benjamin Constant m'écrivit, avec une
humeur mal déguisée sous des apparences amicales :
0 Le parti que vous avez pris écarte, pour des années,
de l'Académie Cousin et moi. Il afflige l'Académie
presque entière. J'en excepte ce méchant et imbécile
Arnault. Et il vous nuit à vous-même; car vous appar-
tenez essentiellement, et dans un avenir très-peu éloi-
gné, à cette Académie que vous blessez aujourd'hui :
par le système qui n'admet les sept éliminés restants'
qu'à une réélection partiefle, d'après les vacances, vous
vous fermez, à vous et à vos amis, la porte pour bien
longtemps, aussi bien qu'à nous. Ne pourriez-vous
revenir là-dessus? Je vous devrais ma nomination, et
j'aimerais à vous la devoir. » Je ne revins point sur ma
décision; et M, Benjamin Constant, réduit à courir les
chances d'une élection ordinaire, se présenta à l'Aca-
démie pour le siège vacant par la mort de M. de Ségur.
Mais l'Académie, qui n'ignorait pas les projets de
mesure violente qu'avait suggérés M. Benjamin Con-
stant, était peu disposée à lui ouvrir volontairement
ses portes, et le 18 novembre 1830, ce fut son concur-
rent, M. Viennet, qui fut élu.
T. H. I(,
146 CHAPITRE XI.
Trois semaines après, quand on apprit que M. Ben-
jamin Constant était mort, le parti populaire se mit en
mouvement et Youlut lui faire décerner de grands
honneurs. Une couronne civique fut déposée sur le
banc de la Chambre où il siégeait habituellement. On
demanda que la Chambre entière assistât, en costume,,
à ses funérailles, et qu'un crêpe noir fût attaché^ pen-
dant quelques jours, au drapeau placé dans la salle>
au-dessus du fauteuil du président. On exigea, du mi-
nistre de l'intérieur, qu'un projet de loi, qui fut en effet
présenté peu de temps après, rangeât immédiatement
le nouveau mort parmi les grands hommes du Pan-
théon. La plupart de ces velléités d'un enthousiasme
faux demeurèrent sans résultat. Le cortège qui se ren-
dit aux obsèques de M. Benjamin Constant fut nombreux
et pompeux, mais froid et sec, à l'image du mort lui-
même. Rien n'est plus beau que les hommages à la
mémoire des hommes qui ont honoré leur temps;
mais il y faut une juste mesure, jointe à une émotion et
à un respect vrais. Ces sentiments manquèrent aux
démonstrations étalées en l'honneur de M. Benjamin
Constant. Échec mérité pour la mémoire de l'homme,
et triste symptôme pour le parti qui le célébrait. Je me
sentis mal à l'aise et choqué en y assistant.
Un événement plus grave, le procès des ministres
approchait. A peine sorti des affaires , je m'étais
empressé de prendre, à ce sujet, une position très-
décidée. Dans la séance du 9 novembre 1830, quelques
phrases de M. Odilon - Barrot , sur l'adresse de la
LE PROCÈS DES MINISTRES (Dec. 1830,. 147
Chambre des députés contre la peine de mort en ma-
tière politique, m'en avaient fourni Foccasion natu-
relle. En allant à la tribune, comme je passais devant
M. Casimir Périer : « Vous ferez d'inutiles efforts, me
dit-il à voix basse; vous ne sauverez pas la tête de
M. de Polignac. » J'espérais mieux du sentiment public,
et j'exprimai le mien en quelques paroles : « Je ne
porte aucun intérêt aux ministres tombés ; je n'ai avec
aucun d'eux aucune relation ; mais j'ai la profonde
conviction qu'il est de l'honneur de la nation, de son
honneur historique, de ne pas verser leur sang. Après
avoir changé le gouvernement et renouvelé la face du
pays, c'est une chose misérable de venir poursuivre
une justice mesquine à côté de cette justice immense
qui a frappé, non pas quatre hommes, mais un gou-
vernement tout entier, toute une dynastie. En fait de
sang, la France ne veut rien d'inutile. Toutes les révo-
lutions ont versé le sang par colère, non par nécessité;
trois mois, six mois après, le sang versé a tourné contre
elles. Ne rentrons pas aujourd'hui dans l'ornière où
nous n'avons pas marché, même pendant le combat. »
La Chambre était visiblement émue et en sympathie.
Comme je retournais à ma place, M. Royer-CoUard
m'arrêta, et me serrant fortement la main: «Vous ferez
de plus grands discours; vous ne vous ferez jamais, à'
vous-même, plus d'honneur. » M. de Martignac vint
s'asseoir à côté de moi et me remercia avec effusion :
« C'est grand dommage, me dit-il, que cette cause ne
se juge pas ici et en ce moment; elle serait gagnée. »
148 CHAPITRE XI.
Pour celui qui parle, et même pour ceux qui écou-
tent, les impressions de la tribime sont si vives qu'on
est tenté de les croire décisives. Les faits ne tardent pas
à dissiper cette illusion. En présence des grandes ques;
lions de gouvernement, la parole est à la fois puissante
et très-insuffisante; elle prépare et n'achève pas; il faut
s'en servir sans s'y confier. Nos débats, dans la Cliambre
des députés, avaient certainement mis en lumière la
vraie justice politique, et jeté dans beaucoup d'esprits
un sentiment favorable. Mais quand vint le procès
même, la difficulté et le péril restaient immenses ; et
pendant huit jours, le cabinet avec tout son pouvoir,
M. de La Fayette avec toute sa popularité, le roi Louis-
Philippe avec son habile et humain savoir-faire, la Cour
des pairs avec sa courageuse sagesse, se consumèrent
en efforts, toujours près d'échouer, pour contenir les
menées révolutionnaires et les colères imprévoyantes
qui cherchaient, dans la condamnation à mort des ac-
cusés, celles-ci leur satisfaction, celles-là leur succès.
Pendant ce temps d'action, la Chambre des députés,
qui n'avait point à agir, s'abstint de parler.
Une seule fois, au plus fort de la crise, la veille du
jour où la Cour des pairs devait prononcer son arrêt, le
cabinet crut avoir besoin de l'appui explicite de la
Chambre des députés. Sur une interpellation de M. de
Kératry, M. Laffitte exposa en bons termes les périls de
la situation, les incpiiétudes publiques, qualifia sans
ménagement les divers ennemis de l'ordre, et promit
que le gouvernement ferait son devoir, tout son devoir.
i
LE PROCÈS DES MINISTRES (Dec. 1830). 149
en témoignant la confiance qu'autour de lui tout le
monde en ferait autant. M. Odilon Barrot, malgré quel-
ques expressions mallieureuses, empruntées à la rou-
tine des vieux partis plutôt qu'à ses propres sentiments^
et que peu après il s'empressa de désavouer, tint le
môme langage. Nous répondîmes à cet appel, M. Dupin
et moi, par une franche adhésion; toute question,
toute critique, toute parole blessante, tout conseil im-
portun furent écartés; nous nous déclarâmes engagés
avec le cabinet dans une responsabilité commune, et
résolus à le soutenir de tout notre pouvoir dans la lutte
qu'il soutenait pour l'honneur de tous.
C'était le caractère particulier de cette lutte que les
embarras et les périls du pouvoir lui venaient bien plus
de ses instruments que de ses ennemis. Les fauteurs
actifs du désordre, les membres des clubs, des so-
ciétés secrètes, la populace oisive et turbulente étaient,
à vrai dire, peu redoutables. Mais il fallait les réprimer
à l'aide d'une garde nationale incertaine, troublée,
pleine d'humeur et môme de colère contre les hommes
qu'on lui donnait à protéger autant que contre ceux
qu'elle avait à combattre. Et cette garde nationale était
sous les ordres d'un chef animé, dans la question spé-
ciale du procès des ministres, des intentions les plus
franches, mais mécontent de la politique générale du
gouvernement et aspirant à la dominer pour la chan-
ger. M. de La Fayette d'ailleurs ne savait guère exer-
cer le commandement que par les compliments, les
prières et les exhortations affectueuses, moyens d'in-
150 CHAPITRE XI.
fluence qui ne manquent pas de noblesse morale et
ont leur valeur dans un moment donné, mais qui n'ob-
tiennent que des résultats incomplets et s'usent très-
vite quand il faut faire agir les bommes contre leurs
propres pencbants.
Heureusement, et grâce surtout à la fermeté habile
du président de la Cour des pairs et de la Cour elle-
même, répreuve fut courte et dégagée de tout ce qui
aurait pu l'aggraver. La liberté de la défense fut entière
sans que le tribunal pût être un moment taxé de fai-
blesse. Ces mêmes événements, ces mêmes actes à
peine refroidis qui, hors de la salle, dans la cour du
palais, dans les rues de la ville, faisaient bouillonner
les esprits et jetaient l'effervescence jusque dans les ba-
taillons chargés de défendre l'ordre public, étaient au
même moment, dans l'enceinte de la Cour, rappelés,
commentés, discutés avec une hardiesse pleine de con-
venance. Juges, accusés et défenseurs gardèrent dans
ces débats une égale dignité, un même sentiment de
leurs devoirs et de leurs droits. Rien ne se passa au de-
dans qui pût accroître au dehors la fermentation et le
trouble ; rien de ce qui se passait au dehors n'altéra au
dedans le cours régulier du procès. Je ne crois pas
que les annales judiciaires du monde civilisé offrent un
plus grand exemple de la justice rendue avec une indé-
pendance et une sérénité imperturbables au milieu des
plus violents orages de la politique. C'est la gloire de la
Cour des pairs d'avoir, sous des régimes divers, con-
stamment offert ce beau spectacle; entre ses mains, la
LE PROCÈS DES MINISTRES (Dec. 1830). 151
balance delà justice n'a jamais fléchi, quels que fussent
autour d'elle le déchaînement des passions publiques
et l'ébranlement de l'État.
Deux hommes jusque-là inconnus, mais qui devaient
prendre bientôt une part active aux affaires du pays,
parurent alors pour la première fois sur la scène. Parmi
les avocats chargés de la défense des ministres accusés,
et à côté de M. de Martignac, M. Sauzet, défenseur de
M. de Chantelauze, frappa la Cour et le public par une
éloquence élevée, abondante, pleine d'idées, d'émotions
et d'images, et qui révélait dans l'orateur beaucoup
d'intelligence et d'équité politique, à travers le luxe un
peu flottant de sa pensée et de son langage. M. de Mon-
talivet, entré dans le cabinet le 2 novembre comme
ministre de l'intérieur, s'était d'abord défendu d'une si
prompte élévation, se trouvant lui-même trop jeune
ei craignant de se perdre, avant le temps, sous un tel
fardeau : « Vous ne voulez donc pas m'aider à sauver
la vie des ministres?» lui dit vivement le roi Louis-
Philippe; M. de Montalivet se rendit à l'instant, et ré-
pondant à l'attente du Roi, il fit, de la sûreté person-
nelle des accusés, dans tout le cours du procès, sa
propre et assidue mission. Ce fut lui qui, le 21 décem-
bre, quelques heures avant le moment où l'arrêt
devait être prononcé, prenant sur lui la responsabi-
lité de toutes les difficultés imprévues, tira MM. de
Polignac, de Chantelauze, de Peyronnet et de Guernon-
Ranville de la prison de Luxembourg, et à cheval à
^ôté de leur voiture entourée d'une escorte de gardes
152 CHAPITRE XI.
nationaux et de chasseurs, les conduisit rapidement à
Vincennes dont le canon annonça qu'ils étaient rentrés
sous la garde éprouvée du général Daumesnil.
Le défilé était franchi. Au premier moment, quand
l'arrêt fut connu, la fermentation redoubla au lieu de
tomber. Les colères sincères et les espérances factieuses
étaient également déçues. Pendant deux jours, les me-
sures d'ordre aussi durent redoubler. Tout le gouver-
nement s'y porta avec ardeur. Les princes donnèrent
l'exemple ; M. le duc de Nemours, à peine âgé de s^eize
ans, fit des patrouiUes de nuit avec la garde nationale à
cheval. Mais l'effervescence cessa bientôt; toutes les
grandes autorités, M. de La Fayette, les ministres de
l'intérieur et de la guerre, le préfet de la Seine, le pré-
fet de police firent des ordres du jour et des proclama-
tions pour féliciter la garde nationale, la troupe de
ligne, la population, de leur conduite et de leur succès.
Le Roi monta à cheval et parcourut tous les quartiers
de Paris, promenant partout sa joie reconnaissante. La
satisfaction devint promptement générale; le péril était
passé et l'amour-propre satisfait ; on ne craignait plus
rien et on s'était fait honneur. La question qui, depuis
six semaines, remplissait tous les cœurs d'irritation ou
d'inquiétude, et condamnait tant de citoyens à tant de
fatigues et d'ennuis, était enfin vidée ; le sentiment pu-
blic était celui de la délivrance.
M. de La Fayette seul et ses amis n'étaient pas déli-"
vrés. Ils avaient loyalement et utilement agi ; une
grande part du succès et de l'honneur leur revenait.
LE PROCÈS DES MINISTRES (Dec. 1830). 153
mais une nouvelle épreuve commençait pour eux. Pour
contenir les esprits ardents et la jeunesse impatiente
qui se pressaient autour d'eux, pour obtenir même leur
secours contre les violences des rues, ils avaient ac-
cueilli beaucoup d'espérances et fait beaucoup de pro-
messes : des espérances et des promesses vagues, les
conséquences de la révolution de- Juillet, le programme
de l'Hôtel de ville, les institutions républicaines autour
d'un trône populaire, toutes ces aspirations confuses
vers la Constitution des États-Unis d'Amérique au lieu
de la Charte, et pourtant sous le nom de la monarchie.
Le moment était venu d'acquitter ces dettes ; en s'em-
ployant, dans les derniers jours du procès des minis-
tres, à réprimer toute perturbation matérielle, un cer-
tain nombre de jeunes gens appartenant aux Écoles
polytechnique, de droit et de médecine, avaient publi-
quement annoncé le prix qu'ils attendaient de leur
zèle; des proclamations affichées dans leurs quartiers
disaient : « Sans le prompt rétablissement de l'ordre, la
liberté est perdue. Avec le rétablissement de l'ordre, la
certitude nous est donnée de la prospérité publique; le
Roi, notre élu, La Fayette, Dupont (de l'Eure), Odilon
Barrot, nos amis et les vôtres, se sont engagés sur
l'honneur à l'orgahisation complète de la liberté qu'on
nous marchande, et qu'en Juillet nous avons payée
comptant De l'ordre, et alors on demandera une
base plus républicaine pour nos institutions. » On de-
mandait à grands cris cette base nouvelle. En vain, le
Moniteur, parlant au nom du gouvernement, décla-
154 CHAPITRE XI.
rait qu'il n'avait fait aucune promesse; en vain M. Laf-
fitte confirmait, à la tribune de la Chambre des députés,
Fassertion du Moniteur, et essayait de donner satisfac-
tion aux jeunes gens des Écoles en faisant voter pour
eux, par la Chambre des députés, les mêmes remercie-
ments que pour la garde nationale et l'armée. Les
jeunes gens repoussaient avec un arrogant dédain les
remerciements de cette Chambre, précisément l'un des
pouvoirs qu'ils entendaient réformer. C'était de M. de
La Fayette et de ses amis politiques qu'ils attendaient
leurs satisfactions véritables et l'accomplissement des
promesses qu'on leur avait faites en réclamant leur
concours pour le respect de la justice légale et le main-
tien de l'ordre public.
Au même moment où éclataient ces nouveaux tu-
multes, la Chambre des députés discutait le projet de
loi sur l'organisation des gardes nationales. A l'occasion
de ce projet, la situation de M. de La Fayette était natu-
rellement en question. Comme je l'ai déjà rapgelé, l'or-
donnance du 16 août 1830 ne l'avait nommé comman-
dant général des gardes nationales du royaume « qu'en
attendant la promulgation de la loi sur leur organisa-
tion. » Un article proposé par la commission interdisait,
même pour un seul département ou arrondissement,
tout commandement central de ce genre, et rendait aux
gardes nationales leur caractère municipal en les repla-
çant sous l'autorité et la responsabilité du ministre de
l'intérieur. Après un long débat, et malgré les efforts
de quelques membres pour qu'une exception tempo-
LE PROCÈS DES MINISTRES [Dec. 1830). 155
raire mît M. de La Fayette en dehors de cette disposi-
tion, la Chambre adopta l'article, et les fonctions de
commandant général des gardes nationales du royaume
se trouvèrent légalement supprimées.
Avec des formes simples, M. de La Fayette était fin et
fier. Ainsi congédié par la Chambre des députés, au
nom des principes du régime constitutionnel, et sans
doute avec l'assentiment du Roi et du Cabinet, car
M. Laffitte avait appuyé l'article de la commission, il
vit clairement qu'il n'avait qu'une arme pour se défen-
dre avec quelque chance de succès. Sans rien attendre
de plus, il envoya au Roi sa démission, aussi bien comme
commandant spécial de la garde nationale de Paris que
comme commandant général des gardes nationales du
royaume. Si son importance, sa popularité, le service
qu'il venait de rendre dans Paris, intimidaient le Roi et
le faisaient hésiter devant cette retraite soudaine, si
quelque vive manifestation du sentiment public venait
aggraver l'hésitation du Roi, M. de La Fayette était alors
en mesure de faire ses conditions et d'obtenir pour ses
amis politiques ce qu'il leur avait fait ou laissé espérer.
Si sa démission était acceptée du Roi sans crainte et du
public sans bruit, la dignité de M. de La Fayette était
intacte, et il restait, dans le parti populaire, un grand
citoyen maltraité et mécontent.
Le Roi fut, je crois, peu surpris de la démission de
M. de La Fayette et était décidé à l'accepter. Mais il re-
doutait l'apparence d'un tort envers un homme consi-
dérable, persévérant dans son dévouement à ses prin-
156 CHAPITRE XI.
cipes et qui venait de lui rendre un grand service.
Quoiqu'il fût capable de résolutions spontanées et sou-
daines, le roi Louis-Philippe ne les aimait pas; il tenait
à navoir, dans ses propres actes, que la part de respon-
sabilité inévitable, et à paraître, en toute occasion, dé-
terminé par la nécessité. Il répondit à M. de La Fayette
en termes vagues et en lui témoignant l'espérance que,
dans une prochaine entrevue, il le ferait revenir de son
projet de retraite. L'entrevue eut lieu au Palais-Royal,
le soir même, et laissa toutes clioses indécises. Ni le
Roi, ni M. de La Fayette ne voulaient avoir l'air d'avoir
un parti pris et de se l'imposer l'un à l'autre. Le lende-
main, le Roi chargea M. Laffiltc et M. de Montalivet
d'aller trouver de sa part M. de La Fayette et de l'en-
gager à conserver le titre de commandant général
honoraire des gardes nationales du royaume avec le
commandement effectif de celle de Paris. Après une
longue conversation, réservée de la part de M. de La
Fayette, expansive et diffuse de la part de JVL iaffitte,
les interlocuteurs se séparèrent sans résultat certain
ni clair. M. de La Fayette avait maintenu sa démis-
sion avec des commentaires qui semblaient la rendre
conditionnelle, et M. Laffitte se disait convaincu qu'en
dernière analyse M. de La Fayette accepterait ce que
lui offrait le Roi. M. de Montalivet, en sortant, ex-
prima des doutes et insista aui)rès de M. Laftitte sur la
nécessité d'une explication péremptoire pour arriver à
une conclusion positive: «Bah! lui dit M. Laffitte,
laissez là vos défiances incurables et vos rigueurs ma-
LE PROCÈS DES MINISTRES Dec. 1830". 157
thématiques; l'affaire s'arrangera. » Le Roi, qui ne la
trouvait pas arrangée, renvoya le soir même à l'état-
major de la garde nationale M. de Montalivct seul pour
arriver enfin à un résultat. Cette fois^ les questions et
les réponses furent précises et nettes : « Quoique la loi
sur la garde nationale n'ait pas encore l'adhésion du
troisième pouvoir, dit M. de La Fayette, pour moi, elle
a prononcé; il n'y a plus de commandant général des
gardes nationales du royaume. Quant au commande-
ment de la garde nationale de Paris, je prendrais, en
l'acceptant aujourd'hui, ma part de responsabilité dans
l'inexécution du programme de l'Hôtel de ville. Je n'y
puis consentir. La seule politique qui pût avoir mon
concours se résume dans ces trois points : une Chambre
des pairs choisie par le Roi parmi des candidats élus
par le peuple, une Chambre des députés élue sous
l'empire d'une nouvelle loi électorale et avec une large
extension du droit de suffrage, un ministère pris entiè-
rement dans la gauche. »
La situation devenait claire. 3L de Montalivet se re-
tira. M. de La Fayette écrivit au Roi « qu'il se regardait
comme ayant donné sa démission. » Le Roi lui répondit
aussitôt «qu'en le regrettant bien vivement, il allait
prendre des mesures pour remplir le vide qu'il aurait
voulu prévenir. » 11 était plus de minuit; M. de Monta-
livet convoqua au Palais-Royal les colonels des légions
de la garde nationale, leur raconta les exigences et la
retraite définitive de M. de La Fayette, et assuré de leur
adhésion, il se rendit sur-le-champ chez lun des plus
158 CHAPITRE XI.
Taillants et plus honorés chefs de l'armée, le général
comte de Lobaii, pom^ lui annoncer l'intention du Roi
de lui confier le commandement supérieur de la garde
nationale de Paris ; « Laissez-moi tranquille, lui dit le
vieux soldat aussi modeste que brave, je n'entends rien
aux gardes nationaux. — Comment! vous n'y entendez
rien quand il s'agit, dès ce matin peut-être, de bataille
et de péril? — Ah! si c'est de cela qu'il s'agit, à la
bonne heure; il en arrivera ce qui pourra; j'accepte. »
Le général sortit de son lit, se rendit au Palais-Royal
et prit sur l'heure son nouveau commandement.
On vit alors éclater un des innombrables exemples
de cette crédulité empressée et opiniâtre qui s'empare
si aisément des partis, quelquefois même de leurs
chefs éminents, et qui leur fait admettre, contre leurs
adversaires, les imputations les plus absurdes ou les
plus excessives, fermant leurs yeux aux explications
naturelles et vraies des faits qui leur ont suscité de
vives alarmes, ou des échecs graves, ou d'amers déplai-
sirs. Pendant deux ans, à la tribune, dans les jt/urnaux,
dans les pamphlets, dans les correspondances, M. de
La Fayette fut accusé d'avoir voulu faire violence au
Roi et le contraindre, par des combinaisons factieuses
ou des mouvements populaires, à donner enfin à la
France ces institutions répubhcaines que le programme
de l'Hôtel de ville lui avait promises, et qu'elle atten-
dait encore. A leur tour, les amis de M. de La Fayette
accusaient le Roi d'avoir ourdi contre lui, dans la
Chambre des députés, une perlide intrigue, et tendu
LE PROCÈS DES MLMSTRES (Dec. 1830). 159
ensuite, dans une négociation obscure, toute sorte de
pièges pour lui faire perdre le conimandenient général
des gardes nationales du royaume sans le lui ôter, et
pour Fécarter du commandement de la garde nationale
de Paris en ayant lair de vouloir l'y conserver. En
vain le Roi et M. de La Fayette faisaient donner ou don-
naient eux-mêmes à ces imputations les démentis les
plus formels; on s'obstinait, de part et d'autre, avoir
ou à représenter sous ce jour leurs intentions et leurs
actes; et il est resté établi, dans un grand nombre d'es-
prits et d'écrits, qu'en décembre 1830, après le procès
des ministres de Charles X, M. de La Fayette fut un
conspirateur factieux et le roi Louis-Philippe un fourbe
ingrat.
Ils n'avaient été, ni l'un si révolutionnaire, ni l'autre
si machiavéhque. M. de La Fayette avait poussé jusqu'à
leur extrême limite ses moyens d'influence pour faire
adopter par le gouvernement une très-mauvaise poli-
tique ([ue repoussaient également le vœu de la France
et le bon sens du Roi ; mais les manifestations de ses
airus, même les plus inconvenantes, n'étaient point
allées jusqu'à la sédition; et quant à lui-même, il était
bien le maître de chercher dans la perspective de sa
démission une chance de succès, et de se retirer
plutôt que de prêter à une politique qu'il désapprouvait
^ l'apparence de son adhésion. 11 avait en cela usé large-
ment, mais sans les dépasser, des droits de son impor-
tance et de sa liberté. Et l'on ne saurait dire qu'une
combinaison factieuse ait accompagné sa résolution.
160 CHAPITRE XI.
car si l'un de ses deux principaux amis politiques,
M, Dupont de l'Eure, donna avec lui sa démission,
l'autre, M. Odilon Barrot, ne fut point d'avis de cette
retraite, et conserya, en disant hautement pourquoi, le
poste qu'il occupait. Le roi Louis-Philippe, à son tour,
eut parfaitement raison de se saisir de l'appui que lui
oiîraient très-volontairement les Chambres pour se sous-
traire à des exigences qu'avec raison aussi il jugeait
dangereuses, et pour établir dans son gouvernement
un peu d'iiarmonie et de suite au lieu du trouble et de
la lutte qu'y entretenaient M. de La Fayette et ses amis.
Il n'y eut d'un côté point de violence, et de l'autre point
de perfidie. Seulement le roi Louis-Pliilippe, dans ses
démonstrations parlées ou écrites, donnait, à la comé-
die qui se joue toujours un peu entre les acteurs politi-
ques, plus de place que n'en exigeait son rôle; et M. de
La Fayette, au milieu de ses velléités républicaines,
était plus téméraire en idée que hardi dans l'action, et
se laissait pousser à entreprendre beaucoup plus qu'il
ne pouvait ou n'osait exécuter.
La crise se termina sans bruit : le commandement
de la garde nationale de Paris passa paisiblement des
mains de M. de La Fayette dans celles du comte de Lo-
bau. Ni le public, ni la garde nationale elle-même ne
parurent se préoccuper du cliangement. Les Chambres
se félicitaient d'avoir écarté une influence turbulente,
et rétabli dans cette branche de l'administration l'or-
dre constitutionnel. M. de La Fayette s'était trompé sur
son iniportaïu'c personnelle comme il se lrouq)ait dans
LE PROCÈS DES MINISTRES (Dec. 1830). 161
ses plans de politique générale. Le roi Louis-Philippe
seul grandit dans cette épreuve; il s'était montré adroit
et résolu, patient et prompt. 11 n'avait plus à côté de lui
un allié souvent compromettant et toujours incom-
mode, ni dans son Conseil un garde des sceaux bourru
et dévoué à la politique de l'opposition. M. Mérilliou
avait remplacé M. Dupont de l'Eure au ministère de
la justice, et M. Barthe M. Mérilliou dans celui de l'in-
struction publique : tous deux issus du parti populaire,
opposants conspirateurs sous la Restauration, mais tous
deux disposés à regarder leur but comme atteint par la
fondation du gouvernement nouveau et à le soutenir
contre ses divers ennemis. Le cabinet de ver ait plus
homogène et l'influence du Roi y était plus grande. 11
avait gagné et dans l'opinion publique et pour son
propre pouvoir.
M. Laffitte était presque aussi satisfait que le Roi. Il
lui avait prêté son concours dans tout ce qui venait de
se passer, et restait président d'un Conseil où il n'avait
plus de lutte à soutenir. Le même ambassadeur qui, au
mois de novembre 1830, avait eu avec lui sur le boule-
vard une conversation que j'ai rappelée, en eut, dans les
premiers jours de janvier 1831, une seconde dont il a
recueilli' les souvenirs, et que je reproduis textuelle-
ment, car toute altération lui ferait perdre quelque
chose de sa frappante vérité. « J'étais revenu à Paris
pour le procès des ministres, et en repartant pour mon
poste je demandai à M. Laffitte le jour et l'heure où je
pourrais prendre congé de lui et recevoir ses instruc-
• T. Il 11
162 CHAPITRE XI.
lions. Il était fort occupé, et me donna rendez-vous,
non pas au ministère des finances où il n'habitait point,
mais chez lui, et il m'indiqua huit heures du soir. Je
m'y rendis exactement. Il était encore à table et il avait
du monde à dîner. Je lui fis dire que je l'attendrais dans
le salon. Il quitta la salle à manger et ses convives, et
vint causer avec moi. J'avais peu de chose à lui dire;
ce qui m'importait, c'était de savoir quel était l'esprit
du gouvernement, quel jugement il portait d^ la situa-
tion et quelle marche il se proposait de suivre. M. Laf-
fitle me donna toute satisfaction. Il était encore plus
content et plus assuré que lors de notre conversation
du mois de novembre. Le procès des ministres venait
de finir, où il s'était comporté en honnête homme et
avait fait preuve de discernement et de courage. Son
parti semblait avoir renoncé aux traditions et aux em-
portements révolutionnaires. M. Laffitte était donc en
plein optimisme; toutes les circonstances lui semblaient
favorables, Il.se félicitait des bonnes relation^ que la
France avait de plus en plus avec les puissances étran-
gères; il espérait qu'elles ne seraient pas troublées par
les révolutions que souhaitaient si imprudemment ses
amis républicains. Il désavouait hautement toute in-
fluence du gouvernement français sur les révolution-
naires italiens et leurs sociétés secrètes. Pendant qu'il
parlait ainsi, ses convives, après le dîner fini, arrivaient
dans le salon ; il n'y prenait pas garde et continuait à
me parler de la politique intérieure et extérieure sans
s'apercevoir de la physionomie un peu étonnée de ses
LE PROCÈS DES MINISTRES (Dec. 1830\ 163
amis. Il leur causa encore plus de surprise quand il
•vint au chapitre de l'Angleterre ; il n'était pas bien in-
formé et jugeait assez mial de la situation du ministère
de lord Grey, qui, depuis quelques semaines, aVait suc-
cédé au duc de Wellington. Il ne croyait pas que le
nouyeau cabinet réussît à avoir la majorité dans le
Parlement et à faire passer le bill de réforme parle-
mentaire. Ce pronostic ne semblait ni le chagriner ni
l'inquiéter. Il disait que le duc de WeUington était par-
faitement raisonnable, qu'il avait reconnu sans hésita-
tion et avec sincérité l'avènement du roi Louis-Philippe,
et qu'on aurait sans doute avec lui de très-bonnes rela-
tions. Peut-être faudrait -il reconnaître don Miguel
pour roi de Portugal; mais cela serait sans inconvénient
pour la France. Ce langage tenu si ouvertement devant
de tels auditeurs était d'autant pliis étrange qu'en ce
moment l'opinion publique était justement animée
contre don Miguel; le pavillon français avait été insulté
à Lisbonne; plusieurs Français avaient été arbitraire-
ment emprisonnés, maltraités ou déportés en Afrique,
et le gouvernement du Roi s'occupait d'envoyer une
escadre dans le Tage pour tirer vengeance de cet affront.
Lorsque M. Laffitte eut mis fin à cette conversation, je
me retirai, et je n'ai jamais su si ses amis lui avaient
demandé compte de tout ce qu'ils venaient d'entendre.
J'en doute, car ils me parurent plus ébahis qu'irrités.»
Autres que celles de M. deJLa Fayette, les illusions
de M. Laffitte n'étaient pas moindres. Quoiqu^il se fût
un moment séparé de M. DupontMe l'Eure et des am$-
164 CHAPITRE XI.
teurs de la monarchie républicaine, il n'avait pas con-
quis, dans les Chambres ni dans le pubhc, les amis de
la politique de résistance. Les partis ne donnent sérieu-
sement leur adhésion qu'à deux conditions, des prin-
cipes certains et des talents éclatants ; ils veulent être
sûrs et fiers de leurs chefs. M. Laffitte ne présentait
aux adversaires du mouvement révolutionnaire ni
l'une ni l'autre de ces satisfactions. Parleur spirituel et
agréable dans la conversation, il n'avait à la tribune ni
originalité, ni abondance, ni puissance. Quoique ses
idées en matière de finances et d'administration fussent
en général saines et pratiques, il n'inspirait, même
sous ce rapport, point de solide confiance. Dans son
ministère spécial, et soit pour les travaux intérieurs,
soit pour les débats parlementaires qui s'y rapportaient,
il s'en remettait à M. Thicrs, qui avait accepté, dans ce
département, le poste de sous-secrétaire d'État, où il
déployait une activité et une habileté qui firent bientôt
de lui le vrai ministre. Plusieurs projets de loi.sur les
plus importantes questions administratives du temps,
sur le régime des contributions directes, l'amortisse-
ment, le budget, les dépenses extraordinaires, la liste
civile et la dotation de la Couronne, furent, par ses
soins, préparés, présentés aux Chambres et discutés
avec cette curieuse étude des faits et cette verve intelli-
gente, féconde et brillante autant que naturelle, qui
dès lors rendaient sa parole à la fois si agréable et si
efficace. Sur toutes ces matières, il prenait assidûment
les conseils du baron Louis dont, ajuste titre, il esti-
LE PROCÈS DES MINISTRES. (Dec. 1830). 165
niait très -haut les vues générales comme l'expérience.
M. Thiers travaillait souvent directement avec le Roi,
sans que M. Laffitte, à qui il épargnait ainsi l'épreuve
et l'ennui du travail, en prît aucun ombrage. Mais en
dehors des questions administratives et spéciales ,
M. Thiers, à cette époque, avec une réserve évidemment
préméditée, s'abstenait complètement : jeune encore
et nouveau dans la Chambre, et trop clairvoyant pour
ne pas reconnaître les faiblesses de situation et de con-
duite du cabinet, il ne voulait pas s'engager tout entier
à la suite de M. Laffitte, ni compromettre, dès ses pre-
miers pas, son avenir, en donnant hautement à une
pohtique si chancelante son adhésion et son appui.
Ainsi dans les Chambres, et quand les questions de
politique générale s'élevaient , M. Laffitte n'avait le
concours ni d'aucun grand parti, ni d'aucun grand
orateur, et restait à peu près seul chargé de la respon-
sabilité du gouvernement avec sa légèreté, son im-
prévoyance, son inconséquence, sa complaisance, ses
fluctuiations et sa présomption.
L'état des affaires extérieures rendait de jour en jour
sa tâche plus compliquée et plus difficile. L'ébranle-
ment imprimé à l'Europe i)ar la révolution de Juillet
éclatait successivement partout , en Allemagne , en
Suisse, en Italie, en Pologne comme en Belgique ; et
partout, à chaque secousse, les regards des gouverne-
ments et des peuples se portaient vers la France. La
Belgique offrait son trône; l'Italie et la Pologne récla-
inaient l'appui de la France, ses armées, ou du moins
166 CHAPITRE XI.
ses généraux. Partout se reproduisaient les questions
de l'intervention ou de la non-intervention, de la pro-
tection morale ou matérielle, du maintien ou du rejet
des traités de 1815, et au bout de toutes ces questions,
la question suprême de la guerre ou de la paix euro-
péenne, alternative formidable sans cesse posée devant
le gouvernement français. Et chaque fois que, par
quelque événement nouveau, toutes ces questions ve-^
naient à renaître, d'ardents débats recommençaient
dans la Chambre des députés, remettant aux prises
les partis, et obligeant le gouvernement, non-seule-
ment à se décider nettement dans sa politique, mais à
venir et revenir la proclamer et la défendre publique-
ment, sous le coup de complications imprévues. Et
pendant que le cabinet du roi Louis- Philippe avait ainsi
à s'expliquer et à lutter sans relâche au dedans pour
faire comprendre et accepter sa politique par la France,
il siégeait en conférence à Londres avec les grandes
puissances européennes, appelé là aussi à faire com-
prendre et accepter les nécessités de sa situation, et
toujours à la veille de voir rompre, par quelque crise
intérieure ou extérieure, cette délibération commune
et pacifique, seul moyen de soustraire la France et l'Eu-
rope aux périls de la guerre dans le chaos.
Un jour en effet la Conférence de Londres faillit dis-
paraître. M. de Talleyrand, dont la position et l'influence
y étaient promptement devenues grandes, apprit que
l'idée était venue à quelques personnes dans les Cham-
bres, et même dans le cabinet français, de demander
LE PROCÈS DES MLNISTRES. (Dec. 1830). 167
qu'elle fût transportée à Paris. Il chargea sur-le-champ
l'un (le ses plus intelligents secrétaires de s'y rendre,
d'expliquer en son nom, au Roi et à ses ministres, les
inconvénients d'une pareille tentative, l'invraisemblance
du succès, et de déclarer en outre que, pour lui, si la
Conférence ne se tenait plus à Londres, il n'y resterait
pas comme ambassadeur, car il n'y aurait plus rien à
faire. L'envoyé s'acquitta bien de sa mission, et cette
velléité étourdie fut abandonnée. Pendant qu'il s'en
entretenait avec le Roi, un attroupement tumultueux
avait lieu sur la place du Palais-Royal, poussant des
cris et réclamant du Roi je ne sais quelle complaisance :
« Croyez-vous, Sire, lui dit-il, que la Conférence se tînt
longtemps au milieu de pareilles scènes? »
M. Laffitte et son cabinet s'affaissaient de jour en jour
sous le poids de cette situation. En vain, pour les affai-
res extérieures, l'influence du Roi prévalait, en définitive,
dans le Conseil; en vain le général Sébastiani et M. de
Montalivet s'efforçaient de pratiquer la politique d'ordre
et de résistance; c'était toujours dans les rangs de la po-
htique de mouvement ou de laisser-aller que M. Laffitte
avait ses habitudes et ses amis. Par indécision, par in-
discrétion, par mobilité, par faiblesse, il se livrait <à
eux, même quand il n'agissait pas selon leur avis et leur
désir. Aussi l'unité, l'esprit de suite, l'autorité, l'effica-
cité manquaient absolument au cabinet. Les Chambres
inquiètes le traitaient tantôt avec ces ménagements,
tantôt avec ce mécontentement dédaigneux (ju'inspire
un pouvoir hors d'état de suffire à sa mission, et qu'on
168 CHAPITRE XI.
n'a nul goût à soutenir quoiqu'on hésite à le renverser.
Et le public ne portait à Faduiinistration de M. Laffitte
pas plus de confiance que les Chambres, les hommes
d'affaires pas plus que les diplomates; les intérêts privés
€n souffraient autant que les intérêts publics; la pro-
priété s'inquiétait; le commerce et l'industrie étaient en
proie à la perturbation et à la langueur ; le désordre en-
vahissait les finances comme les rues; la sécurité et l'a-
venir manquaient aux simples citoyens comme à l'État.
On sait quel incident amena la chute de ce cabinet
en mettant au grand jour le vice radical de son origine
et de sa politique. Les scènes de violence populaire
effrénée qui suivirent le service religieux célébré le 14
février 1831^ dans l'église de Saint-Germain l'Auxerrois,
en l'honneur de M. le duc de Berry assassiné onze ans
auparavant par Louvel, sont présentes à ma mémoire
aussi vivement que si elles étaient encore devant mes
yeux. J'ai vu, comme tout le monde, flotter sur la rivière
et traîner dans les rues les objets du culte, les vêlements
ecclésiastiques, les meubles, les tableaux, les livres de
la bibliothècjue épiscopale; j'ai vu tomber les croix; j'ai
visité le palais, ou plutôt la place du palais de l'arche-
vêque, la maison du curé de Saint-Germain-l'Auxerrois
et l'église même, cette vieille paroisse des rois, après
leur dévastation. Ces ruines soudaines, cette nudité
désolée des lieux saints étaient un spectacle hideux :
moins hideux pourtant que la joie brutale des destruc-
teurs etrindilïcrcnce moqueuse d'une foule de specta-
teurs. De toutes les orgies, celles de l'impiété populaire
LE PROCÈS DES MINISTRES. (Dec. 1n30). 169
sont les pires, car c'est là qu'éclate la révolte des âmes
contre leur vrai souverain; et je ne sais en vérité les-
quels sont les plus insensés de ceux qui s'y livrent avec
fureur ou de ceux qui sourient en les regardant.
Dans les ouvrages écrits depuis cette époque comme
dans les Chambres et les journaux du temps, on a beau-
coup discuté la question de savoir jusqu'à quel point
les manifestations légitimistes qui eurent lieu à l'occa-
sion de ce service, dans l'église même de Saint-Ger-
inain-l'Auxerrois, avaient motivé et presque justifié
Temportêment du peuple et l'attitude du Cabinet. Je
trouve cette discussion peu digne d'hommes sensés.
On ne prétendait pas sans doute que le i)arti légitimiste
eût abdiqué et fût sorti de France avec Charles X, ni
que, vivant encore, il ne saisît pas les occasions naturel-
les de manifester son existence et ses sentiments. Il
venait de le faire quelques jours auparavant, le 21 jan-
vier, par des services célébrés dans plusieurs églises en
l'honneur de Louis XVI, et personne n'avait osé s'y
opposer ou s'en montrer ofTcnsé. Avoir le parti légiti-
miste sur le sol de la France, et le voir persistant dans
ses principes et jouissant de toutes les libertés assurées
par la Charte à tous les Français, c'était la condition
innée et inévitable du gouvernement de Juillet. Qu'on
invoquât contre ce parti, s'il en encourait l'application,
les lois destinées à protéger la sûreté de l'État et des
pouvoirs publics; qu'on en fît de nouvelles si les ancien-
nes étaient insuffisantes, rien de plus simple et de plus
autorisé par la bonne politique: mais la tentative de
170 CHAPITRE XI.
supprimer tout témoignage, toute manifestation exté-
rieure de l'existence et des sentiments des légitimistes
eût été insensée, car elle eût exigé la plus odieuse comme
la plus impraticable tyrannie. 11 y a des ennemis et des
périls avec lesquels les gouvernements libres sont tenus
de vivre en paix, et qu'ils doivent, pour ainsi dire, pas-
ser sous silence, tant qu'il n'y a pas nécessité absolue
d'invoquer contre eux la rigueur des lois. Et de toutes
les démonstrations auxquelles peut se mêler l'hostilité,
les religieuses sont les plus dignes de ménagement, car
c'est à celles-là que se rattachent les sentiments les plus
respectables, les plus répandus parmi les honnêtes gens,
et la plus sacrée des libertés publiques. Les manifesta-
tions légitimistes de Saint-Germain-l'Auxerrois étaient,
à coup sûr, moins dangereuses pour le pays et polir le
pouvoir que les processions et les exigences républicai-
nes du Panthéon, que M. Laffitte et ses amis traitaient
avec tant d'égards.
Le cabinet savait d'avance qu'un service religieux
était prémédité pour le \A février, en mémoire' de M. le
duc de Bcrry. 11 n'avait, dans cette attente, que deux
partis à prendre : s'il croyait la paix publique gravement
menacée par cette cérémonie, il fallait en empêcher
décidémenl la célébration, soit en traitant avec l'autorité
ecclésiastique, soit par un acte de gouvernement publi-
quement motivé. S'il ne jugeait pas le péril assez grand
pour exiger une telle mesure d'exception, le pouvoir
devait prendre lui-même en main la cause de la liberté
religieuse, et laisser la cérémonie s'accomplir sous sa
LE PROCÈS DES MINISTRES. (Dec. 1830). 171
protection, sauf à poursuivre ensuite devant les tribu-
naux les actes séditieux qui auraient pu s'y mêler.
Dans la première hypothèse, il y a lieu de croire que le
Gouvernement, avec un peu de prévoyance et d'insis-
tance, eût réussi à tout prévenir: le service devait
d'abord avoir heu dans l'église de Saint-Roch : sur les
représentations des ministres de l'intérieur et des cul-
tes, l'archevêque de Paris et le curé de Saint-Roch refu-
sèrent de l'y autoriser. Pourquoi n'employa-t-on pas,
pour l'éghse de Saint-Germain-rAuxerrois, le même
moyen? L'autorité eclésiastique n'eût pas été sans doute
plus aveugle ou plus intraitable dans une paroisse que
dans l'autre. Et si le gouvernement se fût décidé à n'ap-
porter à la cérémonie aucun obstacle, je ne puis croire
que la force publique n'eût pas été en état de protéger
efficacement la hberté religieuse, en surveillant les
écarts de la passion politique, avec Tinlention déclarée
de les réprimer selon les lois.
Au lieu d'adopter nettement l'une ou l'autre de ces
résolutions, le pouvoir n'en prit aucune. On laissa aller
d'abord les légitimistes, puis les anarchistes. On ne pré-
vint pas les causes de trouble ; on ne protégea pas les
droits de la liberté. Les partis seuls furent acteurs; le
gouvernement resta spectateur.
Nulle contagion ne se propage aussi rapidement que
celle de l'anarchie : dans les huit jours qui suivirent le
sac de Saint-Germain l'Auxerrois et de l'archevêché de
Paris, à Lille, à Dijon, à Perpignan, à Arles, à Nîmes,
à Angoulême, des scènes semblables éclatèrent, avec ce
172 CHAPITRE XI.
même mélange de haines politiques et de passions im-
pies. C'était ici la statue du duc de Berry renversée et
mise en pièces par la foule; là, le buste de Louis XVIII
tiré du magasin où on Tavait enfoui, et traîné avec
insulte dans tes rues; ailleurs, le séminaire pillé et in-
cendié ; ailleurs encore l'évêque se croyant obligé d'ac-
corder, à des groupes tumultueux, la révocation d'un
desservant. Au sein même des grandes villes, parmi les
autorités municipales chargées de réprimer le désordre,
il s'en trouvait d'assez livrées aux passions démagogiques
pour écrire au ministre de l'intérieur : « A peine établi,
le Gouvernement qui devait tout au peuple a semblé
renier son origine. La retraite de La Fayette et de Du-
pont de l'Eure a confirmé ce que n'apprenaient que
trop la loi sur la garde nationale et le refus constant de
la loi électorale. En s'appuyant sur une Chambre sans
pouvoirs et objet de l'animadversion générale, le gou-
vernement devait faire rejaillir sur hii la haine et le
mépris dont cette Chambre est entourée.»
Au milieu de ces emportements anarchiques, et mal-
gré les efforts du Roi et de ses plus affidés conseillers
pour en arrêter le cours, le gouvernement en ressen-
tait lui-même la contagion; sa propre attitude, son
propre langage portaient quelque empreinte des mau-
vaises traditions et des dangereuses tendances qu'il com-
battait, et la physionomie du pouvoir était quelquefois
révolutionnaire quand, au fond^ il était aux prises avec
les fauteurs de révolutions. Deux jom's après le sac de
Saint-Germain-l'Auxerrois, un acte officiel mit ce mal
LE PROCÈS DES MINISTRES. (Dec. 1830). 173
en évidence : dans un de ses accès de déférence envers
les passions démagogiques, M. Laffitte vint demander
au Roi de changer les armes de France et d'en bannir
les fleurs de lis, ces armes de sa maison. Le Roi céda,
ne se jugeant pas en état de résister. Dans ces commen-
cements de son règne et sous l'empire des souvenirs de
sa jeunesse, c'était la disposition du Roi Louis-Philippe
de croire l'esprit révolutionnaire plus fort qu'il ne
l'était réellement, et de se croire à lui-même, pour une
telle lutte, moins de force qu'il n'en possédait. 11 avait
de plus, dans les crises imprévues, des impressions
très-vives qui pouvaient lui faire prendre des résolutions
soudaines, fort au delà de la nécessité. Plus tard, je me
suis permis plus d'une fois de lui dire : «Que le Roi ne
se fie jamais à sa première impression; soit en espé-
rance, soit en alarme, elle est presque toujours exces-
sive; pour voir les choses exactement comme elles sont
et ne leur accorder que ce qui leur est dû, l'esprit du
Roi a besoin d'y regarder deux fois. » Je crois que, dans
cette triste circonstance, il se trompa, et qu'à cette tyran-
nique prétention de l'esprit révolutionnaire il eût pu
dire non, avec quelque péril sans doute, mais sans péril
suprême. Ce fut, au moment même, le sentiment de
beaucoup d'hommes de bien et de sens, amis sincères
du Roi, et le 19 février, à la tribune de la Chambre des
députés, M. de Kératry se fit honneur en l'exprimant
hautement.
Sans parler de leur déplorable retentissement en Eu-
rope, ces scènes, ces faiblesses produisirent en France
174 CHAPITRE Xî.
dans le parti naissant de l'ordre, un très-fàcheux effet î
de bons et honnêtes esprits en contractèrent, envers le
gouvernement nouveau, un sentiment de méfiance et
d'éloignement; ils l'avaient accueilli comme le seul
rempart contre Tanarchie, et ils voyaient l'anarchie près
de renaître, et le pouvoir lui-même avait l'air faible ou
complaisant pour ses fauteurs ou pour ses précurseurs.
Ils rentrèrent dans leur disposition malveillante pour la
monarchie issue de la Révolution; et ils y rentrèrent
d'autant plus aisément qu'ils ne ressentaient plus cet
immense effroi dont la Révolution les avait d'abord frap-
pés. Au fond, ils étaient sauvés; ils savaient bien que le
gouvernement les défendait et les défendrait contre les
grands périls; ils étaient encore inquiets, mais non plus
vraiment menacés, et ils s'irritaient librement de leurs
inquiétudes prolongées sans savoir gré au pouvoir de
leur salut. Ainsi disparaissait, entre les honnêtes gens,
cette unanimité qu'avaient produite, dans les premiers
jours, l'imminence du danger et la vue claire de la
nécessité; ainsi renaissaient rapidement les anciens par-
tis, leurs inimitiés et leurs espérances.
Mais en môme temps que, hors des Chambres et dans
le pays, les troubles du 1 i février 1831 divisèrent et
affaiblirent le parti de l'ordre, ils produisirent dans la
Chambre des députés un effet contraire; ce parti s'y
rallia fortement et se décida à prendre lui-même l'ini-
tiative pour relever et raffermir le pouvoir. La patience
de la Chambre était à bout. Tant qu'avait duré le pro-
cès des ministres de Charles X, elle avait fermement
LE PROCÈS DES MINISTRES. ;Déc. 1830). 175
soutenu le cabinet, conyaincue qu'il était nécessaire et
le plus propre à surmonter cette épreuve. Le procès
fini, elle s'abstint de toute attaque contre M. Laffitte et
ses collègues, par esprit monarchique et n'ayant nulle
fantaisie de faire étalage de sa force pour défaire ou faire
des ministres. Mais quand elle vit le gouvernement tou-
jours désuni au dedan?, impuissant au dehors, flottant
au gré des vents populaires et dépérissant de fluctuation
en fluctuation, la Chambre sentit sa responsabilité et son
honneur compromis aussi bien que la sûreté de l'État;
et déterminée par un honnête bon sens, non par aucune
préméditation de parti, elle entra ouvertement en lutte
contre l'anarchie. Le 17 février, M. Benjamin Delessert
demanda raison au cabinet des troubles de Paris, du
déchaînement des factions, des églises dévastées, des
croix abattues, du déplorable état général des affaires,
de l'imprévoyance et de la faiblesse du pouvoir. Député
opposant vers la fin de la Restauration, associé à touB
les actes de la Chambre pendant les journées de Juillet,
M. Delessert ne pouvait être soupçonné de malveillance,
ou seulement d'indifférence envers le régime nouveau.
Protestant, il avait bonne grâce à défendre les croix et
les évêques. Homme important et honoré dans la ban-
que, le commerce et l'industrie, il avait titre pour par-
ler de leurs souffrances et de leurs inquiétudes. Sa
démarche était aussi autorisée que significative et op-
portune.
La discussion se répandit d'abord en exphcations et
en récriminations personnelles. Quand MM. Mauguin,
176 CHAPITRE XI.
Dupin et Salverte l'eurent ramenée vers la politique
générale et que je la vis près de son terme, j'y entrai à
mon tour, en prenant soin de faire remarquer que
c'était mon premier acte d'opposition au ministère. La
nécessité seule, une impérieuse nécessité m'y décidait.
Ce que nous nous étions promis de la révolution de
Juillet, ce qu'en attendait la France, c'était le gouver-
nement constitutionnel, un vrai gouvernement, capable
de concilier et de protéger à la fois l'ordre et la liberté.
Ce gouvernement nous manquait absolument. Les faits
le disaient bien haut ; ni.l'ordre, ni la liberté n'étaient
efficacement protégés. Pourquoi ? Parce que les condi-
tions essentielles du gouvernement étaient mécoimues
et absentes. Point d'unité au sein du cabinet, ni entre
le cabinet et ses agents. Point d'entente sérieuse et sou-
tenue entre le cabinet et la majorité des Chambres.
Point d'efficacité dans le pouvoir. 11 ne gouvernait pas
■çarce qu'il se laissait gouverner, cherchant la faveur
populaire, non l'exercice sérieux de l'autorité légale :
« Si on persiste dans cette voie, si c'est à la popularité
qu'on demande le gouvernement, on n'aura pas de gou-
vernement; pas plus, toujours moins qu'on n'en' a
aujourd'hui. L'ordre y perdra sa force, la liberté son
avenir, les hommes leur popularité, et nous n'en serons
pas plus avancés après. Je ne crois pas qu'il soit possible
de rester dans celte situation. »
Quand nous aurions dû être, mes amis et moi, les
successeurs du cabinet, je n'aurais pas hésité à tenir ce
langage : dans un régime libre, le désir de prévaloir
LE PROCÈS DES MINISTRES. fDéc. 1830^. 177
par le gouvernement est le droit des convictions sincè-
res, et l'honneur consiste à avoir cette ambition-là, et
point d'autre. Mais, en 1831, le vulgaire embarras de
cette position m'était épargne; nous n'avions, mes amis
et moi, aucune prétention ni aucune chance de pou-
voir ; ce n'était pas nous qu'y poussait alors la réaction
contre l'anarchie; nous pouvions servir dans l'armée de
l'ordre, non la commander. M. Laffitte avait un héritier
naturel et clairement désigné. Président de la Chambre
des députés, M. Casimir Périer était le président néces-
saire du prochain cabinet. Dévoué à la politique de
résistance et homme d'affaires, supérieur, constamment
dans l'opposition jusqu'en 1830 et aussi décidé dans
l'action, pendant les journées de Juillet, que modéré
dans le dessein, à la fois impétueux et prudent, passionné
et discret, dominant et point impatient de saisir le pou-
voir, il était admirablement propre, par tempérament
comme par position, et aux luttes futures que le nou-
veau cabinet aurait à soutenir, et à la lutte immédiate
que nous engagions pour le former.
Ce fut une lutte en effet que le travail de cette for-
mation. Malgré sa faiblesse déclarée, M. Laffitte ne vou-
lait pas sortir du pouvoir, et M. Casimir Périer n'y
voulait entrer qu'avec toutes les forces et toutes les
sûretés dont il avait besoin. L'un pressentait que sa chute
serait sa ruine, et s'obstinait à ne pas descendre ; l'autre
hésitait à risquer un écliec et exigeait beaucoup pour
consentir à monter. Autour de M. Laffitte, on faisait de
grands efforts pour conserver le pouvoir, sinon à lui,
■s. II. 12
178 CHAPITRE XI.
du moins au parti qui dominait sous son nom. On ra-
menait M. Dupont de l'Eure sur la scène; on lui associait
M. Odilon Barrot, M. Eusèbe Salverte^ le général La-
marque, M. de Tracy, même le général Demarçay. A ces
tentatives pour former un cabinet pris tout entier dans
le côté gauche, les partisans de la résistance dans le ca-
binet encore debout opposaient des actes qui attestaient
leur travail et leur progrès vers un but contraire; M. de
Montalivet donna sa démission pour obtenir que M. Odi-
lon Barrot fût remplacé dans la préfecture de la Seine
par M. de Bondy, et M. Odilon Barrot fut en effet relé-
gué dans le Conseil d'État, Le garde des sceaux, M. Mé-
rilliou, s'était refusé à la révocation de son ami,,
M. Charles Comte, procureur du roi à Paris, courageux
homme de bien dans l'opposition, embarrassé et inha-
bile dans le pouvoir; M. Comte n'en fut pas moins
écarté, et M. Mérilhou lui-même quitla le ministère de
la justice dont l'intérim fut confié à M, d'Argout. Pour-
tant le Roi d'une part et M. Casimir Périer de l'autre
hésitaient encore. Il en coûtait au Roi de rompre avec
M. Laffitte, ministre commode et naguère utile. La
politique de résistance déclarée lui semblait d'ailleurs
presque aussi périlleuse que nécessaire ; ne pouvait-on
pas attendre encore un peu que la nécessité de plus en
plus évidente surmontât décidément le péril? Le carac-
tère altier et susceptible de M. Casimir Périer lui inspi-
rait, pour leurs rapports mutuels, quelque inquiétude.
M. Casimir Périer, de son côté, insistait chaque jour
plus péremptoirement sur les conditions de son entrée
LE PROCÈS DES MINISTRES (Dec. 1830). 179
au pouvoir : aux curieux qui venaient le presser, à ses
amis^au Roi surtout, il développait avec une passion forte
et triste les difficultés de l'enfreprise, et la nécessité
absolue, et probablement insuffisante, des moyens qu'il
demandait. Il voulait gouverner dans le Conseil comme
dans le pays. Il lui fallait le baron Louis au ministère
des finances, et dans tous les départements des collègues
sûrs, bien résolus à marcher avec lui; point de dissi-
dents ni de rivaux. Le 12 mars au soir, dans une de
leurs dernières conférences, le maréchal Soult témoigna
quelque hésitation à accepter M. Casimir Périer comme
président du Conseil : «Monsieur le maréchal, lui dit Ca-
simir Périer, veuillez vous décider; sinon, j'écrirai ce soir
à M. le maréchal Jourdan; j'ai sa parole.» Le maréchal
Soult se décida. Le baron Louis prit les finances; son
neveu, l'amiral Rigny, fut ministre de la marine ; M. de
Montalivet céda le ministère de l'intérieur à M. Périer et
passa au département de l'instruction publique. Les
instances répétées des Chambres, le flot toujours mon-
tant de l'anarchie, les noms périlleux que mettait en
avant le parti populaire, avaient mis fin, dans l'esprit
du Roi, à toute incertitude : « Savez-vous, dit-il plus tard
à M. d'Haubersaert, alors chef du cabinet de l'intérieur,
que, si je n'avais pas trouvé M. Périer au 13 mars, j'en
étais réduit à avaler Salverte et Dupont tout crus!»
Il accepta les périls, les difficultés, peut-être les
ennuis de la politique de résistance et de son chef, et
le 13 mars, M. Casimir Périer devint officiellement ce
qu'il devait être elîectivement, premier ministre.
CHAPITRE XII.
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE.
Rapports de M. Casimir Périer avec ses collègues; — avec le Roi
Louis-Philippe ; — avec les Chambres ; — avec ses agents. —
Action personnelle du Roi dans le gouvernement. — Préten-
dues scènes entre le Roi etM. Casimir Périer.— Anarchie dans
• Paris et dans les départements. — Efforts des partis politiques
pour exploiter l'anarchie. — Parti républicain. — Parti légiti-
miste.— Parti bonapartiste. — Leurs complots.— Faiblesse de
la répression judiciaire. — Ecoles et sectes anarchiques. —
Les saint- simoniens. — Les fouriéristes. — Insurrection des
ouvriers de Lyon. — Sédition à Grenoble. — Désordres sur
divers autres points du territoire. — Grande émeute à Paris
sur la nouvelle de la chute de Varsovie. — M. Casimir Périer
et le général Sébastiani sur la place Vendôme. — M. Casimir
Périer réorganise la police. — M. Gisquet préfet de police. —
Le Roi Louis Philippe vient habiter les Tuileries. — Travaux
dans le jardin des Tuileries et leur motif. — M. Casimir Périer
aussi modéré qu'énergique dans l'exercice du pouvoir. — Il se
refuse à toute loi d'exception. — La Reine Hortense à Paris. —
Conduite du Roi Louis-Philippe et de son gouvernement en-
vers la mémoire et la famille de l'Empereur Napoléon. — Dé-
bats législatifs.— Liste civile. — Abolition de l'hérédité de la
pairie. — Proposition pour l'abrogation de la loi du 19 janvier
1815 et du deuil officiel pour la mort de Louis XVI. — Discours
du duc de Broglie sur cette proposition. — Mon attitude et
mon langage dans les Chambres. — Ce qu'en pensent le Roi
Louis-Philippe , M. Casimir Périer et les Chambres, — Débat
sur l'emploi du mot stijets. — Etat de la société dans Paris.
— La politique tue les anciennes mœurs sociales. — Décadence
des salons. — Ce qui en reste et mes relations dans le monde.
— M. Bertin de Veaux et le Journal des Débats.
(12 mars 1831—16 mai 1832.)
Dès que le cabinet fut formé et que M. Casimir Pé-
rier entra en rapports habituels avec ses collègues, le
M. CASIMIR PÉRIER ET L'AXARCHIE (1831-1832). 181
premier ministre se fit sentir. Il avait témoigné d'abord
l'intention de ne prendre que la présidence du Conseil,
sans aucun département spécial, ne voulant pas cpie les
soins de Fadministration pussent le distraire des soucis
du gouvernement; à la réflexion, il reconnut aisément
que, pour gouverner, il faut tenir sous sa main les
grands ressorts du pouvoir; et convaincu en même
temps que, malgré nos complications avec l'Europe,
c'était au dedans que se déciderait le sort de la France,
il prit le ministère de l'intérieur, en le réduisant aux
attributions s^upérieures et vraiment politiques. Les af-
faires purement administratives formèrent, sous le nom
de ministère du commerce et des travaux publics, un
département séparé qui fut confié au comte d'Argout,
agent laborieux, intelligent, courageux et docile. Dans
le travail quotidien, M. Casimir Périer se servait de lui
comme d'un sous -secrétaire d'État infatigable; et dans
les Chambres, il l'envoyait à la tribune ou l'en rappe-
lait selon sa propre convenance, ne s'inquiétant ni de
l'user à force de l'employer , ni de le blesser par la
brusque explosion de son autorité. Je l'ai entendu s'é-
crier un jour, impatienté que M. d'Argout se mît en
mouvement, mal à propos selon lui , pour prendre la
parole : «Ici, d'Argout! » et M. d'Argout revenait, non
sans humeur, mais sans la montrer.
La première fois que M. Casimir Périer monta à la
tribune de la Chambre des députés pour y exposer en
termes clairs et fermes sa pensée et son dessein général,
il y fit monter immédiatement après lui les ministres
182 CHAPITRE XII.
de la guerre, des finances et de la justice, pour qu'ils
témoignassent expressément de leur adhésion à la po-
litique que le chef du cabinet venait de déclarer.
Quelques jours après, ayant adressé aux préfets une
circulaire à l'occasion d'une grande association dite
nationale que l'opposition travaillait à former en mé-
fiance du cabinet, M. Casimir Périer la terminait par
ces paroles : « Le Roi a ordonné, de l'avis de son Con-
seil, que l'improbation de toute participation des fonc-
tionnaires civils ou militaires à cette association fût of-
ficiellement prononcée ; » et il fit écrire par tous ses
collègues des circulaires qui transmettaient la sienne à
tousleurs agents en en prescrivant la stricte observation.
C'était surtout le maréchal Soult qu'il avait à cœur de
lier et de compromettre ainsi publiquement dans sa
politique. Il n'oubliait pas que le maréchal avait eu
quelque répugnance à l'accepter comme président du
Conseil, et tout en disant comme le Roi : « Il me faut
cette grande épée , » il n'en attendait pas avec une en-
tière sécurité tout le concours qu'il en exigeait. Le ma-
réchal, de son côté, tout en subissant l'ascendant de
M. Périer, sentait sa propre importance et ne se livrait
pas sans réserve, même quand il servait sans objection.
Quoiqu'ils se reconnussent l'un et l'autre nécessaires,
il y avait entre ces deux hommes peu de confiance et
point de goût mutuel.
Le baron Louis et le général Sébastiani étaient, dans
le Conseil, les alliés et les confidents intimes de M. Pé-
rier. Une ancienne et familière amitié le liait au pre-
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 183
mier. Il avait appris, dans les rangs de roppositioii
avant 4830, à' connaître le second, et, depuis qu'il le
voyait dans le gouvernement, il en faisait tous les jours
plus de cas. Le général Sébastiani gagnait beaucoup à
cette épreuve : il avait l'esprit lent et peu fécond, la
parole sans facilité et sans éclat, des manières souvent
empesées et prétentieuses; mais il portait dans les
grandes affaires un jugement libre et ferme, une saga-
cité froide, une prudence hardie et un courage tran-
quille quj faisaient de lui un très-utile et sûr conseiller.
Il savait traiter à demi-mot et sans bruit avec les inté-
rêts ou les faiblesses des hommes, et il excellait à pres-
sentir les conséquences possibles et lointaines d'un
événement, d'une démarche, d'une parole. Dans les
Chambres, en défendant avec plus de fermeté que d'ha-
bileté de langage la politique du cabinet, il se compro-
mettait quelquefois gravement; on sait quelles colères
suscita contre lui cette fameuse et malheureuse phrase
prononcée en parlant des désastres de la Pologne :
« Aux dernières nouvelles, la tranquillité régnait dans
Varsovie. » Dans cetle occasion comme en toute autre,
M. Périer soutint énergiquement le général Sébastiani
contre toutes les attaques ; non-seulement pour ne pas
laisser faire brèche à son ministère, mais par une juste
et imperturbable appréciation des rares qualités du gé-
néral. En vrai chef de gouvernement, M. Périer, au
moment même d'une faute ou d'un malheur, se sou-
venait de ce que vaut un homme, et ne consentait pas,
pour atténuer quelques minutes son propre ennui , à
w
164 CHAPITRE XII.
jeter en pâture à rennemi un brave et fidèle allié.
Il ne tarda pas à prendre aussi une grande confiance
dans M. de Montalivet qui le secondait et le servait
loyalement dans sa politique- générale et dans ses rap-
ports avec le Roi. Dominant, et à bon droit, dans son
cabinet, M. Casimir Périer craignait que le Roi ne vou-
lût dominer aussi, et il était fermement résolu, non-seu-
lement à assurer, mais à mettre en plein jour, comme
ministre et premier ministre responsable, son indépen-
dance et son autorité. Alors commença sourdement
cette question qui depuis a fait tant de bruit, la question
de Faction du Roi lui-même dans son gouvernement et
des jalousies de pouvoir entre la Couronne et ses con-
seillers.
En 18^6, dans un moment où cette question jetait
parmi nous des dissentiments aussi puérils et faux en
eux-mêmes que graves par leurs consé([uences, appelé
à dire avec précision comment je comprenais le rôle que
jouent dans la monarchie constitutionnelle, d'une part
le Roi, de l'autre ses conseillers, je m'en expliquai en
ces termes : « Un trône n'est pas un fauteuil vide , au-
quel on a mis une clef pour que nul ne puisse être tenté
de s'y asseoir. Une personne intelligente et libre, qui a
ses idées, ses sentiments, ses désirs, ses volontés, comme
tous les êtres réels et vivants, siège dans ce fauteuil.
Le devoir de cette personne, car il y a des devoirs pour
tous, également sacrés pour tous, son devoir, dis-je, et
l.i nécessité de sa situation, c'est de ne gouverner que
d'accord avec les grands pouvoirs publics institués par
M. CASIMIR PÉRIER Eï L'ANARCHIE (1831-1«32}. 185
la Charte, avec leur aveu, leur adhésion, leur appui. A
leur tour, le devoir des conseillers de la personne royale,
c'est de faire prévaloir auprès d'elle les mêmes idées,
les mêmes mesitres, la même pohtique qu'ils se croient
obligés et capables de soutenir dans les Chambres. Je
me regarde, à titre de conseiller de la Couronne, comme
chargé d'établir l'accord entre les grands pouvoirs pu-
blics, non pas d'assurer la prépondérance de tel ou tel
de ces pouvoirs sur les autres. Non, ce n'est pas le de-
voir d'un conseiller de la Couronne de faire prévaloir la
Couronné sur les Chambres, ni les Chambres sur la
Couronne ; amener ces pouvoirs divers à une pensée et
à une conduite communes, à l'unité par l'harmonie,
voilà la mission des ministres du Roi dans un pays
libre ; voilà le gouvernement constitutionnel : non-seu-
lement le seul vrai, le seul légal, mais aussi le seul digne;
car il faut que nous ayons tous pour la couronne ce
respect de nous souvenir qu'elle repose sur la tête d'un
être intelligent et libre, avec lequel nous traitons, et
qu'elle n'est pas une simple et inerte machine, unique-
ment destinée à occuper une place que les ambitieux
voudraient prendre si elle n'y était pas. »
Je suis persuadé que si, en 1831, on avait demandé
au roi Louis-Philippe et à M. Casimir Périer ce qu'ils
pensaient de ce résumé de leur situation et de leurs
rapports constitutionnels, ils y auraient sincèrement et
sans réserve donné l'un et l'autre leur assentiment.
M. Casimir Périer était trop sérieusement monarchique
et sensé pour poser en principe, comme base de la mo-
186 CHAPITRE XII.
narcllie constitutionnelle, que le Roi règne et ne gou-
verne pas; et le roi Louis-Philippe, de son côté, avait
trop d'intelligence et de modération politique pour pré-
tendre à gouverner contre l'avis des conseillers qui pro-
curaient à son pouvoir le concours des Ciiambres et du
pays. Il me dit un jour, à ce sujet : « Le mal, c'est que
tout le monde veut être chef d'orchestre, tandis que,
danfr notre constitution, il faut que chacun fasse sa par-
tie et s'en contente. Je fais ma partie de roi; que mes
ministres fassent la leur comme ministres; si nous sa-
vons jouer, nous nous mettrons d'accord. » Au fond,
M. Casimir Périer n'en prétendait pas davantage , et s'il
eût été convaincu que le Roi n'avait nul dessein d'em-
pêcher ses ministres de jouer leur rôle dans la mesure
de leur importance, il se fût tenu pour satisfait. Mais les
plus sages hommes n'appliquent pas à leur propre con-
duite toute leur sagesse; les idées préconçues, les pas-
sions cachées au fond du cœur, les susceptibilités, les
méfiances, les fantaisies du moment exercent souvent,
sur leurs actions et leurs relations, une influence con-
traire à leur vraie et générale pensée. Homme de gou-
vernement par nature, mais arrivant au pouvoir après
une longue carrière d'opposition et par un vent de ré-
volution, M. Casimir Périer y portait quelquefois des
impatiences moins monarchicpies que ses sentiments et
ses desseins. De son côté, le roi Louis-Philippe, bien
que pénétré des idées de 1789, avait passé la plus grande
partie de sa vie, d'abord dans les habitudes de l'an-
cien régime, puis sous le coup des bouleversements
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 187
révolutionnaires, et il lui en était resté des velléités et
des inquiétudes quelquefois peu d'accord avec ses in-
tentions constitutionnelles. Il était difficile que deux
hommes, nés et formés dans des atmosphères si diverses,
se fissent l'un à l'autre, dès leurs premiers rapports,
leur juste part dans le gouvernement, nouveau pour
tous deux, qu'ils étaient chargés de conduire en commun.
En entrant au pouvoir, M. Périer mit un grand soin
à établir que le Conseil des ministres se réunît habi-
tuellement chez lui, hors de la présence du Roi, et à
constater hautement ce fait. Pendant quelque temps, il
le fit annoncer chaque fois dans k Mont leur. 11 avait
raison d'y attacher de l'importance, car ce fut, aux yeux
du pubhc, une éclatante démonstration de sa forte vo-
lonté et de son pouvoir. Le Roi n'objecta point; il savait
s'accommoder aux caractères quand il reconnaissait la
grandeur des services. Pourtant il était offusqué, et
laissait quelquefois percer son dé[>laisir, trop peut-être,
dans l'intérêt même de son autorité. Rien ne sert
mieux les rois que d'accepter sans discussion et de
bonne grâce les nécessités qu'ils sont contraints de subir.
Au même moment, M. Périer témoigna une autre
exigence. On a dit qu'il avait demandé que M. le duc
d'Orléans cessât d'assister, comme il l'avait fait jusque-
là, aux conseils du Roi. Vraie au fond, l'assertion n'est
pas exacte dans toutes ses circonstances. Sous le minis-
tère précédent, M. le duc d'Orléans n'assistait point ha-
bituellement au Conseil ; il n'y avait paru que rarement
et par exception; il était resté entre autres tout à fait
188 CHAPITRE XII.
étranger aux Conseils qui avaient précédé et suivi le
procès des ministres et les scènes de Saint-Germain-
TAuxerrois. Le Roi souhaitait qu'il y assistât toujours,
pour se former au gouvernement, et s'engager peu à
pcu^ par sa présence, dans la bonne politique, n'en
approuvât -il pas toutes les mesures. Il exprima son dé-
sir à M. Casimir Périer, qui s'y refusa nettement. Dans
le travail déformation du cabinet du 13 mars, le prince
n'avait pas aidé a l'avènement de M. Périer, et s'était
montré plus favorable à M. Laffitte et à ses amis. On
le croyait en général imbu des idées et sympathique
aux ardeurs du parti populaire. Sa présence dans le
Conseil pouvait en altérer l'unité ou la discrétion; et
M. Casimir Périer ne voulait pas que l'héritier du trône
pût lui susciter quelciue obstacle, ni qu'on pût croire
qu'il exerçait dans les affaires quelque influence. Le
Roi n'insista point, et j'incline à croire que M. le duc
d'Orléans ne regretta pas cette résolution.
Dans la pratique quotidienne des affaires, M. Périer
n'était pas moins exigeant ni moins susceptible. 11 pre-
nait connaissance de toutes les dépèches télégraphi-
ques avant qu'elles fussent envoyées au Roi, et le direc-
teur du Monileur avait ordre de n'insérer aucun article,
aucune note émanée du cabinet du Roi, sans les avoir
communiqués au président du Conseil et s'être assuré
de son assentiment.
On a beaucoup dit que les exigences et les ombrages
de M. Casimir Périer avaient amené, entre le Roi et lui,
non-seulement de graves difficultés, mais de grandes
M. CASIMIR PÉRIEH ET L'ANARCHIE {18:^1-1832). 189
violences; on a raconté des scènes de Intte obstinée et
d'emportement étrange. Exagérations vulgaires où le
vrai caractère des hommes est détignré, et l'histoire
transformée en grossier mélodrame. Ni le roi Louis-
Philippe, malgré la vivacité de ses déplaisirs, ni M. Ca-
simir Périer, malgré l'ardeur de son tempérament, ne
se laissaient aller, l'un envers l'anfre, à de telles extré-
mités. Ils avaient l'un et l'autre trop despritetun sen-
timent trop juste de la nécessité ou de la convenance
pour ne pas s'arrêter k temps dans leurs dissidences;
et, au moment même où elles semblaient le plus vives,
ils savaient se faire mutuellement et sans bruit les con-
cessions qui devaient y mettre un terme. Un petit fait
donnera en ce genre la vraie mesure de leurs caractères
et de leurs rapports.
Vers la fin de 1831, le général Sébastiani était ma-
lade, et M. Casimir Périer faisait l'intérim des affaires
étrangères. C'était surtout avec les conseils et par les
soins du comte de Rayneval qu'il dirigeait la correspon-
dance de ce département, et il lui avait promis, pour -
s'acquitter envers lui, l'ambassade d'Espagne qu'occu-
pait alors le comte Eugène d'Harcourt. Il résolut un
jour d'accomphr sur-le-champ sa promesse , et il
chargea M. d'Haubersaert, son chef de cabinet, de ré-
diger, pour cette nomination, un projet d'ordonnance,
d'aller en son nom en demander au Roi la signature,
et de l'envoyer au rédacteur du Monileur avec ordre de
le publier dès le lendemain. M. d'Haubersaert, qui avait
et qui méritait, par son esprit, son courage et la sûreté
190 CHAPITRE XII.
de son caractère, toute la confiance de M. Périer, était
accoutumé à de telles missions ; il servait habituelle-
ment d'intermédiaire entre le Roi et son ministre, et
prenait soin d'atténuer, autant qu'il était en lui, les as-
pérités de leurs rapports. En arrivant aux Tuileries, il
trouva le Roi retiré dans son cabinet, en robe de
chambre et près de se coucher. Ne doutant pas que la
nomination de M. de Rayneval ne fut une affaire con-
venue, il lui présenta le projet d'ordonnance en le
priant de le signer : « Mais non, dit le Roi; il n'y a rien
de convenu à ce sujet avec M. Périer; il a été entendu
que Rayneval n'irait à Madrid que lorsqu'on aurait
pourvu à la situation de M. d'Harcourt. — En ce cas.
Sire, dit M. d'Ilaubersaert en reprenant le papier, je
vais rapporter à M. le président du Conseil ce projet
d'ordonnance, et lui dire que le Roi n'a pas voulu le
signer. — Je ne dis pas cela, reprit le Roi; tenez, je
vais signer; mais vous prierez, de ma part, M. Périer
de ne pas envoyer l'ordonnance au Moniteur avant que
j'en aie causé avec lui, » et il signa en effet. 11 était tard
quand M. d'Haubersaert rentra au ministère de l'inté-
rieur ; il trouva M. Casimir Périer couché, le fit éveiller
et lui rendit compte de sa mission : « Que le Roi me
laisse tranquille, lui dit vivement M. Périer; envoyez
l'ordonnance au Monileur. — Monsieur le président, re-
prit M, d'Haubersaert en posant sur le lit du ministre l'or-
donnance signée, permettez-moi de vous dire que vous
avez tort, et veuillez charger un autre que moi de l'en-
Toi au Moniteur, » et il sortit sans attendre la réponse.
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 191
M. Casimir Pcrier n'appela personne; l'ordonnance ne
parut point le lendemain dans le Moniteur; le Roi et
son ministre se mirent d'accord; M. de Rayne-^al ne re-
çut qu'un peu plus tard l'ambassade de Madrid; et
M. Périer, sans reparler à M. d'Haubersaert de cet inci-
dent, le traita avec un redoublement de confiance. Il
avait l'esprit trop droit pour ne pas reconnaître la vérité,
et l'àme trop haute pour ne pas honorer la franchise.
A mesure qu'il avança dans la pratique du gouver-
nement, il en apprécia mieux toutes les conditions', et
devint moins impatient sans cesser d'être aussi fier. Il
comprit qu'au lendemain d'une révolution et dans le
difficile travail de la fondation d'un régime libre, ce
n'est pas trop du concours de tous les éléments d'ordre
et de pouvoir ; que, dans la monarchie constitution-
nelle, la personne royale est une grande force avec
laquelle il faut savoir également compter et résister,
et qu'il y a plus de dignité comme plus d'utilité à dé-
battre franchement avec le monarque les affaires pu-
bliques, qu'à élever la prétention ou à se donner les airs
de l'annuler dans ses propres conseils. Il revint même,
dans une certaine mesure, de ses préventions contre
M. le duc d'Orléans; et au mois de novembre 1831, lors-
que la grande insurrection de Lyon lui fournit une oc-
casion naturelle de satisfaire, en l'employant, l'activité
du prince, il s'empressa de la saisir, l'appela au Con-
seil, discuta devant lui et avec lui toutes les exigences
de l'événement, et l'unit officiellement au maréchal
Soult dans cette importante mission. Lorsque le prince
192 CHAPITRE XII.
et le maréchal revinrent de Lyon où l'ordre matériel du
moins était rétabli, M. Casimir Périer, non-seulement
dans son langage public, mais dans ses conversations
intimes, rendit toute justice à la fermeté pleine de tact
qu'avait déployée le prince, et en témoigna hautement
sa satisfaction. Il persista cependant à le tenir éloigné du
Conseil. .
Je ne pense pas qu'aA'^ec le Roi ses rapports soient
jamais devenus très-confiants ni très-faciles; entre leurs
caractères et leurs esprits, la différence était trop pro-
fonde. Mais ils acquirent l'un et l'autre la conviction
qu'au dedans comme au dehors leur politique était
la même, et qu'ils avaient besoin l'un de l'autre pour
la faire triompher. Ils s'unissaient donc sans se plaire,
et se supportaient mutLiellement dans le sentiment
d'une même intention et d'une commune nécessité.
Dans ce singulier mélange d'accord et de lutte, c'était
le Roi qui cédait le plus souvent, et qui pourtant ga-
gnait peu à peu du terrain, comme le plus calme et
le plus patient. 11 parvint à acquérir sur son puissant
ministre une véritable influence, dont, plus tard, il
s'applaudissait en disant : « Périer m'a donné du mal,
mais j'avais fini par le bien équiter. » Expression plus
piquante que prudente, que le Roi, en tout cas, aurait
mieux fait de ne jamais employer, et dont il fit bien de
ne se servir qu'après la mort de M. Casimir Périer, car
elle l'eût blessé si elle fût parvenue à ses oreilles, ce
qui probablement n'eût pas manqué.
Avec les Chambres, M. Casimir Périer n'était pas moins
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 193
fier ni moins exigeant qu'avec le Roi. Avant de con-
sentir à se charger des affaires, il avait fait minutieuse-
ment constater et mettre sous leurs yeux le mauvais
état de l'administration et la détresse du Trésor. A peine
entré en fonctions, il demanda, par trois projets de lois,
tous les moyens financiers dont il pouyait avoir besoin :
une addition de 55 centimes à la contribution foncière
et de 50 centimes aux patentes pour l'année 1831, un
crédit éventuel de 100 millions dans l'intervalle des
sessions de cette même année, réalisable soit:,, par une
contribution extraordinaire, soit par un emprunt en
rentes, un crédit extraordinaire de 1,500,000 francs
pour dépenses secrètes. 11 voulait non-seulement être
en mesure de faire face aux événements qui se laissaient
entrevoir, mais relever promptement, en se montrant
bien armé, la confiance et le crédit public. Il proposa
en même temps un projet de loi pour la répression effi-
cace des attroupements. Et de ces.diverses propositions
il faisait nettement des questions de cabinet, sans dé-
clamation, sans étalage d'alarmes, témoignant autant
d'espérance patriotique que de sollicitude politique,
mais voulant que les amis de l'ordre sentissent bien le
mal qu'ils lui demandaient de guérir, et établissant en
toute occasion qu'il n'accepterait la responsabilité du
gouvernement que si on lui en donnait la force, et qu'il
se retirerait dès qu'il ne trouverait pas dans les grands
pouvoirs publics un ferme et suffisant appui.
On vit bientôt que ce n'était point là, de sa part, une
menace de comédie. A la fin de juillet 1831, les plus
T. II. ^3
194 CHAPITRE XII.
graves périls semblaient dissipés et les plus pressantes
difficultés surmontées. La Chambre des députés qui
avait accompli la révolution de 1830 avait été dissoute.
En vertu d'une nouvelle loi électorale qui avait élargi,
pour les députés comme pour les électeurs, le cercle de
la capacité politique, une nouvelle Chambre venait
d'être élue et réunie. Elle avait à élire son président.
Pressé de savoir à quoi s'en tenir sur ses dispositions,
M. Casimir Périer fit de cette élection une question mi-
nistérielle; et son candidat, M. Girod de l'Ain, n'ayant
obtenu contre M. Laffitte, candidat de l'opposition,
qu'une majorité de quatre voix, il déclara que ce n'était
pas là, pour gouverner, une majorité suffisante, et
donna sa démission. L'alarme fut générale : Roi, Cham-
bres, pays, à peine échappés de l'anarchie, se sentaient
près d'y retomber. On fit, auprès de M. Casimir Périer,
de vains efforts pour le décider à garder le pouvoir.
Il répondait à toutes les instances qu'il ne redon-
nerait pas le spectacle d'un prétendu gouvernement
essayant de se tenir debout et toujours près de tomber.
La nouvelle arriva tout à coup que le roi de Hofiande,
rompant l'armistice, avait fait entrer son armée en Bel-
gique et entreprenait delà reconquérir. C'était l'hon-
neur et la sûreté de la France à défendre en sauvant la
Belgique, peut-être au risque de la guerre européenne.
Le péril peut donner la force. M. Périer en accepta la
chance et reprit le pouvoir en envoyant sur-le-champ
l'armée française au secours de la Belgique. Et personne
ne crut que ce fût là, pour lui, un prétexte ; amis ou
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 193
adversaires^ tous savaient déjà qu'actions ou paroles,
tout en lui était réel et sérieux.
Sa physionomie, sa démarche, son attitude, son re-
gard, son accent, toute sa personne donnaient de lui
cette conviction. Sa gravité n'était ni celle de l'austérité
morale, ni celle de la méditation intellectuelle , mais
celle d'un esprit solide et ferme, pénétré d'une idée et
d'une passion forte, et incessamment préoccupé d'un
but qu'il jugeait à la fois très-difficile et indispensable
d'atteindre. Ardent et inquiet, il avait toujours l'air de
défier ses adversaires et de mettre à ses amis le marché
à la main. 11 recevait un jour des députés, membres de
la majorité, qui venaient lui présenter des objections
contre je ne sais plus quelle mesure, et lui faire pres-
sentir, à ce sujet, l'abandon d'une partie de ses amis.
Pour toute réponse, il s'écria en les regardant d'un œil
de feu : « Je me moque bien de mes amis quand j'ai
raison! c'est quand j'ai tort qu'il faut qu'ils me sou-
tiennent; » et il rentra dans son cabinet. Dans les con-
versations particulières, il écoutait froidement, discutait
peu, et se montrait presque toujours décidé d'avance.
A la tribune, il n'était ni souvent éloquent, ni toujours
adroit, mais toujours efficace et puissant. Il inspirait
confiance à ses partisans, malgré leurs doutes, et il en
imposait à ses adversaires au milieu de leur irritation.
C'était la puissance de l'homme, bien supérieure à celle
de l'orateur.
Avec ses agents et dans toute l'administration, il éta-
blit, dès le début, l'unité de vues et d'action comme
196 CHAPITRE XII.
une règle de politique et un devoir de probité. Plusieurs
circulaires, les unes de principe général, les antres
motivées par des incidents particuliers, inculquèrent
fortement ce devoir aux fonctionnaires des divers ordres,
en les prévenant que le cabinet n'en tolérerait pas l'ou-
bli. Et en effet, quand des liommes considérables per-
sistèrent, malgré leurs fonctions, à rester membres de
V Association nationale, que le ministère avait expressé-
ment improuvée, ils furent tous révoqués. M. Odilon
Barrot sortit du Conseil d'État, M. Alexandre de La-
borde cessa d'être aide de camp du Roi, M. le général
•Lamarque fut mis en disponibilité. 11 fut évident que
le cabinet voulait fermement ce qu'il avait dit et que
partout il pouvait ce qu'il voulait.
Il était sévère à exiger des fonctionnaires l'exacte ob-
servation de leurs devoirs, même quand aucun intérêt
spécial et pressant ne semblait en question. Le Moniteur
contint un jour* cet article : « Un préfet s'étant présenté
bier cbez M. le ministre de l'intérieur, sans avoir préala-
blement demandé la permission de se rendre à Paris, n'a
pu obtenir audience. A cette occasion, le ministre a dé-
cidé que tout préfet qui s'absenterait de son départe-
ment sans congé se mettrait dans le cas d'être révoqué.
Tous les fonctionnaires comprendront que, dans la si-
tuation actuelle des affaires, c'est pour eux un devoir
impérieux de rester à leur poste. »
A cette attentive surveillance de ses agents, à ce ma-
» 30 mars 1831.
M. CASIMIR PÉRIKR ET L'ANARCHIE (1831-1832). 197
niement énergique de tous les instruments de pouvoir
placés sous sa main, M. Casimir Périer joignait un
autre soin : il se préoccupait de l'état d'esprit du public,
et se servait fréquemment du Moniteur pour commu-
niquer avec lui et lui faire connaître et comprendre
son gouvernement. Là aussi il se manifestait avec auto-
rité, démentant les faux bruits, redressant les idées
fausses, expliquant et présentant sous leur vrai jour les
actes du cabinet. Ce n'était point de la polémique, mais
le monologue assidu d'un pouvoir sensé et forme par-
lant tout haut devant le pays. Et quand l'aveugle ou
intraitable hostilité des partis ennemis et de leurs jour-
naux jetait M. Périer dans un doute triste sur l'effica-
cité de ses commentaires officiels, il disait à ses amis :
« Après tout, que m'importe? j'ai le Moniteur pour en-
registrer mes actes, la tribune des Chambres pour les
expliquer, et l'avenir pour les juger. »
C'était beaucoup qu'une volonté si forte, maîtresse
d'un pouvoir si concentré et si reconnu dès ses pre-
miers pas. Mais, dans l'état de la France et pourrœu"^Te
à accomplir, ce n'était pas assez. Detoutes les maladies,
la pire c'est de ne pas connaître tout son mal. M. Casi-
mir Périer entreprenait, avec un bon sens et un courage
admirables, de lutter contre l'anarchie : l'anarchie était
plus générale et plus profonde (pie ne le pensaient et
le parti qui se rangeait autour de lui pour la combattre,
et le pays qu'il se chargeait de lui arracher.
Dans les rues de Paris, au moment où il prit le pou-
voir, l'émeute était flagrante et continue. Du mois de
198 CHAPITRE XIT.
mars au mois de juillet 1831 , la place Vendôme, la place
du Châtelet, le Panthéon, les faubourgs Saint-Denis,
Saint-Martin,' Saint-Antoine et Saint-Marceau, la rue
Saint-Honoré, tous les grands carrefours des quais et
des boulevards furent le théâtre de rassemblements
popidaires, quelquefois oisifs et bruyants , bientôt
ardents et séditieux. Les motifs les plus divers, sérieux
ou frivoles, un anniversaire révolutionnaire, un bruit
de journaux, un arbre de la liberté à planter, une
prétention de marchands populaires, une querelle
devant la porte d'un café suffisaient pour amasser et
passionner la foule; et elle trouvait partout des points de
réunion, des foyers d'irritation, des moyens de divertis-
sement. Plus de vingt mille petits étalagistes, venus de
toutes les parties de la France, obstruaient les quais,
les ponts, les places, les boulevards, les quartiers popu-
leux et les passages fréquentés : « Nous sommes libres,,
disaient-ils; le pavé appartient à tout le monde; nous
voulons nous établir où nous pouvons vendre et vendre
ce qui nous convient. » Les manifestations les plus fac-
tieuses, les intentions les plus menaçantes se produi-
saient au milieu de ces attroupements inopinés ou pré-
médités. Les cris Vivent les Polonais! Mort aux tyrans/
A bas les Russes! retentissaient autour de l'ambassade
de Russie. Dans un banquet fameux réuni le 9 mai aux
Vendanges de Bourgogne, l'un des convives se leva et
s'écria en brandissant un poignard : A Louis-Philippe !
Des bandes se promenaient jour et nuit dans la ville en
criant : Vive la République! Quand la répression de ces
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 10^
désordres commençait, elle rencontrait i)rcsquc tou-
jours une résistance dans laquelle l'autorité muni-
cipale et la garde nationale n'étaient guère plus
respectées que les agents de police et les soldats; et
quand, un jour ou sur un point, l'émeute avait été
réprimée, elle se portait ailleurs, ou recommençait le
lendemain.
Comment aurait-elle reconnu sa faute ou sa défaite ?
Elle était incessamment provoquée, encouragée, rani-
mée par de hardis patrons. Les sociétés populaires,
légalement interdites comme clubs, n'en étaient pas
moins actives ni moins influentes ; soit de concert,
soit par instinct, elles s'étaient divisées et multipliées
pour ne pas courir toutes ensemble le même péril ;
mais sous leurs noms divers, les Amis du peuple,- les
Amis de la pairie, les Réclamants de Juillet, les Francs
régénérés, la Société des condamnés politiciues, \a Société
des droits de Vhomme, la Société Gauloise, la Société de
la liberté, de l'ordre et du progrès, n'étaient en réalité
qu'une seule et même armée, animée du même esprit
et marchant, sous la même impulsion, au même but.
Deux modes d'action plaisent aux hommes et s'empa-
rent d'eux avec puissance, le secret et la publicité, le
silence et le bruit : les sociétés populaires exerçaient,
sur leurs membres et sur leur peuple, cette double
séduction-; tantôt elles s'entouraient de précaution et de
mystère, agissant par des messagers obscurs, des ren-
contres nocturnes, des signes convenus; tantôt elles se
produisaient avec audace, par des pétitions, des réu-
200 CHAPITRE XIT.
nions accidentelles, des promenades publiques, des
pamphlets partout répandus ; et elles avaient dans la
presse périodique, soit des organes dévoués à leur des-
sein spécial, soit des alliés engagés dans leur cause
générale. L'avènement de M. Casimir Périer amena,
dans la plupart des journaux de Topposition, un redou-
blement de fureur et d'injures dont on serait tenté de
s'étonner si l'expérience ne nous avait, appris avec
quelle rapidité, dans ce genre de guerre, l'injure
devient une routine et la fureur une habitude. J'ai
connu, jeune encore, Armand Carrei, homme d'un
esprit rare et de nobles penchants, malgré des habitu-
des et des entraînements inférieurs à sa nature, et j'ai
peine à croire qu'il ne sourît pas lui-même avec dédain
s'il relisait aujourd'Jiui ces articles où le National et
la Tribune de 1831 comparaient M. Casimir Périer à
M. de Polignac, et traitaient le ministère du 13 mars de
nouveau cabinet du 8 août qui préparait de nouvelles
ordonnances de juillet, et contre lequel la France, pour
sauver ses libertés, n'avait plus qu'à attendre l'occasion
de prendre les armes.
Les émeutes et les sociétés populaires de 1831 étaient
autre chose encore que de l'anarchie; elles couvaient
et préparaient la guerre civile. Sous cette effervescence
révolutionnaire, trois grands partis politiques, les ré-
pubhcains, les légitimistes et les bonapartistes, étaient
à l'œuvre, ardents à renverser le gouvernement nais-
sant, pour élever ou relever sur ses ruines leur propre
gouvernement.
M. CASIMIR PKRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 201
Je dis trois grands partis, et je tiens ces trois-là pour
grands en effet, bien qu'inégalement. C'est la manie
des pouvoirs établis tantôt de grandir, tantôt d'abaisser
outre mesure leurs rivaux, cédant tour à tour au besoin
d'alarmer ou de rassurer leurs partisans. On était loin
de se dissimuler en 1831 l'importance du parti républi-
cain ; elle faisait la principale inquiétude du public tran-
quille, et le parti la proclamait lui-même avec quelque
emphase, parlant de la monarchie comme de la der-
nière ombre du passé, et s'appropriant l'avenir, un
avenir prochain, comme son domaine. Pourtant on
entendait beaucoup dire : « La république est une chi-
mère, le rêve de quelques honnêtes fous et des pertur-
bateurs déclarés. » Et quant aux partis légitimiste et
bonapartiste, on les tenait sinon pour morts, du moins
pour impuissants, l'un comme l'armée décimée d'un
vieux régime suspect à la France, l'autre comme l'hé-
ritier d'un grand souvenir, mais nayant plus, pour la
sûreté des intérêts nationaux, rien à offrir à la France
satisfaite, et ne lui apportant que les perspectives de la
guerre européenne.
En 1831 comme aujourd'hui et aujourd'hui comme
en 1831. malgré ses fautes et ses revers, et tout en
persistant à ne croire ni à son droit, ni à son succès,
je tiens le parti républicain pour un grand parti. La
république a, de nos jours, cette force qu'elle pro-
met tout ce que désirent les peuples, et cette faiblesse
qu'elle ne saurait le donner. C'est le gouvernement des
grandes espérances et des grands mécomptes. Liberté,
202 CHAPITRE XII.
égalité^ ascendant d a mérite personnel^, progrès, écono-
mie, satisfaction des bonnes et des mauvaises passions,
des désirs désintéressés et des instincts égoïstes, le ré-
gime républicain contient toutes ces séductions, et il
les place toutes sous la garantie d'un prétendu principe
bien séduisant lui-même, le droit égal de tous les bom-
mes à prendre part au gouvernement du pays. Aux yeux
de la raison sévère comme du bon sens pratique, le prin-
cipe républicain ne supporte pas un examen sérieux,
et sa valeur, comme celle de toutes les formes de gou-
vernement, dépend des lieux, des temps, de l'organisa-
tion sociale, de l'état des esprits, d'une multitude de
circonstances accidentelles et variables. Mais par les
vérités, les intérêts et les sentiments auxquels il se rat-
tache, ce principe est de nature à inspirer des convic-
tions profondes et passionnées. Le parti républicain a
une foi : une foi que la philosophie n'avoue point, que,
parmi nous, l'expérience a cruellement démentie, mais
qui n'en reste pas moins fervente dans les adeptes et
qui peut être puissante un moment sur les masses popu-
laires. La France serait bien aveugle si elle permettait
de nouveau que le parti républicain disposât de ses
destinées; mais tout gouvernement serait bien aveugle
à son tour qui ne comprendrait pas l'importance de ce
parti, et ne prendrait pas soin, pour lui résister ou
pour l'éclairer, de conqiter sérieusement avec lui.
Le parti légitimiste aussi a ime foi, un principe dont
il lui est souvent arrivé de dénaturer superstitieuse-
ment l'origine et la portée, mais auquel il croit ferme-
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 203
ment et sincèrement. Il a de plus vm sentiment afFec-
tiieiix et dévoué pour un nom propre, pour des per-
sonnes réelles et vivantes. Et de plus encore une situa-
tion sociale considérable, qui fait de lui l'allié naturel,
le défenseur efficace de l'ordre et du pouvoir. Ce sont
là d'incontestables et respectables forces. Le nombre
peut manquer à ce parti, et la sagesse, et la faveur
publique; il peut se rendre, par ses prétentions ou ses
fautes, inutile à sa patrie et nuisible à lui-même. Il n'en
reste pas moins un grand parti qui, soit qu'il agisse,
soit qu'il s'abstienne, se fait sentir, comme un grand
poids ou comme un grand vide, dans la société et dans
le gouvernement.
L'expérience a révélé la force du parti bonapartiste,
ou, pour dire plus vrai, du nom de Napoléon. C'est beau-
coup d'être à la fois une gloire nationale, une garantie
révolutionnaire, et un principe d'autorité. Il y a là de
quoi survivre à de grandes fautes et à de longs revers.
L'anarchie de 1831 offrait aux conspirateurs de ces
trois partis des moyens d'action et des chances de suc-
cès. Ils s'en saisirent^avidement. Dans l'espace d'une
année, et sans parler des tentatives insignifiantes, qua-
tre complots républicains, deux complots légitimistes
et un complot bonapartiste assaillirent le gouvernement
du roi Louis Philippe. J'ai dit sans réserve ce que je
pensais des complots contre la Restauration; je parle-
rai de ceux-ci av^c la même liberté. Ils étaient parfaite-
ment illégitimes. Ils tentaient de renverser un gouver-
nement accueilli et acce[)lé avec satisfaction par l'im-
204 - CHAPITRE XII.
mense majorité de la France; un gouvernement mo-
déré et libéral^ (jui avait tiré le pays d'un grand péril^
et qui, loin de les restreindre, étendait les libertés publi-
ques, et se renfermait scrupuleusement dans les limi-
tes de la loi commune. Et, au terme de ces efforts de
renversement, en leur supposant un moment de succès,
point de résultat clair, facile ni assuré; rien qu'un
redoublement de discordes civiles, des perplexités et
des obscurités de plus dans les destinées de la France.
J'admets que des sentiments généreux, des idées de
devoir envers le passé ou envers l'avenir, se mêlaient
à ces complots; ils n'en étaient pas moins dénués de
justice et de vrai patriotisme, autant que d'esprit poli-
tique et de bon sens.
Je ne suis pas de ceux qui, lorsqu'une faute, un mal-
heur ou un crime sont des conséquences naturelles et
faciles à prévoir des intérêts ou des passions des hom-
mes, s'y résignent comme au tremblement de terre ou
à la tempête, et ne s'inquiètent que de les décrire ou de
les expliquer. Je ne renonce pas ainsi à l'intelligence et
à la moralité humaines, et je suis décidé à ne pas consi-
dérer les âmes conuue des forces brutes de la nature.
Qu'ils agissent pour leiu* pays, ou pour leur parti, ou
pour leur propre compte, les hommes ont une part de
résolution et d'action libre dans. les destinées dont ils
se mêlent, et ils en répondent devant l'histoire, en atten-
dant qu'ils en répondent devant Dieu. Que les républi-
cains, les légitimistes, les bonapartistes, blâmant son
origine ou n'ayant nulle foi dans sa durée, ne voulus-
M. CASIMIR PEKIER ET L'ANARCHIE (1831-1852. 205
sent pas servir ni soutenir le goiiYcrnemcnt du roi
Louis-Philippe , qu'ils se tinssent à l'écart en specta-
teurs méfiants et critiques;, je le comprends ; je puis
admettre en pareil cas l'abstention systématique et
l'opposition légale ; mais ni la probité politique, ni le
patriotisme ne permettent, pour de telles causes, la
conspiration ou l'insurrection. Je sais le peu de fond
qu'il faut faire sur les raisons de moralité ou de sagesse
pour contenir dans les limites du droit les passions des
hommes ; mais ce n'est là qu'un motif de plus pour
s'affranchir à leur égard de toute complaisance ; si on
ne peut se flatter de les gouYerncr, au moins faut -il se
donner la satisfaction de les juger.
Dans un régime de légalité et de liberté, la répression
judiciaire est seule efficace contre les complots; il faut
que les conspirateurs redoutent la loi et ses interprètes.
En 1831, la répression judiciaire fut faible, incertaine,
insuffisante. Du 5 avril au 15 juin, dans cinq poursui-
tes devant la Cour d'assises de Paris pour complot,
insurrection ou émeute, les accusés qui, loin de contes-
ter les faits, les justifiaient par les intentions, ou môme
s'en vantaient, furent tous acquittés \mv le jury inti-
midé ou favorable. Les magistrats, réduits à l'impuis-
sance par les déclarations du jury, ou troublés eux-
mêmes par la grandeur du désordre qu'ils étaient
chargés de réprimer, laissaient quelquefois percer une
hésitation inquiète. Et lorsqu'ils essayaient de protéger,
conire des outrages flagrants, la dignité de la justice, ils
voyaient éclater autour d'eux des violences inouïes, et
■20G CIIAPrniE XII.
des accusés sortaient en s'écriant : « Nous avons encore
des balles dans nos cartouches ! »
Hors de l'arène où se passaient ces scènes tumul-
tueuses, et au delà des partis politiques qui se dispu-
taient dans le présent le gouvernement de la France,
d'autres luttes encore étaient engagées; d'autres réfor-
mateurs réclamaient l'empire de l'avenir. Ce fut en 1831
que le saint-simonisme et le fouriérisme, depuis long-
temps en travail, firent leur plus bruyante apparition.
Le journal le Globe, sorti depuis quelque temps des
ftiains des doctrinaires, se transforma alors en chaire
de l'école saint-simonienne , qui essayait de devenir
une église; et un habile officier du génie, M. Victor
Considérant, commença, vers la même époque, à Metz,
ses conférences publiques pour répandre et mettre en
pratique les idées de Fourier. Si je n'avais connu quel-
ques-uns des hommes les plus distingués de ces deux
écoles, et si je n'avais vu, par leur exemple après bien
d'autres, quelle infiniment petite dose de vérité suffit
pour conquérir des esprits rares, et pour leur faire
accepter les plus monstrueuses erreurs, j'aurais quel-
que peine à parler sérieusement de tels rêves, et pro-
bablement je n'en parlerais pas du tout. Au fond, le
saint-simonisme et le fouriérisme n'ont été que des
phases naturelles de la grande crise morale, sociale et
poh tique, qui depuis le siècle dernier travaille la France
et le monde, de courts météores dans cette longue
tempête. Frappés de (pielques-unes des erreurs de notre
temps, surtout en matière d'institutions politiques, et
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE '18^1-18:32). 207
comprenant mieux que Técole radicale l'importance
des principes d'autorité, de discipline et de liiérarchie,
Saint-Simon et Fourier se crurent appelés à la fois à
redresser la Révolution française et à la porter jusqu'à
ses dernières et définitives limites. Mais, avec des pré-
tentions à l'esprit d'organisation, ils étaient possédés
de l'esprit de révolution ; et sous le manteau de quel-
ques idées plus saines dans Tordre politique, ils jetaient
dans l'ordre moral et social les plus fausses comme les
plus funestes doctrines. En même temps qu'ils défen-
daient le pouvoir, ils déchaînaient riiomme et ruinaient
dans ses fondements la société humaine. Et, comme il
arrive en pareil cas, c'était par leur côté révolutionnaire
qu'ils acquéraient quelque puissance ; leurs plus habiles
adeptes faisaient profession de mépris pour les maximes
anarchiques dans le gouvernement; mais leurs doc-
trines et leurs tendances générales ne faisaient qu'ag-
graver, dans les masses populaires, la perturbation anar-
chique, en y fomentant les instincts qui livrent l'homme
à la soif jalouse du bien-être matériel et à l'égoïsme de
ses passions.
Un triste événement fit bientôt voir dans quel sens
et avec quels effets se déployait leur influence. En no-
vembre 1831, la langueur des affaires industrielles, les
souffrances des ouvriers et les fausses mesures d'une
administration locale sans fermeté et sans lumières,
quoiqu'elle ne manquât ni d'esprit, ni de courage,
amenèrent à Lyon une insurrection formidable de la
population ouvrière, demandant que l'autorité réglât
208 CHAPITRE XII.
ses rapports avec les fabricants et lui assurât des sa-
laires plus éleyés et plus fi^es. Après deux jours d'une
lutte sanglante, les troupes furent obligées d'évacuer la
ville, qui resta pendant dix jours au pouvoir d'une
multitude étonnée, embarrassée, effrayée de son
triomphe, et qui cherchait d'elle-même à rentrer dans
l'ordre, ne sachant que faire de l'anarchie où elle ré-
gnait. Tous les partis politiques, tous les novateurs so-
ciaux, toutes les passions, toutes les idées, tous les rêves
révolutionnaires, apparurent dans cette anarchie ; quel-
ques-uns des chefs saint-simoniens ou fouriéristes
étaient, peu auparavant, venus en mission à Lyon pour
y prêcher leurs doctrines, au nom desquelles s'étaient
déjà formées, dans ce grand foyer industriel, diverses
associations populaires. Des meneurs républicains, des
agents légitimistes, les sociétés secrètes et les conspi-
rateurs de profession essayèrent de détourner à leur
profit ce redoutable mouvement. La plupart des ou-
vriers se défendaient de ce travail des factions, et vou-
laient contenir leur insurrection dans les limites de
leur propre et local intérêt. Ils écrivirent au principal
journal de Lyon, le Précurseur : « Monsieur le rédac-
teur, nous devons expliquer que, dans les événements
qui viennent d'avoir lieu à Lyon, des insinuations poli-
tiques et séditieuses n'ont eu aucune influence. Nous
sommes entièrement dévoués à Louis-Philippe, roi des
Français, et à la Charte constitutionnelle; nous sommes
animés des sentiments les plus purs, les plus fervents,
pour la hbcrté publique, la prospérité de la France, et
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 209
nous détestons toutes les factions qui tenteraient de
leur porter atteinte. » Mais, de Tune et de l'autre part,
les efforts furent vains : les ouvriers ne réussirent pas
à empêcher que les conspirateurs politiques n'impri-
massent à l'insurrection un caractère de révolte révo-
lutionnaire, et les conspirateurs échouèrent à lancer
violemment les ouvriers vers une révolution. L'anar-
chie, avec ses principes et ses acteurs divers, prévalut
. seule à Lyon, à la fois maîtresse et impuissante.
Trois mois après, sous des prétextes bien plus fri-
voles, pour des scènes de carnaval, Grenoble fut le
théâtre de violents désordres. L'autorité administrative
fut méconnue et insultée. L'intervention de la force
armée aggrava le mal au lieu de le réprimer. Le parti
républicain, assez nombreux à Grenoble, s'arma aussi-
tôt et entra en scène. Des rencontres sanglantes eurent
lieu entre les soldats et les citoyens; et sur l'ordre
même des chefs militaires, troublés par le soulèvement
de la population exaspérée, le 35^ régiment d'infanterie
de ligne, qui avait soutenu la lutte, fut renvoyé de la
ville, humilié sans avoir été vaincu.
Sur un grand nombre d'autres points du territoire,
et pour des causes le plus souvent puériles, à Strasbourg,
à Tours, à Toulouse, à Montpellier, à Carcassonne, à
Nîmes, à Marseille, des troubles semblables éclatèrent.
Et ce n'était pas seulement parmi le peuple que ré-
gnait l'esprit de désordre, il pénétrait jusque dans l'ar-
mée. A Tarascon, des soldats refusaient d'obéir à l'au-
torité municipale qui voulait empêcher la plantation
T. II. 14
-210 CHAPITRE XIl.
tumultueuse d'un arbre de la liberté, et un de leurs
officiers déclarait que, malgré Tordre du magistrat,
il ne ferait pas sortir de prison des détenus qui devaient
être interrogés. Quand le moment vint de distribuer la
décoration instituée par la loi du 13 décembre 1830,
sous le nom de croix de Juillet, en mémoire de la lutte
des trois journées, la plupart de ceux à qui la commis-
sion de Paris l'avait décernée refusèrent de la recevoir
avec la légende : Donnée par le roi des Français, et
en prêtant au Roi serment de fidélité. Dans l'école de
cavalerie de Saumur, un sous-lieutenant prit la déco-
ration sans en avoir reçu de ses chefs l'autorisaticm,
et en soutenant qu'il n'en avait nul besoin. D'autres la
portèrent sans avoir prêté serment. L'un d'entre eux
fut poursuivi à ce titre et acquitté par le jury. L'auto-
rité renonça à toute poursuite semblable. Et pendant
que les vainqueurs de Juillet bravaient ainsi arro-
gammentles droits et les ordres du gouvernement issu
de leur victoire, les vaincus préparaient, dans le Midi
et dans l'Ouest, une grande insurrection légitimiste,
n'attendant que l'arrivée de madame la duchesse de
Berry pour éclater.
Je résume et rapproche ici tous les éléments d'anar-
chie avec lesquels M. Casimir Périer était aux prises. Ils
ne se présentaient pas ainsi à lui tous ensemble et avec
tous leurs périls. Il n'en avait pas moins un instinct pro-
fond de la grandeur de la lutte, et il s'y engageait avec
plus de fermeté que de confiance. Il n'y a point de plus
beau ni de plus rare courage que celui qui se déploie et
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 211
persiste sans compter sur le succès. Hardi avec doute, et
presque avec tristesse, c'était la disposition de M. Casi-
mir Périer d'espérer peu en entreprenant beaucoup. Il
suppléait à l'espérance par la passion et par une in-
ébranlable conviction de l'absolue.nécessité du combat.
Rétablir l'ordre dans les rues, dans l'État, dans le gou-
vernement, dans les finances, au dedans et au dehors,
c'était là pour lui une idée simple et fixe dont il pour-
suivait l'accomplissement avec une persévérance ar-
dente et pressée, comme on travaille contre l'inonda-
tion ou l'incendie. L'émeute, sans cesse renaissante
autour de lui, l'indignait sans le lasser. Il employait
pour la combattre toutes les forces permanentes ou
accidentelles, organisées ou spontanées, que la société
chancelante pouvait lui fournir, la troupe de ligne,
la garde municipale, la garde nationale, les agents de
police, les ouvriers honnêtes que le désordre des rues
irritait en les troublant dans leur travail. Et quand il
avait mis en avant ces auxiliaires divers, il les soutenait
énergiquement contre les colères ou les plaintes enne-
mies, n'ignorant pas qu'en servant bien le zèle fait des
fautes, et n'hésitant jamais à en accepter la responsa-
bihté.
Un jour, dans l'une des plus violentes émotions popu-
laires de ce temps, suscitée par la nouvelle de la chute
de Varsovie, il se trouva tout à coup, de sa personne,,
en face des séditieux'. Il sortait, avec le général Séba-
stiani, de l'hôtel des Affaires étrangères : la foule en-
toura la voiture, en l'assaillant de cris menaçants;
212 CHAPITRE XII.
M. Casimir Périer mit la tête à la portière, et, en adres-
sant aux plus rapprochés quelques paroles, ordonna au
cocher d'avancer. La voiture arriva, non sans peine^
sur la place Vendôme, près de l'hôtel de la Chancellerie ;
là, il fut impossible d'aller plus loin; la foule avait
arrêté les chevaux. Les deux ministres ouvrent la por^
tière, descendent et s'avancent à pied vers la foule qui
se replie et recule un peu à leur aspect. Le général Sé-
bastiani, l'air tranquille et froid, montre de la main aux
émeutiers l'hôtel voisin de l'état-major de la garnison
et les soldats du poste qui prennent les armes pour
accourir. M. Casimir Périer marche sur les plus ani-
més : — « Que voulez-vous? — Vive la Pologne! Nous
voulons nos libertés ! — Vous les avez ; qu'en faites-
vous? Vous venez ici m'insulter et me menacer, moi,
le représentant de la loi qui vous protège tous ! » Son
fier aspect, ses fermes paroles, suspendirent un mo-
ment les cris ; le poste arriva, et les deux ministres
entrèrent à l'hôtel de la Chancellerie, laissant la multi-
tude troublée dans son irritation.
C'était peu de réprimer de tels désordres quand ils
avaient éclaté, il fallait absolument les prévenir; à
cette condition seule la société pouvait retrouver la
confiance dans le repos. M. Périer se désespérait de
l'insuffisance de ses moyens 'et^ de ses agents. Il avait
dans sa clientèle commerciale un homme remarquable-
ment intchigent et hardi, longtemps employé, ensuite
associé dans sa maison de banque, et naguère mêlé à
des affaires administratives, quoique étranger à la po-
M, CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832;. 213
litiqiie. Il fit venir M. Gisquet : « Je suis mal secondé;
mes intentions sont mal comprises, mes ordres ne sont
pas exécutés avec la promptitude et la précision sans
lesquelles des ordres ne signifient rien. Tout le monde
se mêle de faire de la police'; on en fait au château, on
en fait dans les ministères, on en fait dans les états-
majors ; on en fait partout. C'est intolérable; il faut que
toutes ces polices cessent et que la mienne soit efficace.
M. Vivien a de bonnes qualités; mais j'ai besoin d'un
préfet de police qui s'associe avec plus de conviction et
plus d'affection à ma politique. M. Vivien rentre au
Conseil d'État. Je l'ai remplacé par M. Saulnier. Je
désire que vous acceptiez les fonctions de secrétaire
général. J'ai prévenu M. Saulnier que c'était sur vous
que je comptais pour les affaires politiques. C'est vous
qui êtes mon homme. Voyez de quels pouvoirs vous
avez besoin pour me bien seconder; je vous les donne-
rai. » M. Gisqiiet accepta ; et trois mois après il était
préfet de pohce en titre,, et servait M. Casimir Périer
avec un énergique dévouement. *
Dès les premiers jours de son ministère, M. Casimir
Périer s'était vivement préoccupé d'une autre mesure
qu'il jugeait indispensable pour la dignité extérieure et
quotidienne du pouvoir. Le 20 mars , le Moniteur
annonça que le Roi irait habiter les Tuileries. Tant que
le palais des rois restait vide, il semblait appartenir à
ses anciens maîtres, ou à la Révolution qui les en avait
chassés. Il fallait que la royauté nouvelle vînt prendre
la place de ces deux souvenirs. Le Palais-Royal d'ailleurs
2U CHAPITRE XII.
était le quartier général de la multitude et de l'émeute ;
la sûreté manquait souvent à cette demeure de la
royauté, et la convenance toujours. M. Casimir Périer
demanda formellement que le Roi s'établît aux Tuile-
ries. On a dit que le Roi avait résisté, hésité du moins.
Je ne le pense pas. Des sentiments divers se mêlèrent
sans doute à cette résolution. Le roi Louis-Philippe,
très-sensible aux affections et aux habitudes domesti-
ques, mettait du prix aux souvenirs de sa jeunesse et
de ses pères; il lui en coûtait de quitter leur maison.
Il n'entrait pas non plus sans une émotion triste dans
ce palais où les aînés de sa famille avaient si longtemps
régné et si douloureusement succombé. Il était d'un
cœur aisément remué et très-accessible aux impres-
sions confuses que suscitaient naturellement en lui
les complications de sa destinée. Mais il avait l'esprit
trop sensé et trop ferme pour ne pas admettre la néces-
sité de la démarche que lui demandait son cabinet. Ce
fut M. Casimir Périer qui en prit l'initiative ; le roi
Louis-Philippe ne pouvait s'en défendre sérieusement.
Elle devint bientôt pour lui l'occasion d'un embarras-
qui fit quelque bruit. A peine établi aux Tuileries, le
Roi s'aperçut que, sinon l'émeute, du moins l'insulte
venait encore l'y chercher. En traversant le jardin,
surtout le soir, à la faveur de l'obscurité, de grossiers
passants, sous les fenêtres des appartements du Roi, de
la reine et des princesses, poussaient des cris injurieux,
chantaient des chansons infâmes. Pour y mettre effi-
cacement obstacle, il eût fallu que des sentinelles se
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 215
promenassent incessamment le long du château et fissent
sous ses murs des arrestations. Le Roi ordonna qu'en
laissant libre le passage du Pont-Royal à la rue de Ri-
voli, on réservât, en l'entourant d'un fossé planté de
lilas, une bande de terrain qui éloignât les passants des
fenêtres mêmes du château. Les journaux ennemis se
répandirent en clameurs accueillies de tous les mécon-
tents; on fortifiait les Tuileries, on enlevait le jardin au
public. Le public, si aisément crédule, semblait disposé
à prendre de l'humeur. M. Périer m'en témoigna quel-
que inquiétude. Comme j'allais un soir faire ma cour à
la reine, le Roi m'en parla vivement : « Je n'enlève rien
à personne ; tout le monde traverse les Tuileries comme
auparavant; je ne défigure ni le château, ni le jardin ;
ceci n'est point, de ma part, une fantaisie ; mais je ne
puis souffrir que des bandits viennent, sous mes fe-
nêtres, assaillir ma femme et mes filles de leurs indignes
propos. J'ai bien le droit d'éloigner de ma famille ces
outrages. » M. Périer n'eut pas besoin d'y penser deux
fois pour être de l'avis du Roi; il le soutint hautement
de son approbation, et l'innocent travail entrepris le
long du château s'acheva sans obstacle, laissant pour-
tant, parmi les badauds, quelque prévention, et, dans
le cœur du Roi, un déplaisant souvenir.
Dans les départements, M. Casimir Périer déployait
la même fermeté qu'à Paris, non-seulement pour ré-
primer partout la sédition et le désordre, mais pour
protéger efficacement les intérêts publics ou privés (jue
le désordre mettait en souffrance. Lorsqu'en no-
216 CHAPITRE XII.
vembre 1831, sur la première nouvelle de la grande
insurrection des ouvriers, il envoya M. le duc d'Orléans
et le maréchal Soult à Lyon, il les chargea, non-seule-
ment de reprendre possession de la ville et du pouvoir
envahis par les insurgés, mais aussi de rétablir, entre les
fabricants, les chefs d'atelier et les ouvriers, l'entière
liberté des transactions, condition absolue, aussi bien
pour le travail que pour le capital, de la sûreté comme
de la prospérité, dans la mesure que permettent les mi-
sères naturelles de la vie et de la société humaines. En
mars 1832, quand la faiblesse de l'autorité militaire eut
consenti, au milieu d'une sédition, à faire sortir de
Grenoble le régiment qui l'avait combattue, M. Périer,
après avoir fait révoquer les commandants qui avaient
faibli, exigea que ce régiment rentrât dans la ville,
musique et enseignes déployées, et une proclamation
du jninistre de la guerre rendit aux troupes pleine
justice, et h la force publique son ascendant. Nul admi-
nistrateur, nul chef civil ou militaire ne put être impu-
nément faible ou indiscipliné; la présence réelle et la
volonté sérieuse du pouvoir se faisaient incessamment
sentir à ses agents, comme par ses agents aux popula-
tions. Le Moniteur s'empressait d'exprimer le jugement
et d'expliquer la conduite du cabinet dans les divers
incidents qui avaient appelé son action. Et quand ces
incidents amenaient dans les Chambres de grands dé-
bats, M. Casimir Périer soutenait avec une indomptable
énergie ses actes et ses agents, repoussant tout assenti-
ment équivoque de ses amis, toute critique voilée de
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE ;I831-1832;. 217
ses adversaires, et s'écriant avec une colère doulou-
reuse, quand l'opposition parlait d'indulgence : « Je
n'accepte pas votre indulgence; je ne demande que
justice et l'estime de mon pays. »
Par im rare et beau contraste, en même temps qu'il
y portait cette passion ardente, M. Casimir Périer était
plein de modération et de prudence dans l'exercice du
pouvoir. Ce ministre si bouillant et si altier s'imposait
une légalité rigoureuse; il faisait plus, il n'usait des
lois mêmes qu'avec réserve et ne voulait pas pousser
leur force à l'extrême. Lorsqu'au mois de mai 1831, il
envoya dans les départements de l'ouest, où des troubles
commençaient, le lieutenant général Bonnet avec le
titre de commissaire extraordinaire, il se garda bien de
lui donner aucun pouvoir exceptionnel, et prit soin
d'expliquer, dans son Rapport au Roi, la natur^ par-
faitement légale de cette mission, ([ui n'avait d'autre
but que çle concentrer dans une seule main le comman-
dement des forces publiques pour assurer l'unité et la
promptitude de leur action. Quelques mois plus tard,
de nouveaux désordres s'étaient produits dans ces dé-
partements; les campagnes s'agitaient, les villes s'alar-
maient; les députés du pays, en entretehant la Chambre
de ces agitations et de ces alarmes, réclamaient des lois
d'exception, des mesures de rigueur; M. Casimir Périer
s'y refusa péremptoirement : « Je résiste à ces provoca-
tions, dit-il, convaincu, comme je le suis, que, dans le
régime actuel, la loi comnume doit suffire à tout. Paris
aussi a vu des troubles interrompre sa tranquillité; qui
218 CHAPITRE XII.
donc aurait songé à provoquer un état de siège? Il n'en
est pas besoin davantage dans ces provinces. L'ordre
en Vendée par le maintien des lois, la paix en Europe
par le respect de la foi jurée, voilà de quoi répondre à
beaucoup de reproches, calmer beaucoup d'inquiétudes,
rallier beaucoup de convictions. »
En avril 1831, peu de semaines après l'avènement de
M. Casimir Périer au pouvoir, et pendant que l'émeute
roulait et grondait dans les rues comme le tonnerre
dans un long orage, la reine Hortense arriva tout à
coup k Paris avec son fds, le prince Louis Bonaparte.
Elle fuyait d'Italie où elle venait de perdre l'aîné de ses
enfants et d'où elle avait emmené, à grand'peine, le se-
cond encore malade. Dès son arrivée, elle s'adressa au
comte d'Houdetot, aide de camp du Roi, qu'elle connais-
sait depuis longtemps, en le priant d'informer le Roi de
sa situation et des circonstances qui l'avaient amenée
à Paris. Le Roi la reçut secrètement au Palais-Royal,
dans la petite chambre qu'occupait le comte d'Hou-
delot, et où la Reine et madame Adélaïde, appelées
l'une après l'autre par ordre du Roi, vinrent également
lavoir. L'entrevue fut longue, quoique peu commode;
il n'y avait dans la chambre qu'un lit, une table et
deux chaises ; la Reine et la reine Hortense étaient assi-
ses sur le lit, le Roi et madame Adélaïde sur les deux
chaises; le comte d'Houdetot était appuyé contre la
porte, pour empêcher toute entrée indiscrète. Le Roi et
la Reine témoignèrent à la reine Hortense le plus bien-
veillant intérêt. Elle désirait être autorisée à rentreren
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 219
France_, à venir du moins aux eaux de Vichy : « Vichy,
oui, lui dit le Roi, pour votre santé; on le trouvera tout
naturel, et puis vous prolongerez votre séjour, ou vous
reviendrez; on s'accoutume vite à tout dans ce pays-ci;
on oublie vite tout. » Elle demandait aussi à suivre,
auprès du gouvernement, des réclamations pécuniai-
res. Le Roi lui promit tout l'appui qui serait en son
pouvoir : « Mais je suis un roi constitutionnel; il faut
que j'informe mon ministre de votre arrivée et de
vos désirs. » 11 s'en entretint en effet avec M. Casi-
mir Périer, avec lui seul dans le ministère, et l'en-
voya ensuite à la reine Hortense, qui ne le reçut pas
sans inquiétude : « Je sais. Monsieur, lui dit-elle en
le voyant entrer, que j'ai violé une loi ; vous avez
le droit de me faire arrêter; ce serait juste. — Légal,
oui, madame; juste, non,» lui répondit M. Périer,
et après s'être entretenu quelques moments avec elle,
il lui offrit les secours dont elle pourrait avoir be-
soin, et qu'elle refusa. Cependant les émeutes conti-
nuaient et se rapprochaient de la rue de la Paix, où
était logée la reine fugitive; le 5 mai, la colonne de la
place Vendôme en devint le centre; des cris de Vive
l'Empereur/ retentirent; le bruit courut que le prince
Louis avait été vu sur la place. M. Casimir Périer vint
dire à la reine Hortense que son séjour ne pouvait se^
prolonger. Elle partit avec son fils pour l'Angleterre,
ignorée du public et toujours protégée du roi que ses
amis travaillaient à renverser. Elle reçut plus tard, par
l'entremise de M. de Talleyrand, des passe-ports pour
220 CHAPITRE XII.
traverser la France et se rendre, par cette voie, en
Suisse, où elle voulait s'établir.
Quelques jours avant cet incident, le 8 avril 1831, le
Roi, sur la proposition de M. Casimir Périer, avait or-
donné que la statue de l'empereur Napoléon fût rétablie
sur la colonne de la place Vendôme ; et peu de mois
après, le 13 septembre, la Chambre des députés renvoya
au président du Conseil des pétitions qui demandaient
que les cendres de l'Empereur fussent réclamées de
TAngleterre et placées sous la colonne. Un jeune et ar-
dent opposant sous la Restauration, M. Charles Comte,
et un vétéran libéral de l'Assemblée constituante,
M. Charles de Lameth, appuyèrent presque seuls l'ordre
du jour que proposait la commission : « Il est vrai, dit
M. de Lameth, que Napoléon a comprimé l'anarchie;
mais il ne serait pas nécessaire que ses cendres vinssent
l'augmenter aujourd'hui. » Le cabinet ne prit aucune
part à la discussion et accepta silencieusement le
renvoi.
Ainsi commença, sous le ministère de M. Casimir
Périer, cette série d'actes par lesquels le roi Louis-Phi-
lippe et son gouvernement ont, pendant dix-huit ans et
en dépit des complots, témoigné pour le nom, la mé-
moire et la famille de l'empereur Napoléon, tant d'é-
gards et de soins. Beaucoup de bons esprits sont con-
vaincus que ce fut là, de leur part, une faute grave, du
moins une grande imprudence. J'incline moi-même à
penser qu'une complaisance si éclatante du gouverne-
ment constitutionnel de 1830 pour un souvenir national
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE :l831-]832). 221
et un sentiment populaire peu en harmonie avec sa li-
bérale et pacifique politique allait au delà de la né-
cessité^ je dirai presque de la convenance; et si je croyais
que cette complaisance a exercé sur les destinées de ce
régime une grande influence, je n'hésiterais pas, même
aujourd'hui, à en exprimer mon blâme et mon regret.
Mais je ne pense pas que ni la statue de Napoléon à la
place Vendôme, ni ses restes aux Invalides aient fait la
chute du roi Louis-Phihppe et de la Charte : de bien
autres causes, les unes bien plus directes, les autres
bien plus profondes, ont déterminé les événements de
1848, Et aujourd'hui je prends plaisir à retrouver, dans
les actes du gouvernement de 1830, cette générosité de
sentiments, cette largeur de vues qui lui persuadaient
qu'il pouvait sans péril rendre hommage à toute notre
histoire, ancienne ou contemporaine, et relever indis-
tinctement dans nos rues, sur nos places, aux Invalides
comme à Versailles, toutes les gloires de la France, en
même temps qu'il fondait ses libertés. Il y a là aussi
une gloire que le roi Louis-Philippe et son gouverne-
ment ont noblement acquise, et qui leur reste dans
leurs revers.
Aux violents débats que suscitaient ces divers inci-
dents se joignaient les discussions plus prévues et plus
tranquilles qu'amenaient, soit les propositions nées au
sein des Chambres, soit les projets de loi présentés par
le gouvernement; sur soixante et dix-huit projets de
loi que présenta, dans sa courte durée, le cabinet du
13 mars 1831, seize avaient pour objet l'accomplisse-
222 CHAPITRE XII.
ment de quelques-unes des promesses de la Charte, ou
d'importantes réformes politiques ou administratives.
M. Casimir Périer prenait en géaéral, à la préparation
et à la discussion de ces projets, moins de part qu'aux
débats sur les événements et la politique de circon-
stance : homme d'action surtout et formé par la lutte
bien plus que par l'étude, il avait l'esprit peu exercé à
l'examen des questions de principe et au travail de la
législation; il pressentait avec un grand instinct la va-
leur pratique d'une idée générale dans l'intérêt de l'or-
dre social et du gouvernement; mais, lorsqu'il fal-
lait la rattacher à son principe et la suivre dans ses
développements historiques ou logiques, il laissait à
d'autres ce rôle, ne s'y sentant pas lui-même très-
propre. C'est ce qui arriva en particuher dans deux des
plus grandes questions que le cabinet du 13 mars eût à
résoudre, la liste civile et l'hérédité de la pairie : l'acte
de gouvernement, c'est-à-dire la résolution adoptée
dans ces deux circonstances par le cabinet, fut bien le
fait de M. Casimir Périer et le résultat de son jugement
sur ce qui était pratiquement convenable et possible ;
mais il ne chercha à tenir et ne tint en effet que peu de
place dans le débat.
A propos de la liste civile, le débat fut médiocre et
nullement au -niveau de la grandeur de la question et
de la situation au milieu de laquelle elle se traitait. L'in-
dépendance et l'intelligence politiques y manquèrent
presque également. Je n'ai guère rencontré dans l'his-
toire de fausseté comparable à celle des suppositions
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 323
et des imputations, sérieuses ou frivoles, habiles ou
grossières, dont, à cette occasion et en dehors des
Chambres, le roi Louis-Philippe fut l'objet. Pas plus en
fait d'argent qu'en fait de pouvoir, ce prince n'avait des
prétentions excessives ni des besoins déréglés; accou-
tumé à vivre dans des habitudes d'ordre et de pré-
voyance, il ne s'étonnait point des mœurs bourgeoises
de son temps, et n'avait nulle envie de les choquer par
son luxe et sa prodigalité : « Je n'ai, me disait-il un jour,
ni maîtresse, ni favori; je n'aime ni la guerre, ni le jeu,
ni la chasse; on dit que j'ai trop de goût pour les con-
structions, mais le Trésor n'en souffre pas plus que la
morale. » Son seul tort, si, après la révolution du iii fé-
vrier 1848 et les décrets du 23 janvier 1832, il est per-
mis d'appeler cela un tort, c'était d'être trop inquiet de
l'avenir de ses enfants et de le témoigner trop vive-
ment. Il s'inquiétait aussi outre mesure de toutes les
exigences qui assiègent la royauté et de l'impossibihté
où il serait d'y suffire, en même temps qu'il était bien
décidé à s'en acquitter. Mais ses inquiétudes, manifes-
tées avec abandon dans ses entretiens, n'étaient point
la règle de ses prétentions. La hste civile, présentée le
4 octobre 1831 par son cabinet, était plutôt modeste
qu'ambitieuse; la Couronne y renonçait à plusieurs des
domaines qu'elle avait possédés jusque-là; le chiffre de
la somme annuelle qui lui devait être allouée avait été
laissé en blanc, évidemment destiné à rester au-dessous
de celui que, peu de mois auparavant, M. Laffîtte
avait proposé. Qu'on discutât les propositions nouvelles.
224 CHAPITRE XII.
quoique les plus modérées qui eussent jamais été faites
en pareille matière, rien de plus simple; mais, à coup
sûr, il n'y avait pas de quoi se récrier. De son côté,
l'immense majorité de la Chambre des députés n'avait,
envers le roi Louis-Philippe et son établissement mo-
narchique, aucune disposition malveillante; on voulait
sincèrement au contraire le bien traiter, le fortifier,
l'affermir. On désirait que la royauté fût hospitalière,
généreuse, qu'elle eût de l'éclat. Et pourtant on disputa,
on marchanda avec elle comme avec un entrepreneur
avide et rusé dont les demandes sont suspectes et dont
on s'applique à réduire les bénéfices. Et ce ne fut pas là
l'attitude de la seule opposition, mais aussi celle de la
plupart des amis du gouvernement, des hommes mêmes
qui se disaient et se croyaient bien résolus à donner à
la royauté tout ce qu'exigeait sa mission. A leur insu,
ils étaient troublés par les assertions et intimidés par
les attaques du dehors; ils avaient peur d'être taxés de
prodigalité ou de faiblesse. Et le cabinet lui-même avait
quelquefois l'air embarrassé, comme s'il eût derfiandé
plus qu'il n'avait droit ou chance d'obtenir.
C'est que, dans tout le cours de ce débat, la vraie, la
grande question, je ne dis pas seulement de principe,
mais de circonstance, la question politique fut oubliée
et disparut sous la question économique qui préoccupa
seule les esprits. L'idée du gouvernement à bon marché
était ridée dominante, souveraine. On agissait, on par-
lait comme si l'on eût été en présence d'une royauté
ancienne, puissante et riche, qu'il fût nécessaireet dif-
M. CASIMIR PERIER ET L'ANARCHIE :i831-183-2). 225
ficile de faire rentrer dans les voies de l'ordre et de récc-
nomie ; ou bien comme si l'on n'eût eu à pourvoir qu'à
la situation fugitive du premier magistrat d'une répu-
blique, sorti hier de la vie commune et destiné à y ren-
trer demain. On avait un bien autre problème à résoudre;
on voulait une monarchie, et on la voulait parce qu'elle
était nécessaire aux libertés du pays comme à son repos.
Elle s'élevait au milieu des ruines. L'intérêt impérieux,
pressant, c'était de la fonder; et pour la fonder, il fal-
lait lui donner, dès l'abord, tous les moyens, tous les
gages possibles de stabilité. La perpétuité de la dotation
immobilière de la Couronne, la forte et assurée consti-
tution de la famille royale, la démonstration éclatante
de la confiance du pays dans son œuvre et de sa ferme
résolution de la léguer aux générations futures, c'étaient
là les idées, les intentions qui devaient dominer les lé-
gislateurs et régler leurs actes connue leur langage. Ils
s'en préoccupèrent peu, et au moment même où ils
prétendaient fonder une monarchie, ils lui contestèrent
les éléments comme les signes de la solide et longue
durée. La dotation immobilière de la Couronne devint
viagère, comme la liste civile proprement dite. Les ai)a-
nages furent abolis. Des dotations ne furent promises
aux princes de la famille royale qu'éventuellement et
dans le cas où il serait prouvé que le domaine privé du
Roi ne pouvait sufiire à leur sort. Deux discours, l'un
de M. Casimir Périer, l'autre de M. de Jlontalivet, ne
réussirent pas à modifier l'état des esprits et le caractère
de la discussion. La loi de la liste civile fut examinée et
T. II. 15
226 CHAPITRE XII.
votée à peu près comme si nous n'avions eu qu'à dé-
battre et à régler le prix d'une machine destinée à de-
venir, pour quelque temps, le gouvernement. J'incline
à croire que cette loi pourvoyait suffisamment aux be-
soins matériels de la royauté; il n'en est pas moins cer-
tain que la royauté sortit affaiblie du débat.
L'hérédité de la pairie était ime question perdue
avant d'être discutée. La clameur démocratique la re-
poussait absolument; et parmi les nouveaux conserva-
teurs eux-mêmes, la plupart s'associaieiit à cette répul-
sion, par conviction réelle, ou par entraînement, ou par
faiblesse. Le parti monarchique bourgeois, qui venait
de triompher en juillet 1830, avait là une occasion écla-
tante de consolider et d'élever sa victoire en rompant
décidément avec les traditions révolutionnaires et en
pacifiant les classes supérieures du pays. Que, dans une
monarchie représentative, une chambre héréditaire
soit une garantie à la fois de stabilité et de liberté, une
école de gouvernement légal et d'opposition tempérée,
c'est une vérité que la raison pressent, que l'expérience
démontre, qu'admettaient, avant 4830, presque tous les
amis éclairés de la monarchie conslitutionnelle, et dont
les partisans de la république démocratique ont seuls
le droit de ne tenir nul compte, puisqu'ils ne veulent
pas de la monarchie. Les grands pouvoirs pohtiques
ne naissent qu'à deux sources, l'élection ou l'hérédité;
hors de là, il n'y a que des magistratures. La monarchie
représentative peut combiner et faire agir ensemble ces
deux principes : c'est surtout par là, et à ce prix, qu'elle
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 227
est un goiiYernement excellent, qui donne à tous les
intérêts sociaux, aux intérêts civils comme aux intérêts
politiques, à la famille comme à l'État, à la liberté
comme au pouvoir, les meilleurs gages de force et de
sécurité.
L'aversion du principe de l'hérédité est l'un des sen-
timents les plus vifs des fauteurs, sincères ou pervers,
de révolutions. Aversion bien naturelle, car le change-
ment et le nivellement étant les deux passions perma-
nentes de l'esprit révolutionnaire, l'hérédité, partout
où il la rencontre, est le premier obstacle qu'il ait à
renverser. Mais pour se satisfaire à ce prix, l'esprit
révolutionnaire méconnaît et viole la règle fondamen-
tale de toute bonne organisation politique, qui est de
mettre les 'lois que font les hommes en harmonie avec
les lois providentielles que Dieu a établies sur les socié-
tés humaines, et d'assurer, à chacun des grands prin-
cipes qui gouvernent le monde, sa part dans le gouver-
nement des nations. Or l'ijérédité est évidemment l'un
de ces principes; elle joue, dans la vie sociale de
l'humanité, un rôle si important que tout État qui ne
sait pas, sous telle ou telle forme, par telle ou telle insti-
tution, en tenir suffisamment compte, demeure incom-
plètement constitué, et porte dans son sein des germes
de désordre et de fragilité qui ne manquent jamais de
se développer.
A part même les considérations générales d'organisa-
tion politique, la France avait, dans cette question, un
intérêt de circonstance impérieux et pressant. Par-
228 CHAPITRE XII.
tout, et notamment dans les classes naturellement ap-
pelées à l'activité politique, notre société a surtout be-
soin aujourd'hui de pacification et d'accord. Tant que
l'ancienne noblesse française et la bourgeoisie fran-
çaise s'obstineront à demeurer jalouses et désunies, au
lieu de se résigner à être puissantes ensemble, nous
aurons la révolution en permanence, c'est-à-dire l'an-
archie et le despotisme tour à tour, au lieu de la stabi-
lité et de la hberté à la fois. Or cette pacification des
classes longtemps rivales ne peut se faire que dans la
vie publique commune et au sein du gouvernement ;
il faut qu'elles se rencontrent là tous les jours, qu'elles
y exercent les mêmes droits et y défendent les mêmes
intérêts, sous le poids de la même responsabilité devant
le pays. Que les anciennes et les nouvelles influences
sociales, que des gentilshommes et des bourgeois se
mêlent dans la Chambre héréditaire comme dans la
Chambre élective, un peu plus tôt ou un peu plus tard
ia paix s'y fera entre eux, et la paix entre eux, c'est la
fin de la révolution. En 1814 la Charte avait commencé
cette œuvre; en 1830, le nouveau parti monarchique,
vainqueur dans la lutte, pouvait l'accomplir ; il pouvait,
avec dignité et sans péril, ofirir à l'ancien parti monar-
chi(pic, dans la Chambre héréditaire, une situation
que, dignement aussi, celui-ci pouvait accepter. Ils au-
raient grandi l'un et l'autre dans ce rapprochement
l)ralique et progressif, fait sans condition et sans bruit.
L'esprit révolutionnaire et l'esprit démocratique
n'ont pas souilcrt ce beau résultat; ils ont étoutfé, au
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832\ 229
sein des classes moyennes Yictorieiises en 1830, ces
grands instincts d'ordre et de gouvernement qui, dans
les grandes circonstances politiques, sont le bon sens
pratique et efficace ; et au moment même où la i)aciri-
cation des deux éléments du parti monarchique pouvait
faire un pas décisif, la séparation et l'irritation se sont
aggravées entre eux.
Un fait mérite peut-être d'être remarqué. Nous sié-
gions dans la Chambre des députés, M. Royer-Collard,
M. Thiers et moi, tous trois représentants, avec des
principes et à des degrés divers, du régime monarchi-
que constitutionnel, et tous trois bourgeois. Nous sou-
tînmes tous trois l'hérédité de la pairie, également con-
vaincus tous trois de son importance pour le succès du
gouvernement que nous tentions de fonder.
Pouvait-elle être sauvée ? J'en doute. Non que le
courant démocratique fût insurmontable ; il était bien
moins fort en réalité qu'en apparence ; mais les moyens
d'y résister étaient très-faibles. La discussion fut favora-
ble à l'hérédité. Au moment du vote sur l'amendement
qui proposait de la maintenir, le général Bugeaud me
dit : «C'est dommage que ceci*fmisse sitôt; vous n'aviez
pas vingt voix au commencement de ce débat ; vous
en aurez davantage. » Le principe de l'hérédité eut
quatre-vingt-six voix contre deux cent six, et celle du
général Bugeaud en était une.
La situation de M. Casimir Périer dans cette question
fut amère : il était partisan de l'hérédité de la pairie ;
il le proclamait hautement, et il en proposait l'abo-
230 CHAPITRE XII.
lition. Personne n'est en droit de le lui reprocher,
car personne n'osa lui conseiller d'agir autrement.
Nous étions à l'aise, mes amis et moi, pour sou-
tenir l'hérédité dans la discussion; nous n'étions pas
chargés de résoudre la question ; mais nul d'entre nous
ne se hasarda à nier la nécessité que M. Casimir Périer
consentait à subir. Ce fut, au milieu de ses succès contre
l'anarchie, la part de mauvaise fortune de ce grand
citoyen qu'emporté par l'urgence de la résistance maté-
rielle, il fut en même temps entraîné, en matière d'in-
stitutions et de lois politiques, à de fâcheuses conces-
sions. Il en éprouvait un profond chagrin, car son
esprit, qui s'élevait de jour en jour au-dessus même de
sa situation, sentait fortement la nécessité d'une politi-
que conséquente, qui rétablît l'ordre par les institutions
permanentes de l'État comme par les actes quotidiens
du pouvoir ; et, ne suffisant pas aussi bien à l'une qu'à
l'autre tâche, il se plaignait quelquefois de ses amis et
de son sort, aussi triste que s'il n'eût pas réussi à refou-
ler le flot de l'anarchie, ce qui était sa mission propre
et son glorieux dessein. Tristesse digne d'une grande
âme.
Rien ne fit plus ressortir la pénible situation de
M. Casimir Périer dans cette affaire que la mesure à
laquelle il fut contraint de recourir pour assurer, dans
la Chambre des pairs, cette abolition de l'hérédité qu'il
déplorait. Une ordonnance du Roi envoya dans cette
Chambre trente- six nouveaux membres appelés et rési-
gnés à mutiler de leurs propres mains le corps dans le-
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832;. 231
quel ils entraient. Et, pour ajouter encore a Tétrange
contradiction de la mesure, la puissance du principe et
du sentiment de riiércdité y fut solennellement recon-
nue et acceptée. Deux jeunes gens encore mineurs, et
sans autre litre que leur nom, les fils du maréchal Ney
et du général Foy, furent du nombre des nouveaux
pairs. Noble et juste hommage rendu à la mémoire de
leurs pères, à la gloire militaire de l'un, à la gloire mili-
taire et politique de Tautre ; et en même temps protesta-
tion éclatante en faveur de cette hérédité naturelle des
situations ainsi consacrée dans l'acte même destiné à
l'abolir.
Dans une autre circonstance moins grave et pourtant
pénétrante, M. Casimir Périer eut le regret, non pas
d'agir contre son propre sentiment, mais de ne pas le
manifester. Un député dont les opinions convenaient
mal à son nom, M. Auguste Portalis, proposa l'entière
abolition de la loi du 19 janvier i8i6, qui avait institué,
pour l'anniversaire du 21 janvier, un deuil national et
légal, ainsi que l'érection d'un monument en expiation
de la mort de Louis XVI. Cette proposition devint,
entre les deux Chambres, l'occasion d'un conflit obstiné.
En abrogeant plusieurs des dispositions de la loi du
19 janvier 1816, la Chambre des pairs voulait que le 21
janvier restât un jour férié et de deuil; la Chambre des
députés persistait à voter la complète abrogation de la
loi. Dans ce long débat, et au sein de l'une comme de
l'autre Chambre, le cabinet garda un absolu silence.
Ce fut au duc de Broglie qu'appartint l'honneur de
232 CHAPITRE XII. ,
manifester, dans leur difficile harmonie, les sentiments
divers qu'mie telle question devait inspirer; et il le fit
avec cette fermeté scrupuleuse et délicate qui caractérise
son talent comme son âme : « Qu'exige ici, dit-il, le bien
de la paix? Qu'exige cet esprit de sagesse, de modéra-
tion, de prudence, qui doit présider à tout gouverne-
ment régulier, cet esprit de conciliation qui termine les
révolutions et qui doit être le bon génie de la Révolu-
tion de juillet ?
« Qu'on ne place pas chaque année, à jour fixe, sur
tous les points de la France, les partis en présence les
uns des autres, autour du catafalque solennel; qu'on
n'excite pas chaque année, à jour fixe, les citoyens à se
montrer au doigt les uns les autres, selon qu'ils obéis-
sent ou résistent à l'injonction de se vêtir d'une couleur
déterminée; qu'on aille même au devant de toute
chance de désordre en prévenant, par la continuité
non interrompue des transactions de la vie civile, l'oi-
siveté dangereuse d'un jour férié politique.
« Mais après avoir ainsi fait aux motifs raisonnables,
aux motifs honnêtes, légitimes, qui sans doute ont
inspiré dans l'autre Chambre la résolution qui nous
occupe, et lui ont valu le suffrage de la majorité, une
part large et suffisante, restent cependant, de la loi du
19 janvier ainsi épurée, des dispositions capitales.
« Reste d'abord la déclaration publique, authentique,
solennelle, que le 21 janvier est un jour de deuil pour
la France; non de ce deuil extérieur qui dégénère
promptement en puérile simagrée, mais de ce deuil
M. CASIMIR PÉRTÈR ET L'ANARCHIE (1831-1832;. 233
moral qui réside au fond du cœur; un de ces jours
que les anciens appelaient néfastes, un jour de re-
cueillement et de méditation, fécond en enseignements
douloureux.
« Reste en second lieu l'obligation imposée à la
justice indignement outragée, odieusement profanée,
horriblement parodiée il y a quarante ans, de voiler sa
face à pareil jour et de fermer son sanctuaire.
« Qui nous. demande le sacrifice de ces dispositions ?
c Est-ce riionneur national qui nous demande de
déclarer que le 21 janyier est un jour comme un autre,
un jour que rien ne distingue de la série des jours or-
dinaires, que rien ne recommande au souvenir de la
génération qui finit, au souvenir de la génération qui
s'élève, à celui des générations qui leur succéderont?
«Est-ce l'honneur national qui nous demande de dé-
clarer que le procès de Louis XVI est un procès comme
un autre, l'une de ces causes soi-disant célèbres qui
amusent huit jours durant la curiosité des oisifs, et qui
s'ensevelissent ensuite dans les in-folio des juriscon-
sultes ?
« Je ne sais, messieurs, mais tout ce que j'ai de sang
français dans le cœur se soulève à cette pensée
Plus j'y réfléchis, plus je demeure convaincu que ce
sacrifice, si nous le faisons, nous ne le ferons ni à l'hon-
neur national, ni au repos public, ni à l'intérêt de no-
tre gouvernement ; nous le ferons à une influence
extraparlementaire qui s'efforce, mais qui s'efforcera
vainement, je l'espère, de l'imposer aux pouvoirs
234 CHAPITRE XI [.
publics Il faut s'entendre sur le mot oubli: autre
chose est l'oubli des personnes^, l'oubli des votes, l'ou-
bli des opinions, l'oubli des erreurs ; autre l'oubli des
grands événements de l'histoire et des grandes leçons
qui s'y rattachent, L'Évangile, qui est la loi des lois et
la Charte du genre humain, nous prescrit indulgence,
tendresse même pour les êtres faibles et pécheurs;
mais il nous prescrit en même temps l'horreur du
mal en lui-même. C'est un précepte qui s'applique à la
politique comme à toutes choses. Pour tes hommes qui
ont pris part au malheureux événement qui nous oc-
cupe, paix, charité, respect même; il y en eut de très-sin-
cères; d'ailleurs les temps étaient horribles; les esprits
étaient dans un étrange état. Qui de nous, hormis ceux-
là qui firent glorieusement leurs preuves , qui de .nous
oserait répondre qu'il fût sorti de l'épreuve à son hon-
neur ? Mais, quant au 21 janvier lui-même, point de
molle complaisance, point de sophisme, point d'oubli
non plus. Au temps où nous vivons, lorsque l'ouragan
des révolutions gronde sur la tête des peuples et des rois,
il importe à la France, il importe au monde de n'en pas
perdre la mémoire. »
Je prends plaisir à reproduire ici ces belles et judi-
cieuses paroles, qui honorent également et celui qui les
a prononcées, et l'assemblée dont il était l'interprète,
et ce temps de liberté où la vérité apparaissait toujours,
pure et brillante, dans quelque coin de l'horizon chargé
de nuages et d'orages. « Le duc de Broglie est bien
heureux, me dit le lendemain M. Casimir Périer, avec
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 235
un sentiment d'approbation très-sincère, quoique un
peu triste : il a pu dire ce que pensent tous les hon-
nêtes gens. »
Nous n'avionS;, avec M. Casimir Périer, mes amis et
moi, point d'autre dissidence que ces nuances de con-
duite ou de langage que faisait apparaître la diversité des
situations, non celle des sentiments. Pendant toute la
durée de son cabinet, et d'autant plus librement que
j'étais tout à fait en dehors du pouvoir, je lui donnai
mon plus actif concours : non-seulement pour soute-
nir, dans les débats des Chambres, les actes de sa poh-
tique passionnément attaquée, mais pour la rattacher
à des principes rationnels et lui conquérir les âmes aussi
bien que les suffrages. C'est la grandeur de notre pays
(je ne veux pas dire c'était) que le succès purement
matériel et actuel n'y suffit pas, et que les esprits ont
besoin d'être satisfaits en même temps que les inté-
rêts. Ce n'était pas assez, en 1831, de résister en fait;
il fallait aussi résister en principe, car la question
était d'ordre moral autant que d'ordre politique, et il
n'y avait pas moins d'anarchie à combattre dans les
têtes que dans les rues. Une révolution venait de
s'accomplir ; des forces très-diverses y avaient con-
couru, le bon droit et les mauvaises passions, l'esprit
de légalité et l'esprit d'insurrection : il fallait dégager
ce grand événement des éléments révolutionnaires qui
s'y étaient mêlés et dans lesquels tant de gens s'effor-
çaient de le retenir, ou même de l'enfoncer plus avant.
Le peuple, ou, pour parler plus vrai, ce chaos d'hommes
236 CHAPITRE XII.
qu'on appelle le peuple, investi du droit souverain
et permanent de faire et de défaire son gouvernement,
au nom de sa seule volonté, et l'élection populaire don-
née, au nom de cette même souveraineté, comme seule
base légitime de la nouvelle monarchie, c'étaient là les
deux idées dont, en 1831, les esprits étaient infectés :
idées aussi fausses que vaines, qui tournent au service
du mal le peu de vérité qu'elles contiennent, et qui éner-
vent, en attendant qu'elles le renversent, le gouverne-
ment qu'elles prétendent fonder. Quoi de plus choquant
que de faire, du pouvoir appelé à présider aux desti-
nées d'une nation, un serviteur qu'elle peut congédier
quand il lui plaît ? Et quel mensonge que la prétention
d'élire un roi au moment même où l'on invoque la
monarchie comme l'ancre de salut ! J'étais toujours
tenté de sourire quand j'entendais dire, du roi Louis-
Phihppe, le Roi de notre choix, comme si, en 1830,
nous avions eu à choisir, et si M. le duc d'Orléans n'avait
pas été l'homme unique et nécessaire. J'attaquai haute-
ment ces illusions d'une badauderie vaniteuse et ces
sophismes de la force matérielle qui veut se satisfaire et
n'ose s'avouer. Je niai la souveraineté du peuple, c'est-
à-dire du nombre, et le droit permanent d'insurrec-
tion. Je montrai, dans M. le duc d'Orléans, ce qu'il était
en effet, un prince du sang royal heureusement trouvé
près du trône brisé, et que la nécessité avait fait roi. La
France avait traité avec lui comme on traite, pour se
sauver, avec le seul qui puisse vous sauver. En présence
de l'anarchie imminente, un tel contrat peut devenir
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANAUCIJIE (1831-1832). 237
une bonne base de gouvernement, et de gouvernement
libre, car il a lieu entre des forces réellement distinctes
Tune de l'autre, et il admet des droits et des devoirs
mutuels sans que, ni à l'un ni à l'autre des contrac-
tants, il suppose ou confère la souveraineté. 11 ne faut
jamais se lasser de le répéter, pour rabattre et retenir à
son juste niveau l'orgueil bumaiii : Dien seul est souve-
rain, et personne ici-bas n'est Dieu, pas pins les peuples
que les rois. Et la volonté des peuples ne suffit pas à
faire des rois ; il faut que celui qui devient roi porte
en lui-même et apporte en dot, au pays qui l'épouse,
quelques-uns des caractères naturels et indépendants
de la royauté.
Ce n'était pas sur ce terrain que se plaçait, quand il
se défendait lui-même, M. Casimir Périer, peu familier
avec la méditation pbilosophique et d'un esprit plus
ferme que fécond; mais il comprenait à merveille la va-
leur pratique de ces idées, et il me savait beaucoup de
gré de les produire à son profit et sous son drapeau :
« Je suis, me disait-il, un homme de circonstance et de
lutte; la discussion parlementaire n'est pas mon fait;
vous reviendrez un jour ici, à ma place, quand le duc
de Broglie ou le duc de Mortemart ira aux affaires
étrangères. »
Le roi Louis-Philippe n'avait pas plus de penchant
que M. Casimir Périer pour la philosophie politique,
et il avait été dans sa jeunesse bien plus imbu que lui
des doctrines de la révolution. Mais il était doué d'un
esprit d'observation admirable et singulièrement promit
238 CHAPITRE XII.
à saisir les enseignements de rex}»érience ; sinon pour
en tirer les vérités générales qu'elle contient, du moins
pour reconnaître_, dans chaque occasion, ce qui est pra-
ticable, utile et sage. Il avait, dans le cours de son aven-
tureuse vie, senti la fausseté et secoué le joug de bien
des préjugés de son temps, et chaque jour, à mesure
qu'il régnait, son esprit s'élevait au-dessus de son passé.
Il démêla sur-le-champ que ma façon de comprendre
et de présenter la Révolution qui venait de le mettre sur
le trône était la plus monarchique et la plus propre à
fonder un gouvernement, 11 ne l'adopta point ouverte-
ment ni pleinement; il avait, pour agir ainsi, trop de
gens à ménager; mais il me témoignait son estime, et
me donnait clairement à entendre que nous nous enten-
dions. Plus tard, et quand j'eus vécu longtemps auprès
de lui, il me répétait sans cesse : «Vous avez mille fois
raison; c'est au fond des esprits qu'il faut combattre
l'esprit révolutionnaire, car c'est là qu'il règne; mais,
pour chasser les démons, il faudrait un prophète. »
Au sein des Chambres et dans le public qui soutenait
le gouvernement, ma défense systématique de la poli-
tique de résistance rencontrait beaucoup d'approbation,
mais une approbation souvent contenue au fond des
âmes, et plus honorable pour moi qu'efficace pour notre
cause. Quand venait le jour de quelque épreuve difficile,
on me trouvait troj) absolu ou trop téméraire; et, soit
incertitude d'esprit, soit faiblesse de cœur, on cédait,
en me louant de les combattre, aux tendances qu'on
redoutait. Je n'en veux citer qu'un exemple.
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 239
En jamieri832, dans la discussion du projet de loi
sur la liste civile;, M. de Montalivet parla des sujets du
Roi. Un violent orage éclata soudain : « C'est nous qui
avons fait le Roi ! il n'y a plus de sujets ! le peuple sou-
verain ne peut être composé de sujets! c'est une contre-
révolution qu'on tente ! » M. de Montalivet s'expliqua
avec mesure; le garde des sceaux, M. Barthe, dit que
le Roi était l'image vivante et en même temps le premier
sujet de la loi; on essaya, mais en vain, des interpréta-
tions les plus calmantes. Le tumulte était aussi absurde
au fond qu'incouAcnant dans la forme; le mot sujets
n'avait absolument rien à démêler ni avec le régime
féodal, ni avec le pouvoir absolu; dans les républiques
comme dans les monarchies, au sein des villes libres
et commerçantes aussi bien que dans les châteaux des
seigneurs terriens, ce mot exprimait simplement la re-
lation du citoyen ou de l'habitant avec le pouvoir su-
prême de l'État. Henri Dandolo à Venise, Jean de \Yitt
à Amsterdam, lord Chatliam dans le parlement d'An-
gleterre, étaient et se disaient sujets du gouvernement,
populaire ou royal, de leur patrie, aussi bien que Snlly
était sujet de Henri IV et le duc de Saint-Simon de
Louis XIV. Et il faut bien qu'indépendamment des di-
verses formes de gouvernement et des divers degrés de
liberté, il y ait un mot qui marque l'obéissance, la dé-
férence et le respect dus par tous les membres de la
société au pouvoir qui la représente et la gouverne. Il
serait choquant que ce pouvoir ne fût traité par ses su-
bordonnés qu'avec la simple politesse que se témoignent
240 CHAPITRE XII.
entre eux des égaux ; la Ycrité comme le bon ordre
veulent autre chose, et ni la fierté, ni la liberté de l'hon-
nête homme n'ont à en souffrir. Cent soixante-cinq
députés en jugèrent autrement, et protestèrent contre
une expression « inconciliable, dirent-ils, avec le prin-
cipe de la souveraineté nationale, et qui tendait à déna-
turer le nouveau droit public français. » J'étais d'un
sentiment si contraire que j'aurais cru manquer à un
devoir politicjue, comme à une convenance morale, si
j'avais cessé de témoigner mon respect au Roi de mon
pays, dans la forme consacrée par le droit et l'usage de
presque tous les États, constitutionnels ou non. Je con-
tinuai donc publi([uement, dans mes rapports officiels
ou privés avec le Roi, à me dire son fidèle sujet. La
Chambre des députés, si je ne me trompe, m'en a tou-
jours approuvé, car elle était au fond de mon avis, et le
5 janvier 183"2, elle mit fin, par un ordre du jour pur
et simple, au débat soulevé à cet égard. Mais son énergie
monarchique n'alla pas plus loin ; elle céda en fait après
avoir refusé de céder en principe, et le mot sujet dispa-
rut presque complètement du langage de la monarchie.
Pendant que nous étions absorbés dans ces débats, le
monde où j'avais longtemps vécu, cette société pohe,
bienveillante et lettrée qui s'était ralliée sous l'Empire
et brillamment développée sous la Restauration, dispa-
raissait de jour en jour. Ses plus éminents caractères,
le goût des jouissances de l'esprit et de la sympathie
sociale, la tolérance libérale pour la diversité des ori-
gines, des situations et des idées, cédaient à l'empire
M. CASIMIR PKRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 241
des intérêts et des passions politiques. La discorde s'é-
tait mise dans les salons; entre les classes cultivées et
influentes qui s'y rencontraient, les rivalités amères et
les séparations haineuses avaient recommencé. Les
émeutes prolongées, le trouble des affaires, les inquié-
tudes de l'avenir, ces bruyants et menaçants retours
des temps révolutionnaires convenaient peu à des réu-
nions 011 l'on ne venait chercher que des relations
douces et de généreux plaisirs. Plusieurs des hommes
distingués qui y portaient naguère le mouvement et
l'éclat s'étaient jetés corps et âme dans la vie publique.
Parmi les femmes supérieures ou charmantes qui en
avaient été le centre et le lien, les unes, madame de
Staël, Madame de Rémusat, la duchesse de Duras ne vi-
vaient plus; d'autres avaient quitté Paris, à la suite de
leurs maris ou de leurs parents appelés par des fonctions
diplomatiques à l'étranger; M. de ïalleyrand et la du-
chesse de Dino sa nièce étaient à Londres; M. et madame
de Sainte-Aulaire, à Rome; M. et madame de tarante, à
Turin. Rebuté par les désordres matériels ou par les
obscurités de la politique, le grand monde européen ne
venait plus guère chercher à Paris ses plaisirs. La so-
ciété française voyait ses plus brillants éléments disper-
sés en même temps que la violence des événements
enlevait à ses mœurs et à ses goûts leur ancienne et
douce domination.
Quand je recherche dans mes souvenirs de 1831, je
n'y retrouve que trois personnes autour desquelles la
société vînt encore se réunir sans autre but que de s'y
T. II. 16
242 CHAPITRE XII.
plaire. Imperturbable dans ses habitudes comme dans
ses sentiments à travers les révolutions^ madame de
Rumford réunissait toujours dans son salon des Français
et des étrangers^ des savants, des lettrés et des gens du
monde, et leur assurait toujours, tantôt, autour de sa
table, l'intérêt d'une excellente conversation, tantôt,
dans des réunions plus nombreuses, le plaisir de la mu-
sique la plus choisie'. Avec moins d'appareil mondain
et par l'agrément de son esprit à la fois sensé et fin, ré-
servé et libre, la comtesse de Boigne attirait dès lors un
petit cercle d'habitués choisis et fidèles; élevée au miheu
de la meilleure compagnie de la France et de l'Europe,
elle avait tenu pendant plusieurs années la maison de
son père, le marquis d'Osmond, successivement am-
bassadeur à Turin et à Londres ; sans être le moins du
monde ce qu'on appelle une femme politique, elle pre-
nait aux conversations politiques un intérêt aussi intel-
ligent que discret; on venait causer de toutes choses
avec elle et autour d'elle sans gêne et sans bruit. Douée,
depuis son entrée dans le monde, du don d'attirer les
hommes les plus distingués de son temps et de les
1 Cinq ans après la mort de madame de Rumford , et sur
le vœu de sa famille , je recueillis mes souvenirs sur sa per-
sonne, sa vie et son salon dans un petit écrit, dont quelques
extraits ont été insérés dans la Biographie universelle de MM. Mi-
cliaud, m.ais qui n'a été imprimé que pour ses amis et connu
en entier que d'eux seuls. Je le joins aux Pièces historiques
placées à la fin de ce volume ; il n'est peut-être pas sans inté-
rêt comme esquisse des mœurs de ce temps. {Pièces historiques,
n" VII.)
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1S31-1833). 243
retenir tous auprès d'elle, se disputant les préférences
de son amitié, madame Récamier continuait à jouir
de ses diverses et fidèles intimités, fidèle elle-même
aux plus modestes comme aux plus illustres, aussi sûre
dans ses sentiments que charmante dans le commerce
habituel de la vie, et possédant le rare privilège de ne
jamais perdre un ami autrement que par la mort. De
ces trois personnes justement considérées et recher-
chées, madame de Rumford était, en 1831, la seule chez
qui j'allasse habituellement ; je connaissais assez peu,
à cette époque, madame de Boigne ; et la violence de
M. de Chateaubriand contre le gouvernement de 1830
ne me permettait pas la société intime de madame Réca-
mier, quoique mes relations affectueuses avec sa nièce,
madame Lenormant, m'en donnassent l'occasion et le
motif.
Je n'allais donc guère dans le monde, et le monde
n'offrait plus, à moi ni à personne, le même attrait. Ses
salons n'étaient plus le foyer de la vie sociale; on n'y
retrouvait plus cette variété et cette aménité de rela-
tions, ce mouvement vif et pourtant contenu, ces con-
versations intéressantes sans but et animées sans com-
bat qui ont fait si longtemps le caractère original et
l'agrément de la société française. Les partis se dé-
ployaient avec toute leur rudesse ; les coteries se resser-
raient dans leurs étroites limites. La hberté politique,
surtout quand l'esprit démocratique y domine, a des
conditions dures et des biens sévères. Je ne connais que
la vie domestique qui donne alors, après les violences
244 CHAPITRE XII.
et les fatigues de la vie publique, un vrai délassement
et le bonheur dans le repos.
Nous avions pourtant à cette époque, mes amis et
moi , un grand privilège ; nous trouvions, dans notre
cercle propre et intime, ce charme social que le monde
parisien ne possédait plus. C'était surtout chez le duc de
Broglie que nous nous réunissions. Quand elle n'aurait
pas eu l'attrait de tous les souvenirs attachés à son nom,
la duchesse de Broglie aurait suffi, par elle-même et à
elle seule, pour attirer et fixer autour d'elle la société la
plus exigeante et la plus choisie. Grande et charmante
nature, en qui s'unissaient, par le plus facile accord, la
vertu et la grâce, la dignité et l'abandon, l'élégante
richesse de l'esprit et la parfaite simplicité de l'âme,
les plus beaux dons de Dieu reçus et possédés avec au-
tant de scrupule et de modestie que si elle eût toujours
été au moment de lui rendre compte de l'usage qu'elle
en avait fait. Quand je sortais de mon propre intérieur,
c'était dans sa société que j'allais chercher ces jouis-
sances du libre mouvement des idées et de la sympa-
thie morale qui reposent l'âme des travaux et des tris-
tesses de la vie, sans mollesse ni mauvaise distraction.
J'ai hésité à me donner le triste plaisir de quelques pa-
roles de tendre respect à sa mémoire; mais à ne rien
dire d'une personne si rare et qui tenait tant de place
dans le cœur et la vie de ses amis, je me sentirais
comme coupable de mensonge, quoique bien sûr de ne
pas me satisfaire en en parlant.
Je n'avais jusques-là connu que de loin, et par des
M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE (1831-1832). 245
rapports assez peu bienveillants, le Journal des Débals
et ses propriétaires, MM. Berlin. En entrant en 1830
dans la Chambre des députés, j'y avais trouvé l'un des
deux frères, M. Berlin de Veaux, et nous avions pensé
et voté ensemble. Depuis la Révolution de Juillet, il
soutenait avec la plus intelligente fermeté la politique
de résistance, et pendant mon ministère de l'intérieur
il m'avait prêté son constant appui. M. Casimir Périer
trouva également en lui un allié aussi sûr qu'efficace,
et j'entrai alors avec lui en habituelle relation. C'é-
tait un esprit singulièrement juste, sagace, prompt,
fécond, varié, plein de verve et d'agrément quand il
n'avait qu'à causer, d'invention hardie et de savoir-faire
quand il fallait agir, et en même temps un caracière
éminemment sociable, facile quoique dominateur,
exempt de toute jalousie, toujours prêt à .accueillir et à
servir, sans aucune susceptibilité d'amour -propre, les
hommes engagés avec lui dans la même cause et pour
qui il se prenait d'amitié. Il aimait, pour son propre
compte, la vie politique, mais plutôt en épicurien qu'en
ambitieux, voulant l'influence libre, non le pouvoir
responsable, et décidé à ne jamais compromettre, pour
aucune satisfaction extérieure, l'importance que son
journal lui assurait. Il avait tenté une fois, mais sans
succès, dans la Chambre des députés, de prendre place
parmi les orateurs : « Avant de monter à la tribune, »
me dit-il en me racontant son échec, « j'avais une foule
« d'excellentes choses à dire, et pas la moindre peur de
« ceux à qui j'aflais les dire ; quand j'ai été là, ma gorge
U6 CHAPITRE XII.
« s'est serrée, ma vue s'est troublée; je n'ai à peu près
« rien dit de ce que j'avais pensé, et je suis revenu à
« mon banc, bien résolu à ne jamais recommencer. »
Après la Révolution de Juillet, vers la fin de septembre
1830, il accepta la mission de ministre du Roi en
Hollande; mais bientôt las des petits devoirs de son
rang et surtout de son éloignement de Paris, il renonça
à la diplomatie comme à la tribune, et vint reprendre
sa place à la Chambre des députés et dans le cabinet
d'où il dirigeait son journal. C'était-là que le soir, et
souvent très avant dans la nuit, il recevait ses amis, et
que, tout en parcourant l'épreuvQ de la feuille qui de-
vait paraître le lendemain, il causait avec eux de toutes
choses, questionnant, avertissant, conseillant, criti-
quant, conjecturant, toujours l'esprit dégagé et sans
humeur, et sincèrement zélé pour le succès de la poli-
tique que soutenait le Journal des Débals. Nous venions
quelquefois, M. Casimir Périer, le comte de Saint-Cricq,
l'un de ses amis particuliers, et moi, faire avec lui une
partie de whist; c'était le moment des conversations
intimes sur l'état des affaires, les questions de conduite,
les perspectives de l'avenir; et nous nous retirions,
M. Périer content de se sentir bien soutenu dans la ~
presse comme à la tribune, M. Berlin de Veaux satisfait
de l'importance de son journal et de la sienne propre,
M. de Saint-Cricq charmé d'avoir passé familièrement
sa soirée avec le président du Conseil, et moi l'esprit
préoccupé des débats du lendemain, mais sans impa-
tience de reprendre ma part dans le pouvoir comme je
M. CASIMIR PÉRIER, ETC. *47
l'avais dans la lutte, et toujours pressé de rentrer chez
moi pour y retrouver un bonheur (jue je me flattais de
garder, quelles que fussent les vicissitudes et les
épreuves de ma vie publique. Confiance imprévoyante :
le bonbeur de l'homme est encore plus fragile (|ue le
sort des États.
CHAPITRE XIII
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX.
Caractère général de la politique extérieure de la France, de
1792 à 1814; — de 1814 à 1830. — Le congrès de Vienne.— La
Sainte-Alliance. — Caractère général delà politique extérieure
du gouvernement de 1830; — de la politique extérieure de
l'opposition après 1830. — De l'alliance anglaise. — Question
belge. — Le roi Louis-Philippe, le roi Léopold et M. de Tal-
leyrand dans la question belge.- — Rapports de M. Casimir
Périer et de M. de Talleyrand. — Question polonaise. — Vitalité
de la Pologne. ^On n'a jamais tenté sérieusement de la rétablir.
— Ce qu'auraient pu faire les Polonais en 1830. — Le général
Chlopicki et sa lettre à l'empereur Nicolas. — Que le gouver-
nement du roi Louis-Philippe n'a jamais donné de fausses
espérances aux Polonais. — Comment et par qui ils ont été
induits en illusion. — Question italienne. — Le Piémont et
Naples, de 1830 à 1832. — Insurrection dans les petits Etats
italiens gouvernés par des princes de la maison d'Autriche
et dans les Etats romains. — Première occupation des Léga-
tions par les Autrichiens. — Ils les évacuent. — Le prînce de
Metternich et M". Casimir Périer sur les affaires d'Italie. —
Le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France à Rome.
— Démarche des grandes puissances auprès du pape pour
lui conseiller des réformes. — Edits du pape. — Nouvelle
insurrection. — Seconde occupation des Autrichiens. • — -Expé-
dition d'Ancônc. — L'amiral Roussin^ devant Lisbonne. —
Grande situation de M. Casimir Périer en Europe. — Pourtant
son succès est incomplet et précaire. — Son propre senti-
ment à ce sujet. — Explosion du choléra à Paris. — Mon sen-
timent sur la conduite du gouvernement et du peuple de
Paris pendant le choléra. — Visite du duc d'Orléans et de
M. Casimir Périer à l'Hôtel-Dieu. — Mort de M. Cuvier. —
Maladie, mortet obsèques de M. Casimir Périer.
(13 mars 1831—16 mai 1832.)
Tous les moralistes, prédicateurs religieux ou obser-
vateurs philosophes, s'accordent à dire que rien- n'est
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX :18.J1-I8i2 . 249
plus difficile à riiomnie que de sortir de la uuiuvaise
Toie quand il y a longtemps marclié. Et les moralistes
chrétiens, qui sont les plus profonds de tous, affirment
que la volonté humaine ne suffit pas seule à une telle
œuvre, et qu'un secours surhumain, l'action de Dieu
sur l'âme, est nécessaire pour que le repentir, devenu
efficace, amène dans l'homme la régénération.
Les politiques, chrétiens ou non, pourraient tenir sur
les nations le même langage. 11 leur est bien plus diffi-
cile de se réformer qu'elles ne le pensent. Quand elles
ont vécu longtemps sous l'empire d'une passion, quand
elles ont tenu longtemps, par leur propre impulsion ou
par celle de leurs chefs, une certaine conduite, il faut
bien du temps et de bien grands efforts pour que l'in-
térêt même et la nécessité surmontent la routine, et les
décident à entrer franchement et de bonne grâce dans
de nouvelles voies.
C'est peut-être en n^alière de politique extérieure, et
quand il s'agit d'introduire dans les rapports des peuples
la justice et le bon sens, que l'œuvre de la réforme
est le plus laborieuse et lente : « Telle est, dit Adam
Smith, l'insolence naturelle du cœur de l'homme que,
pour atteindre au but de ses désirs, il ne consent à em-
ployer les bons moyens qu'après avoir épuisé les mau-
vais. » Plus naturellement encore que l'individu isolé,
les peuples débutent, dans leurs relations au dehors,
par l'insolence et la violence. Que la puissance, le pro-
grès, la grandeur, la gloire soient leur passion, je n'ai
garde de m'en étonner ni de m'en plaindre; s'ils ne
250 CHAPITRE XIII.
ressentaient pas cette passion, c'est qu'ils seraient tom-
bés ou bien près de tomber dans le pire des égoïsmes,
celui de l'apathie. Comme les individus, les nations sont
faites pour vivre entre elles en société, et la société,
c'est le mouvement, l'émulation, le développement,
tantôt par le concert, tantôt par la lutte des idées, des
intérêts et des forces. Ainsi s'est fondée, ainsi a vécu
depuis dix-neuf siècles la (^Ibrétienté, le plus vaste et le-
plus bel exemple de la société entre des peuples et des
États divers. Mais quand je dis que cet exemple est beau,
je me contente à bon marché, et je ne pense qu'au fait
général de la grande société chrétienne sans considérer
la conduite qu'y ont tenue entre eux les gouvernements
et les peuples. Quoique moralement supérieure à celle
de toutes les autres sociétés de l'histoire, la politique
des États chrétiens les uns envers les autres n'en a
pas moins été jusqu'ici voisine de la barbarie. Barbnrie
des spectateurs comme des acteurs, des gouvernés
comme des gouvernants. C'est surtout au delà de leurs
frontières qu'à travers l'éclat des guerres et l'habileté
des négociations se sont déployées les passions gros-
sières et ignorantes des princes et des peuples. L'im-
perfection des gouvernements a toujours été grande,
mais bien plus grande dans les affaires du dehors
que dans celles du dedans. La politique extérieure a
été le théâtre favori de la violence brutale ou habile,
de la fraude et de la badauderie, de l'égoïsme impré-
voyant et de la crédulité emphatique. Dans aucune
autre de leurs fonctions, les gouvernements n'ont été
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-183-2). 251
si indifférents au bien ou au mal, si légers ou si pervers,
ou si chimériques; sur aucun autre sujet, les peuples
ne se sont montrés si ignorants de leurs droits et de
leurs intérêts véritables, si prompts à n'être que dos
instruments et des dupes.
La Révolution française s'était promis et avait promis
au monde la réforme de ce mal comme de tous les
autres. Quand elle disait : « Plus de guerres, plus de
conquêtes, » quand elle posait en principe que la justice
et la morale devaient régler les rapports des États entre
eux comme comme ceux des citoyens dans chaque État,
elle était sincère et croyait vraiment marcher au but
qu'elle proclamait. C'était sa destinée de faire éclater à
la fois les plus nobles ambitions et les plus mauvaises
passions de l'humanité, et d'expier son orgueil dans les
démentis et les mécomptes. Elle a suscité la plus violente
et la plus inique politique extérieure que le monde eût
encore connue, la politique de propagande armée et de
conquête indéfinie, le bouleversement par la guerre
de toutes les sociétés européennes, pour en faire sortir,
aujourd'hui la république partout, demain la monarchie
universelle. C'est dans cette ornière que de 179-2 à
181i, au mépris du bon sens comme du droit, la poli-
tique extérieure de la France a marché.
Comment et par qui commença la lutte? De qui vint
la provocation? Quels furent, au premier moment, les
torts mutuels de la France et de l'Europe ? Quelles né-
cessités, réelles ou imaginaires, justifient ou du moins
expliquent, de l'une et de l'autre part, l'agression et la
252 CHAPITRE XllI.
résistance? Je ne regarde pas à ces questions; je me
borne à marquer le fait dominant, le caractère essen-
tiel des relations de la France avec l'Europe, de 1792 à
1814 : ce fut la guerre, la guerre de révolution et de
conquête, l'atteinte incessante à la vie des gouverne-
ments et à l'indépendance des nations.
En 1814, la France et l'Europe sortirent de cette dé-
testable voie ; d'autres maximes prévalurent dans la po-
litique extérieure des États. 11 ne fut plus question ni
d'une domination unique en Europe, ni de la propagande
des idées ou des institutions par les armes. Des États
très-diversement constitués et gouvernés, des monar-
chies absolues, des monarchies constitutionnelles, de
petites républiques prirent ou reprirent tranquillement •
leur place dans la société européenne. La guerre cessa
d'être le régime habituel des gouvernements et des
peuples. On ne vit plus les territoires et les nations
changer tous les deux ou trois ans de nom et de maître.
Avec la paix et le respect des traditions, le droit reprit
dans la politique extérieure de l'Europe quelque empire.
On a beaucoup attaqué les deux puissances qui, de
1814 à 1830, ont le plus influé sur cette politique, le
congrès de Vienne d'abord, puis la Sainte-Alliance; on a
violemment critiqué l'organisation que le congrès de
Vienne donna à l'Europe, et l'empire que la Sainte-Al-
liance y prétendit exercer. Je n'examine et ne conteste
point ces critiques : il est vrai, le congrès de Vienne a
plus d'une fois disposé arbitrairement des territoires et
de leurs habitants sans grand égard pour leurs droits^»
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832). 253
leurs intérêts et leurs vœux; Tégoïsme des grandes
puissances naguère yictorieuses a tenu dans ses délibé-
rations plus de place qu'une vue haute et libre des be-
soins de l'ordre européen; ses combinaisons géogra-
phiques et diplomatiques n'ont pas toujours été justes
ni heureuses. La Sainte-Alliance avait grand effroi du
progrès de la vie et de la liberté poUtique en Europe;
elle a fait grand abus, surtout grand étalage, du droit
d'intervention dans les États étrangers, posant en prin-
cipe général et permanent ce qui ne peut être qu'une
exception momentanée, un accident justifié par quel-
que grand, direct et clair intérêt. Je ne me fais l'apolo-
giste ni de la Sainte-Alliance, ni du congrès de Vienne;
mais je relève deux faits méconnus ou passés sous si-
lence par leurs ennemis. Tous les reproches qu'on leur
adresse, les gouvernements qui, dans les époques pré-
cédentes, de 1792 à 1814, dominaient en Europe, les
avaient encore plus mérités. Bien plus violemment et
plus continûment que le congrès de Vienne, la Conven-
tion et l'empereur Napoléon P"^ avaient disposé du sort
et du partage des États, terres et âmes. Ils étaient bien
plus violemment intervenus dans les affaires des peuples
étrangers, tantôt détrônant leurs rois, tantôt leur en
imposant de nouveaux, et changeant leurs lois ou leurs
alliances aussi bien que leur sort politique. L'empereur
Napoléon T" n'avait-il pas porté son droit d'intervention
jusqu'à vouloir régler la législation commerciale de
tout le continent européen, et trouver, dans les entraves
imposées à la nourriture ou au vêtement de toutes les
254 CHAPITRE XIII.
familles chez tous les peuples^ des ai'mes pour sa lutte
contre l'Angleterre? Je sais tout ce qui se peut dire pour
défendre, pour expliquer du moins les erreurs et les
violences de cette orageuse époque; je sais aussi les
services qu'à travers ce qu'elle lui a coûté elle a rendus
à la France, et le bien qui est resté de ses œuvres, même
après ses revers. Mais les faits que je viens de mettre
en lumière n'en sont pas moins certains; le bon sens
comme la justice veulent qu'on applique à toutes les
époques ou la même indulgence, ou la même sévérité;
et à tout prendre, il y avait en Europe, après le travail
du congrès de Vienne et sous la domination de la Sainte-
Alliance, plus de liberté et de respect du droit que sous
le régime de la Convention ou de l'empereur Napo-
léon I^r.
En 1830, après la Révolution de juillet, le mouve-
ment qui éclata, en fait de politique extérieure, n'était
qu'un retour routinier vers les pratiques de l'époque
révolutionnaire et impériale, une rechute dans la
guerre de propagande et de conquête; rechute d'au-
tant plus inopportune et périlleuse qu'elle était dénuée
de tout grand et spécieux motif. La France venait de
.faire, envers l'étranger, acte de la plus complète et
de la plus fière indépendance; et cet acte, loin de lui
attirer aucune agression, aucune menace, était re-
connu et accepté de toutes les puissances européennes
avec un empressement qui marquait, sinon leur bon
vouloir, du moins leur prudence et leur désir d'éviter
avec nous tout grand conflit. Jamais politique ne fut
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832 . 255
moins originale, plus empruntée à d'anciennes impres-
sions, plus dépourvue de l'intelligence des temps que
celle où M. Mauguin, le général Lamarque et leurs amis
s'efforcèrent alors d'entraîner le pays et son gouverne-
ment nouveau. Rien, ni dans sa situation, ni dans ses
relations avec l'Europe, n'appelait la France dans une
telle voie, et la plupart de ceux qui l'y poussaient n'é-
taient poussés eux-mêmes que par des réminiscences
de vieillard ou 'des alarmes d'enfant.
Une seule idée, un seul sentiment, au milieu des dé-
clamations de celte époque, avaient quelque ombre de
grandeur : c'était le vœu qu'indépendamment de tout
intérêt direct et actuel, pour remplir une mission de
civilisation et de liberté, la France se fît partout en Eu-
rope le redresseur des torts, le protecteur des faibles,
le patron des bonnes causes impuissantes à triompher
par elles-mêmes. Je ne suis pas de ceux qui sourient
dédaigneusement à cette prétention et la traitent de pure
folie. Tel est maintenant dans le monde l'état des esprits,
tels sont, en dehors des circonscriptions territoriales,
les liens intimes, les rapports rapides et continus des
peuples, qu'il y a, dans ce désir d'une action lointaine
exercée pour les droits et les intérêts des portions di-
verses de la grande société humaine, une certaine me-
sure de vérité et de puissance qlii exige qu'on en
tienne sérieusement compte. Les grands politiques du
xvi^ siècle comprirent le rôle des sentiments religieux,
et leur firent une large part de respect et d'empire; de
nos jours, les sentiments sympathiques et libéraux des
%
256 CHAPITRE XIIl.
peuples les uns envers les autres ont droit, de la part
d'une politique éclairée, à la même attention et aux
mêmes ménagements.
Mais les avocats de cet apostolat général de la France
au service de l'humanité oublient un grand devoir et
un grand fait dont une politique sensée et morale doit
constamment se préoccuper. Le devoir, c'est que les
premiers devoirs d'un gouvernement sont envers sa
propre nation, et qu'il lui doit le bon état intérieur, la
justice, la prospérité, le respect de ses droits, de ses
vœux et de son sang, avant de rien devoir aux peuples
étrangers. Le fait, c'est que l'intervention, par les
armes, dans les affaires d'une nation étrangère n'y
tourne presque jamais au profit de la justice et de la li-
berté. Tantôt cette intervention donne à un parti une
domination factice et passagère, faisant au sein d'un
même peuple des vainqueurs et des vaincus par
l'étranger; tantôt elle ranime les susceptibilités natio-
nales, les élève au-dessus des querelles intérieures, et
rallie contre l'étranger les vainqueurs et les vaincus
qu'il a faits. Et en définitive, la puissance intervenante
se trouve presque toujours obligée ou de se retirer im-
puissante devant l'obstination du mal auquel elle voulait
mettre un terme, ou d'opprimer elle-même le peuple
qu'elle était venue secourir.
C'est que l'indépendance nationale est, chez les
jicuples, un sentiment si naturel, si puissant, si vivace,
(|u'il faut se garder avec grand soin de le blesser, même
quand les apparences du moment semblent inviter l'in-
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832). 257
tervention étrangère et lui promettre un facile succès.
M. Dupin a exprimé ce sentiment d'une façon excessive
quand il a dit : « Chacun chez soi, chacun ponr soi; »
les nations ne sauraient être à ce point isolées et indiffé-
rentes les unes aux autres ; mais malgré la brutalité de
l'expression, il y a, dans l'idée même, un grand fond
de vérité. Quand un peuple a vécu à travers les siècles,
il devient une personne dont l'égoïsme historicme est
légitime et respectable ; c'est une famille à qui il faut
laisser faire elle-même, et comme elle l'entend, ses
propres affaires; c'est une maison où nul étranger n'a
le droit d'entrer de force, même pour y porter la justice
ou la liberté.
La force et la guerre, d'ailleurs, sont de mauvais
moyens pour rétablir ou propager la justice et la li-
berté. C'est par les influences morales et avec le con-
cours du temps que de tels progrès s'accomplissent
réellement et sûrement. L'aspect et l'exemple d'un pays
bien gouverné sont pUis puissants que les armées pour
répandre les idées et les désirs de bon gouvernement.
Ce sont des germes qu'il laut semer et confier au vent,
laissant au sol où ils iront tomber et à ses propriétaires
le soin de les faire croître et de les cultiver comme il
leur conviendra.
La Révolution française et l'empereur Napoléon V^
ont jeté un certain nombre d'esprits, et quelques-uns
des plus distingués, dans une excitation fiévreuse qui
devient une véritable maladie morale, j'allais dire men-
tale. Il leur faut des événements immenses, soudains,
T. II. 17
258 CHAPITRE XIII.
étranges; ils sont incessamment occupés à défaire et à
refaire des gouvernements, des nations, des religions,
la société, l'Europe, le monde. Peu leur importe à quel
prix; la grandeur de leur dessein les enivre et les rend
indifférents aux moyens d'action, aveugles aux chances
de succès. A les entendre, on dirait qu'ils disposent des
éléments et des siècles; et selon qu'à l'aspect de leur ar-
dent travail on serait saisi d'effroi ou d'espérance, on
pourrait se croire aux derniers jours du monde ou aux
premiers jours de la création.
Je l'ai dit ailleurs et je tiens à le redire ici : au milieu
de cette recrudescence révolutionnaire et de ces eifer-
vescences chimériques, ce sera la gloire du roi Louis-
Philippe d'avoir compris et pratiqué une politique
sensée, mesurée, patiente, régulière, pacifique. On en
attribue souvent tout le mérite à sa prudence et à un
habile calcul d'intérêt personnel. On se trompe : quand
on a fait la part, même large, de l'intérêt et de la pru-
dence, on n'a pas tout expliqué ni tout dit. L'idée de la
paix, dans sa moralité et sa grandeur, avait pénétré très
avant dans l'esprit et dans le cœur du roi Louis-Phihppe;
les iniquités et les souffrances que la guerre inflige aux
hommes, souvent par des motifs si légers ou pour des
combinaisons si vaines, révoltaient son humanité et son
bon sens. Parmi les grandes espérances sociales, je ne
veux pas dire les belles chimères, dont son époque et
son éducation avaient bercé sa jeunesse, celle de la paix
l'avait fiappé plus que toute autre, et demeurait puis-
sante sur son âme. C'était, à ses yeux, la vraie conquête
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832 . 259
de la civilisation, un devoir d'homme et de roi; il met-
lait à remplir ce devoir son plaisir et son honneur,
plus encore qu'il n'y voyait sa sûreté.
Pour être modéré et prudent, il ne s'enfermait pas
-d'ailleurs dans une sphère étroite et oisive. En même
temps qu'il maintenait pour la France la paix et refugait
pour sa famille des troncs, il i)ortait son action hors de
nos frontières et soutenait là aussi les intérêts légitimes
de la politique française. A c^té du principe du respect
des traités, il en posait et pratiquait un autre^ le respect
de l'indépendance des États limitrophes de la France et
qui forment comme sa ceinture, la Belgique, la Suisse,
le Piémont, l'Espagne. M. Mole déclarait au baron de
Werther que, si des soldats prussiens entraient en Bel-
gique, les soldats français y entreraient en même temps.
M. de Rumigny portait en Suisse, et 31. de Barante à
Turin, des paroles analogues. La Belgique prenait en
^ffet, péniblement mais sans obstacle étranger, sa place
I)armi les États européens, La Suisse accomphssait li-
brement, dans ses constitutions intérieures, les réformes
qu'à tort ou à raison elle jugeait nécessaires. Le Pié-
mont, bien éloigné alors des innovations politiques, se
serrait contre l'Autriche, mais sans tomber sous sa dé-
pendance, et en ménageant avec soin la France dont il
redoutait Ihostilité et pouvait un jour désirer l'appui.
L'époque se laissait déjà pressentir où l'Espagne aurait
besoin que la France reconnût et soutînt son nouveau
régime politique. Partout autour de notre territoire le
gouvernement du roi Louis-Philippe exerçait son ac-
260 CHAPITRE XIII.
tion, écartant toute intervention étrangère, protecteur
sans ambition, mais efficace, de l'indépendance de ses
voisins et de rinfluence comme de la sûreté de la France
dans son orbite naturelle : « Il faut, disait-il souvent,
peser les intérêts et mesurer les distances; loin de nous,
rien ne nous oblige à engager la France; nous pouvons
agir ou ne pas agir, selon la prudence et l'intérêt fran-
çais; autour de nous, à nos portes, nous sommes en-
gagés d'avance; nous ne pouvons souffrir que les
affaires de nos voisins soient réglées par d'autres que
par eux-mêmes et sans nous. »
A cette politique honnête et judicieuse, mais labo-
rieuse et difficile, il fallait en Europe un point d'ai)pui.
Elle y rencontrait, même chez les puissances qui l'ap-
prouvaient hautement, des dissidences et des méfiances
toujours près de devenir des dangers. Elle avait besoin
d'avoir aussi des adhésions sincères et actives. Elle les
trouva en Angleterre. Non au prix d'aucune conces-
sion à tel ou tel intérêt anglais, ni en vertu d'aucun en-
gagement spécial et formel, mais par le plus naturel et
le plus efficace des liens, par la conformité des poli-
tiques. Pour assurer la paix et le tranquille développe-
ment de ses libertés, la France acceptait, tel qu'il exis-
tait, l'ordre européen. Pour garder l'ordre européen et
la paix, l'Angleterre acceptait non-seulement le nom eau
régime français, mais ses principales conséquences en
Europe, la chute du royaume des Pays-Bas, l'indépen-
dance de la P>elgi(iue, la dislocation prochaine de la
coalition européenne jusque-là en garde contre lu
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX ;183 1-1832;. 261
France. Les deux gouvernements prenaient l'un et
l'autre le même intérêt général et supérieur pour règle
de leur conduite. Ils ayaient l'un et l'autre le régime
constitutionnel pour drapeau. Malgré l'ancienne riva-
lité et les luttes récentes des deux pays, l'entente leur
était facile et presque commandée par leur nouvelle
situation. Le cabinet tory, le duc de Wellington et lord
Aberdeen, en reconnaissant promptement le roi Louis-
Philippe, avaient ouvert cette voie et auraient sans
doute continué de la suivre. Le cabinet wliig, lord Grey
et lord Palmerston, y marchèrent avec empressement
et de bonne grâce. L'Angleterre, animée pour la France
d'une vive sympathie, y poussait ses ministres; la
France, bien qu'un peu surprise, y suivait son Roi.
Ainsi se forma en 1830 et telle était, en se formant,
l'alliance anglaise. Mot impropre et qui exprime mal la
relation des deux gouvernements : plus tard, ils s'al-
lièrent en effet dans certains moments et pour des ques-
tions spéciales, en 1832 pour les affaires de Belgique, en
1834 pour celles de Portugal; mais ils n'avaient point
d'alliance générale et permanente; ils n'étaient liés
l'un à l'autre par aucun engagement ; ils agissaient le
plus souvent de concert, mais en pleine liberté et par
ce seul motif qu'ils étaient du même avis. Et il faut que,
de nos jours, cette politique soit, pour la France, bien
naturelle et bien conforme à l'intérêt national, car elle
a survécu à toutes les révolutions et surmonté les plus
divers obstacles; elle a été la politique de la République
éphémère de 1848; elle est encore aujourd'hui celle du
262 CHAPITRE XIII.
nouvel Empire. Comme le gouvernement du roi Louis-
Philippe^ ces deux gouvernements ont voulu la paix et
accepté l'ordre européen; et comme lui, c'est dans la
bonne entente avec l'Angleterre qu'ils ont cherché le
gage de la paix et un point d'appui pour agir efficace-
ment dans les questions européennes.
Avant que M. Casimir Périer arrivât au pouvoir, du
mois d'août 1830 au mois de mars 1831, tous ces prin-
cipes de la politique extérieure du régime nouveau
avaient été pressentis et mis en pratique. Ils avaient
dicté ses résolutions et ses actes décisifs. Dans l'inté-
rieur du gouvernement, le roi Louis-Philippe employait
toute son influence et sa persévérante adresse à les faire
accepter et suivre par ses plus divers conseillers. Dans
les Chambres, ils avaient été défendus contre les dé-
clamations révolutionnaires ou belliqueuses de M. Mau-
guin et du général Lamarque, et contre les intempé-
rances libérales de M. de La Fayette. Pourtant ils étaient
encore un peu confus, obscurs et flottants. ïls n'avaient
été que superficiellement discutés. Le pubhc n'en dé-
mêlait pas nettement toutes les conditions ni toutes les
conséquences. Surtout ils n'avaient pas encore subi
répreuve des grandes explosions et des grandes luttes
européennes. Ce fut sous le ministère de M. Casimir
Périer, en 1831 et 1832, que la politique de la paix fut
vraiment mise en face de la guerre et contrainte d'en
surmonter toutes les tentations; ce fut alors que la
question belge, la question polonaise et la question
italienne, arrivées à leur crise, amenèrent les prin-
I
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-183-2). 263
cipes qui dirigeaient au dehors la conduite du gouver-
nement de 1830 à apparaître dans tout leur jour et à
déployer toute leur vertu.
Dans la question belge, M. Casimir Périer avait une
bonne fortune rare; il était en complet accord avec les ,
trois hommes qui devaient y exercer le plus d'influence,
le roi Louis-Philippe k Paris, le roi Léopold à Bruxelles,
et M. de Talleyrand à Londres. Et ces trois hommes,
par le tour de leur caractère et de leur esprit, conve -
naient parfaitement à la politique que M. Casimir Périer
sY'tait chargé de faire triompher. C'est la disposition de
notre temps, même parmi les gens d'esprit, de faire peu
de cas de l'action des personnes, et de ne voir dans les
grands événements que l'effet de causes générales qui
en règlent le cours sans que les individus dont le nom
s'y mêle y soient rien de plus que des nageurs emportés
par le torrent, soit qu'ils s'y livrent, soit qu'ils essayent
de lui résister. On dirait que nous assistons à un drame
tout composé d'avance, et que nous mettons notre va-
nité à en traiter dédaigneusement les acteurs, comme
s'ils ne faisaient que réciter leur rôle. Une expérience
intelligente dément cette fausse appréciation des
forces qui président aux destinées des peuples; l'in-
fluence des individus, de leur pensée propre et de leur
libre volonté, y est infiniment plus grande que ne le
suppose aujourd'hui l'impertinence philosophique de
quelques-uns de leurs critiques. L'histoire n'est point
un drame arrêté dès ({u'il commence, et les personnages
qui y paraissent font eux-mêmes en grande partie le
264 CHAPITRE XIII.
rôle qu'ils jouent et le dénoùment vers lequel ils
marchent.
Je me trouvais au Palais-Royal le 17 février 1831^ au
moment où les députes du Congrès belge vinrent pré-
senter au roi Louis-Philippe la déhbération de cette
assemblée qui avait élu son fils, le duc de Nemours,
roi des Belges. J'ai assisté à l'audience que leur donna
et à la réponse que leur fit le Roi^ Je ne dirai pas toutes
les hésitations, car il n'avait pas hésité, mais toutes les
velléités, tous les sentiments qui avaient agité, à ce
sujet, l'esprit du Roi, se révélaient dans cette réponse :
l'amour propre satisfait du souverain à qui le vœu
d'un peuple déférait une nouvelle couronne ; le regret
étouffé du père qui la refusait pour son fils; le judicieux
instinct des vrais intérêts de la France, soutenu par le
secret plaisir de comparer son refus aux efforts de ses
plus illustres devanciers, de Louis XIV et de Napoléon,
pour conquérir les provinces qui venaient d'elles-
mêmes s'offrir à lui; une bienveillance expansive envers
la Belgique à qui il promettait de garantir son indépen-
dance après avoir refusé son trône. Et au-dessus de ces
pensées diverses, de ces agitations intérieures, la sincère
et profonde conviction que le devoir comme la pru-
dence, le patriotisme comme l'affection paternelle, lui
prescrivaient la conduite qu'il tenait et déclarait solen-
nellement. Plus encore peut-être que sa démarche
même, ce langage du Roi, tout eiuprcinl de ses idées et
de ses sentiments personnels, caractérisait fortement
' Pil'ces histuri(ines, no VIII.
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX 1831-18:^1. 2Cô
dès lors sa politique, et devait faire pressentir à ses
ministres comme aux députés beliics , à l'Europe
comme à la France, la persévérance qu'il mettrait à la
pratiquer.
Le prince que ce refus fit monter sur le trône de Bel-
gique, le roi Lcopold, était merveilleusement propre à
la difficile situation qu'il acceptait. Consentant plutôt
qu'empressé à devenir roi, et portant dans l'ambition
même une modération patiente qui semblait aller
jusqu'à l'indifférence, observateur sagace des disposi-
tions des peuples, et connaissant parfaitement l'Europe,
ses souverains, leurs conseillers, le caractère des
hommes et les relations des États, il excellait dans Fart
de ménager les intérêts divers ou contraires, ei savail
attendre l'occasion du succès aussi bien que la saisir.
A peine roi, et pendant qu'on discutait encore les li-
mites de son royaume, il en affermit sur-le-champ les
fondements. Allemand par l'origine et Anglais par
l'adoption, il se fit Français par l'alliance en épousant
la princesse Louise, fille aînée du roi Louis-Philippe :
il se trouva ainsi, dès ses premiers pas, en bons rapports
naturels et légitimes avec tous ses puissants voisins, et
armé de motifs sérieux ou spécieux, tantôt pour se
refuser, tantôt pour accéder à ce que, chacun dans
son intérêt, ils pouvaient lui demander. Des esprits su-
perficiels affectent de mépriser ces liens de famille entre '
les souverains, et de les tenir pour vains entre les États.
Étrange marque d'ignorance ! de tels liens ne sont sans
doute ni infailliblement décisifs, ni toujours salutaires;
266 CHAPITRE XIII.
mais toute l'histoire ancienne et moderne et notre
propre liistoire sont là pour démontrer leur importance
et le parti qu'une politique habile en peut tirer.
M. de Talleyrand^ à Londres^ soutenait de son adhé-
sion personnelle^ et avec un sincère désir de réussir,
la politique qu'il avait été chargé d'y porter. Elle con-
venait à sa situation et à ses goûts, car c'était une poli-
tique à la fois française et européenne. Quelque adonné
qu'il fût à son ambition et à sa fortune. M, de Talley-
rand n'a jamais été indifférent aux intérêts de la France,
de sa sûreté et de sa grandeur. 11 y avait en lui du
patriotisme à côté de l'égoïsme, et il cherchait volon-
tiers, dans le succès de la politique nationale, son propre
succès. C'était avec plaisir et zèle qu'il travaillait à dé-
faire, dans la Conférence de Londres, ce royaume des
Pays-Bas qu'en 1814 la coalition européenne avait fait
contre la France. Et il avait en même temps la satis-
faction de servir, dans ce travail, l'ordre européen, et
de s'y livrer, avec le concours, contraint et triste, mais
sérieusement résigné, des mêmes puissances qui, à
Vienne, en 1815, avaient consacré cette organisation de
l'Europe à laquelle il fallait faire brèche. Les diplomates
de profession forment, dans la société européenne, une
société à part, ({ui a ses maximes, ses mœurs, ses lu-
mières, ses désirs propres, et qui conserve, au milieu
des dissentiments ou même des conflits des États qu'elle
représente, une tranquille et permanente unité. Les
intérêts des nations sont là en présence, mais non leurs
préjugés ou leurs passions du moment; et il peut arriver
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX :i831-i832). iJeT
que l'intérêt général de la grande société européenne
soit, dans ce petit monde diplomatique, assez claire-
ment reconnu et assez fortement senti pour triomplier
de toutes les dissidences, et faire sincèrement pour-
suivre le succès d'une même politique par des hommes
qui ont longtemps soutenu des politiques très-diverses,-
mais ne se sont jamais brouillés entre eux, et ont
presque toujours vécu enscm])le, dans la même atmo-
sphère et au même niveau de l'iiorizon.
Telle était, en 1830 et 1831, la Conférence de Londres,
et M. de Talleyrand y avait pris sa place avec une grande
liberté d'allure et de langage, pour son propre compte
presque autant que pour celui de son sonverain, comme
on entre chez soi et dans sa société habituelle. Il ne
fallait rien moins qu'une telle disposition des esprits et
celte intimité froide, mais réelle, de la diplomatie euro-
péemie, pour résoudre pacifiquement la question belge
et dissiper les nuages qui, des points les plus divers,
venaient à chaque instant l'obscurcir et menacer d'y
jeter la guerre. C'étaient tantôt les émeutes de Paris et
les accès belliqueux de l'opposition dans nos Chambres,
tantôt les prétentions et les bravades inconsidérées des
Belges, tantôt l'obstination intraitable du roi de Hol-
lande, qui portaient au sein de la Conférence, non-seule-
ment l'inquiétude, mais le doute et l'hésitation dans
son œuvre. Un de mes amis, et des plus judicieux, atta-
ché à notre ambassade à Londres, m'écrivait : « Nous
sommes ici personnellement bien placés, et nous con-
tinuerons à l'être bien aussi officiellement si le bon
268 CHAPITRE XIII.
ordre se maintient en France. On est très-bien disposé
pour le Roi et pour son gouvernement ; mais il n'y a
pas moyen d'effacer de leur esprit que la propagande
révolutionnaire qui les menace tous est permanente
chez nous^ et qu'elle n'y est pas suffisamment répri-
mée... Nous faisons tout ce qui est au pouvoir du zèle et
de l'expérience pour simplifier la question extérieure ;
en général elle est peu connue et peu comprise en
France; nos journaux parlent en ignorants du possible
et de l'impossible, et les confondent trop souvent.- Ils
n'ont bien apprécié, à propos de la Belgique, ni les dif-
ficultés, ni les avantages d'abord de l'armistice, puis de
l'indépendance; nous verrons bientôt ce qu'ils diront
de la neutralité si péniblement obtenue et si combattue
par la Prusse. Les hommes d'État d'ici, à quelque parti
qu'ils appartiennent, la regardent comme ce qui doit le
plus satisfaire la France raisonnable; celle neutralité
abat treize forteresses qui nous étaient opposées, rend
la guerre plus difficile à nous faire, et nous ôte, à nous,
un prétexte de la déclarer. Nos fiers-à-bras des boule-
vards en auront de l'humeur, mais les bons esprits en
seront contents. Ces derniers sont malheureusement
en trop petit nombre. Aussi, quand on fait de la poli-
tique, ne faut-il travailler que pour l'histoire. »
Je ne sais si M. de Talleyrand ne pensait qu'à l'his-
toire en traitant, à Londres, la question belge; mais il
y déploya une judicieuse et ferme habileté. C'était, je
l'ai déjà dit, sa disposition naturelle de démêler nette-
ment, dans les affaires dont il était chargé, le but essen-
M. CASIMIR PfÎRIER ET LA PAIX :183I-183:2;. 269
tiel à poursuivre, et de s'y attacher exclusivement,
dédaignant et sacrifiant tontes les questions, même
graves, qui pouvaient l'affaiblir dans la position à la-
quelle il tenait, ou le détourner du point qu'il voulait
atteindre. De 1830 à 1832, il fit à Londres largement
usage de cette méthode : représentant d'un pays et
d'un gouvernement sur qui pesaient, à cette époque,
une foule de grandes questions, il ne vit dans les
affaires de France que la question belge, et dans la
question belge qu'un seul intérêt, l'indépendance et la
neutralité de la Belgique. 11 faisait bon marché des
autres problèmes et événements du temps, Pologne,
Italie, Espagne, Suisse; tantôt gardant, à leur sujet, le
silence; tantôt disant librement ce qu'il en pensait, et,
en tout cas, n'engageant, avec les autres diplomates
ses collègues, point de controverse inutile. Au fond et
dans l'intérêt français, il avait raison d'agir ainsi ; la
Belgique était, en ce moment, à la fois la grande et
la bonne affaire de la France, le point sur lequel elle
pouvait arriver à un résultat certain, prochain, pas
trop chèrement acheté, et important pour sa force
comme pour sa sécurité en Europe. En concentrant
sur la question belge tous ses efforts, M. de Talleyrand
jugeait bien de l'état général des affaires et servait bien
son pays.
En rétablissant l'ordre et en relevant le pouvoir à
l'intérieur, M. Casimir Périer faisait de la poli(i(]ue
extérieure, et la plus efficace qui se i»ùt faire. Il était
d'ailleurs, et sur rimi)ortance de l'alliance anglaise, et
■210 CHAPITRE XIII.
sur la question belge en particulier comme sur les
afTaires générales de l'Europe, non - seulement en
accord, mais en confiance avec M. de Talleyrand, et ils
avaient soin l'un et l'autre d'entretenir et d'accroître
cette confiance en s'en donnant mutuellement d'écla-
tantes marques. M. Périer, qui écrivait très -rarement,
faisait beaucoup valoir, dans ses conversations à Paris,
les services de M. de Talieyrand, et se servait de son fils
aîné, alors secrétaire d'ambassade à Londres, quand il
avait besoin de lui bien expliquer les exigences de la
situation intérieure, ou de se concerter intimement
avec lui. M. de Talieyrand, de son côté, élevait très-
haut, auprès des représentants de l'Europe, l'énergie,
l'esprit politique, tous les mérites de M. Casimir Périer,
et ne laissait échapper aucune occasion de lui témoi-
gner, avec son habileté consommée dans l'art de plaire,
la haute estime qu'il lui portait.
Quand l'armée française, en août 1831, entra sou-
dainement en Belgique pour en chasser les Hollandais
victorieux, l'émotion fut vive à Londres parmi les di-
plomates, et M. de Talieyrand eut quelque peine à calmer
la méfiance et à contenir l'humeur. En informant
M. Casimir Périer qu'il y avait réussi, il terminait sa
lettre par ces mots : « J'espère, monsieur, que vous
serez content de moi. » Je me rappelle le petit mouve-
ment d'orgueilleux plaisir avec lequel M. Casimir Périer
me montra cette lettre, et à d'autres aussi sans doute.
11 apportait d'ailleurs, dans ses relations indirectes
avec M. de Talieyrand, beaucoup de réserve, attentif à
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX ( 183 1-18:3-2 . 271
ne pas blesser le général Sébastian!, en qui il avait con-
fiance et qui le secondait loyalement.
A la tin d'ayril 1832, après dix-huit mois de discus-
sions dans la Conférence de Londres et de négociations
entre les sept puissances qui y étaient ou représentées
ou intéressées, après de patients atermoiements et des
tentatives répétées pour amener, entre les prétentions
des Belges et l'opiniâtreté du roi de Hollande, une
conciliation volontaire, la question belge était enfin
résolue pour l'Europe. Le calîinet de Bruxelles avait
accepté les vingt- quatre articles adoptés le 15 oc-
tobre 1831 par la Conférence pour régler la séparation
de la Belgique et de la Hollande. Les cabinets de Paris
et de Londres, de plus en plus unis, avaient ratifié pour
leur compte ces articles, sans attendre Fadhésion finale
des trois puissances du Nord. Le comte Orloff, envoyé
à La Haye par l'empereur Nicolas pour déterminer le
roi de Hollande à céder enfin, avait échoué dans ses
efforts, et était reparti pour Pétersbourg, en remettant
au roi Guillaume la déclaration que l'empereur son
beau-frère laisserait désormais la Hollande supporter
seule les conséquences de son obstination, et n'apporte-
terait nul obstacle aux mesures que la Conférence de
Londres pourrait employer pour la contraindre. C'était,
de la part de l'empereur Nicolas, un éclatant sacrifice
des liens de famille et de ses propres sentiments poli-
tiques à la paix européenne. A la suite de cette déclara-
tion, l'Autriche, la Prusse et la Bussie avaient, comme
la France et l'Angleterre, et sauf quelques réserves de
272 CHAPITRE XIII.
convenance, ratifié le traité des vingt-quatre articles.
On ne pouvait pas encore dire que l'œuvre fût accom-
plie, car le roi de Hollande persistait à repousser ce
traité, et tout faisait pressejitir que la force seule lui
arracherait son consentement; mais le succès de la
France était assuré; son gouvernement, c'est-à-dire le
roi Louis-Philippe et M. Casimir Périer, pensant et agis-
sant de concert, quelles que fussent leurs petites dissi-
dences domestiques, avaient fait reconnaître et accepter
par l'Europe l'indépendance et les nouvelles institu-
tions de la Belgique comme les siennes propres. Et
c'était sans trouble général, sans guerre, par le seul
empire de la justice et du bon sens reconnus en
commun, que ce profond changement dans l'ordre
européen avait été accompli. Exemple et spectacle plus
grands encore que le résultat même ainsi obtenu.
C'eût été pour l'Europe un grand bonheur et un
grand honneur que la question polonaise pût être
traitée et réglée en 1831 comme le fut la question
belge. 11 y a eu et il y a encore, dans la destinée de la
Pologne, un remarquable et particulier caractère. Les
conquêtes, les démembrements d'États ont abondé en
Europe; des provinces, dos royaumes ont bien souvent
changé de maître et de nom. Des traités sont intervenus
aprè« les guerres; le temps a passé sur les traités; les
changements territoriaux et nationaux, en dépit de
leur amertume première, ont été consacrés par la paix
et le temps, et acceptés non-seulement par les specta-
teurs indilTérents, mais par les populations mêmes qui
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (183]-1832\ 273
les avaient subis. Rien de semblable n'est arrivé pour
la Pologne ; bientôt un siècle se sera écoulé depuis le
premier partage de ce malheureux pays; je ne sais
combien d'actes diplomatiques ont reconnu ses nou-
veaux maîtres; d'immenses événements ont bouleversé
le sort et absorbé l'intérêt de l'Europe. Au milieu de
tant d'iniquités et de calamités nouvelles, le sort de la
Pologne n'a pas cessé d'être senti comme une iniquité
et une calamité européenne. Ce fut le meurtre d'une
nation, ont dit avec une Aérité terrible ses amis. En
vain on a répondu que les fautes de la Pologne
elle-même, ses détestables institutions, ses dissensions
aveugles, son incurable anarchie avaient amené son
malheur, et que le suicide national avait provoqué
le meurtre étranger. Les explications de l'histoire
ne sont pas les arrêts de la justice, et les raisonne-
ments ne peuvent rien contre les impressions de la
conscience publique. Depuis plus de soixante ans, la
Pologne ne figure plus parmi les nations, et toutes les
fois que les nations européennes s'agitent, la Pologne
aussi se remue. Est-ce un fantôme? Est-ce un peuple?
Je ne sais: il se peut que la Pologne soit morte, mais
elle n'est pas oubliée.
A côté de ce fait si frappant, j'en remarque un autre
qui ne Test pas moins. Depuis que la conscience euro-
péenne est troublée du sort de la Pologne, bien des
remaniements de l'Europe ont été accomplis; bien des
maîtres puissants et divers ont disposé des peuples.
Monarchie ou république, conquérant ou congrès,
T. H. 18
-274 CHAPITRE XIII.
aucun d'eux n'a sérieusement tenté de rappeler la Po-
logne du tombeau^ de guérir cette plaie européenne.
Au moment où le meurtre fut commis^ ni la vieille
France, ni la vieille Angleterre, ne firent rien pour
l'empêcher; la France et l'Angleterre nouvelles n'ont
pas été plus efficaces; ni la Révolution française, ni
l'empereur Napoléon n'ont fait entrer le rétablissement
de la Pologne dans leurs réels et énergiques desseins.
On a prononcé des paroles; on a entr'ouvert des perspec-
tives; on a exploité des dévouements en provoquant
des espérances; rien de plus. L'extrême malheur a pu
seul puiser quelques illusions dans de tels mensonges.
Tout le monde s'est servi de la Pologne; personne ne
Fa jamais servie.
C'est que, dans l'histoire si pleine des malheurs des
peuples, il n'y a point eu d'exemple d'une telle con-
quête, ni d'une telle situation après la conquête. Ce
n'est pas seulement un vaincu en présence de son vain-
queur; il y a en Pologne un vaincu et trois vainqueurs.
Trois vainqueurs comptés parmi les plus puissants
États de l'Europe, et toujours unis, par un même et
permanent intérêt, dans la défense de leur conquête,,
commune encore quoique partagée. Le vaincu est situé
à l'extrémité de l'Europe, ne rencontrant de sympathie
et ne pouvant trouver d'appui qu'à d'immenses di-
stances, à travers les possessions de ses vainqueurs. Et
pour le plus redoutable des trois vainqueurs, pour la
Russie, la conservation de sa part de la Pologne n'est
pas seulement une question de gouvernement, un
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832). 275
intérêt de souverain; c'est une passion nationale : le
peuple russe est encore plus ardent que l'empereur à
ne pas souffrir que la Pologne échappe cà l'empire.
Entre les nations malheureuses, la Pologne a ce mal-
heur particulier qu'elle a été trop grande, et qu'encore
aujourd'hui, dans sa ruine, son sort reste trop grand.
Que des réfugiés goths dans les montagnes des Astu-
ries, que des peuplades grecques en Epire, dans le
Péloponèse ou en Thessalic, aient lutté pendant des
siècles contre les Arabes et les Turcs, leur résistance,
quoique douloureuse et glorieuse, était simple; ces
débris de nation n'aspiraient qu'à maintenir, dans
quelque coin de leur patrie, un reste de nationalité
et d'indépendance locale. La Providence a récompensé
leur courage en agrandissant enfin leur destinée; mais
ces modestes héros ont longtemps combattu et souffert
sans prétention pareille, uniquement pour la défense
de leur foi et de leurs obscurs foyers. Les Polonais sou-
lèvent et ne peuvent pas ne pas soulever, dès qu'ils
s'agitent, une grande lutte nationale et européenne. 11
s'agit de reconquérir et de reconstituer un grand
royaume. La question polonaise remet en question la
paix et l'organisation de l'Europe entière.
Je ne m'étonne pas que tous les gouvernements qui
ont déploré le sort de la Pologne, et lui ont témoigné
de la sympathie, n'en aient pas moins regardé son réta-
blissement comme impossible, et ne l'aient jamais sé-
rieusement tenté. Ils auraient eu, pour leur propre
compte et aux dépens de leur propre nation, trop de
276 CHAPITRE XIII.
forces à engager et trop d'intérêts à compromettre dans
une telle entreprise.
Les Polonais avaient^ en 1830, une chance dont ils
auraient pu tirer grand parti s'ils avaient mieux jugé
de leur situation et plus sensément réglé leur ambition
sur leur force. Pendant et après le congrès de Vienne,
l'empereur Alexandre, avec ce mélange de grandeur
morale, d'ambition russe et d'esprit chimérique qui le
caractérisait, leur avait assuré une existence nationale,
des institutions, des libertés, des droits. Des droits
reconnus non-seulement dans leur patrie et par leur
souverain , mais en Europe , et par les puissances
garantes de l'ordre européen. Que ces institutions, ces
libertés, bornées à la seule Pologne russe, ne satisfissent
pas le patriotisme polonais; que, là même où elles
avaient été proclamées, elles eussent été, depuis 1815,
souvent oubliées ou violées par le gouvernement russe;
que la Pologne eût des griefs constitutionnels à élever
en même temps que des regrets nationaux à ressentir;
je ne conteste pas, je n'examine pas, je ne touche pas à
ces questions; je m'attache à un seul fait : une grande
partie de la nation polonaise aviait une charte, point de
départ et d'appui dans ses essais de la vie publique et
libre. Qu'elle s'y fût attachée comme à son ancre ;
qu'elle l'eût exploitée et défendue comme son champ;
qu'elle eût déployé, pour conserver, pratiquer, repren-
dre ou étendre ses droits légaux, l'énergie et le dévoue-
ment (lu'elle a dé[)ensés à tiïnter, dans les plus mauvaises
conditions possibles, les succès révolutioimaires; je ne
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (18.J1-I832). 277
sais quels efforts elle eût eu à faire et quelles souffrances
à subir, ni à combien d'années de luttes et d'attente elle
eût dû se résigner; mais, à coup sûr, elle eût exercé
plus d'action sur son propre souverain ; elle eût trouvé
en Europe des sympathies, probablement même des
appuis plus efficaces que les émeutes des rues de Paris,
et elle eût eu infiniment plus de chances de ressaisir
son rang parmi les nations.
Ce n'est point là, et après l'événement, le rêve d'un
étranger; ce fut, en novembre 4830, au moment où
éclata l'insurrection polonaise, non-seulement l'avis,
mais la conduite du premier chef qu'elle se choisit
elle-même, et dont, trois semaines après, à l'unanimité
moins un^voix, la diète polonaise fit un dictateur. Tout
jeune encore, Joseph Chlopicki avait combattu pour
l'indépendance de sa patrie, et le héros patriote de la
Pologne, Kosciusko, touché de sa bravoure, l'avait em-
brassé avec effusion en passant devant le front de l'ar-
mée. Quand il n'y eut plus de Pologne, Chlopicki, décidé
à ne pas servir ses nouveaux maîtres, avait passé en
France, et, de grade en grade, il était devenu un offi-
cier général très-distingué dans la grande armée de
Napoléon. Rentré dans sa patrie après la paix de 181 4,
il y fut traité par l'empereur Alexandre avec une faveur
marquée; mais, trop fier pour S(; plier au gouverne-
ment du vice-roi de Pologne, le grand-duc Constantin,
il donna sa démission du service, et il vivait dans la
retraite quand le vœu, d'abord de l'armée et du peuple
soulevés, puis de la diète nationale, lui déféra le pou-
278 CHAPITRE XIII.
voir suprême. Il l'accepta sans hésiter, et s'en servit
sur-le-champ pour réprimer le mouvement démago-
gique, tout en soutenant le mouvement national; il
ferma les cluhs de Varsovie, maintint l'ordre dans la
ville, la disciphne dans l'armée, et écrivit à l'empereur
Nicolas, lui exposant avec une ferme franchise les vœux
comme les griefs de la Pologne russe, et demandant
pour elle justice et espérance : « En ma qualité d'an-
cien soldat et de hon Polonais, j'ose, sire, vous faire
entendre la vérité : par un concours inouï de circon-
stances, se trouvant dans une position peut-être trop
hardie, la nation n'en est pas moins prête à tout sacri-
fier pour la plus belle des causes, pour son indépen-
dance nationale et sa liberté modérée. Que notre desti-
née s'accomplisse ! Et vous, sire, remplissant à notre
égard les promesses de votre prédécesseur, prouvez-
nous, par de nouveaux bienfaits, que votre règne n'est
qu'une suite non interrompue du règne de celui qui a
rendu l'existence à une partie de l'ancienne Pologne.
Vous tenez, sire, dans votre main, les destinées de
toute une nation; d'un seul mot, vous pouvez la mettre
au comble du bonheur; d'un seul mot, la précipiter
dans un abîme de maux. »
Je n'ai rien à dire des événements qui suivirent cette
lettre; je n'écris pas l'histoire du temps; je ne rappelle
que la part que j'y ai prise et ce que j'ai pensé et senti
en y assistant. Neuf mois plus tard, quand l'impré-
voyance révolutionnaire l'eut emporté en Pologne,
quand le dictateur Chlopicki, trop sensé pour se soti-
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAI-X ;1831-1832;. -279
mettre aux clubs de Varsovie, se fut demis de tout
pouvoir, quand le général Skrzynecki, moins judicieux
en politique, mais son digne successeur dans le com-
mandement de l'armée polonaise, eut succombé dans
une lutte impossible, après les massacres commis dans
Varsovie par la démagogie déchaînée la veille de sa
ruine, quand Varsovie et la Pologne furent retombées
au pouvoir des Russes, pendant que Chlopicki, griève-
ment blessé dans la bataille de Grochow où il avait
combattu comme simple soldat, vivait modestement à
Cracovie où il s'était retiré, M. Mauguin, dans l'un de
nos débats à la Chambre des députés sur les affaires
étrangères, parla des généraux Chlopicki et Skrzynecki
comme des chefs d'un parti timide et flottant, qui avait
lutté contre le parti national, et qui eût volontiers
"accepté la pure restauration du despotisme russe; je
me récriai contre ce langage : « C'est une injure, dis-je,
que de qualifier de la sorte ces deux braves généraux;
la lutte n'était pas entre eux et le parti naUonal, mais
entre eux et les clubs de Varsovie. Ils ne voulaient
pas une restauration russe; mais ils avaient le bon
sens de comprendre qu'entre la Pologne et la Russie
la lutte était peut-être inégale, et que, dans cette
énorme inégalité, il eût été peut-être utile à leur patrie
de se réserver une chance et quelques moyens de
traiter. »
Je n'avais et n'ai jamais eu, avec ces deux vaillants
chefs polonais, aucune relation; mais leur cause,-
iiomme leurs sentiments, avaient ma sympathie, et
280 CHAPITRE XIII.
je prends plaisir à me rappeler aujourd'hui que
je n'ai pas manqué l'occasion de la leur témoigner.
On a dit que le gouYernement de dS.lO avait trompé
les Polonais en leur laissant espérer un appui qu'il ne
leur a jamais donné, ni voulu donner. Les faits dé-
mentent absolument ce reproche. Dès les premiers
jours de l'insurrection, le consul de France à Varsovie,
M. Raymond Durand, déclara à plusieurs membres de
la diète qu'ils ne devaient attendre de son gouverne-
ment ni encouragement, ni secours. Six semaines
après, vers la fin de janvier d831, le duc de Mortemart,
nommé ambassadeur extraordinaire k Pétersbourg, se
rendait à son poste : « A Bcrhn, dit M. de Nouvion ', il
apprit que la diète polonaise était saisie d'une propo-
sition de déchéance de l'empereur Nicolas et de la
famille des Romanow; à quelque distance au delà de
cette capitale, il rencontra, au milieu d'une forêt, des
agents du nouveau gouvernement de Varsovie qui
s'étaient portés sur son passage, afin de l'interroger sur
les dispositions de la France. C'était la nuit, par un
froid rigoureux. La conférence, commencée dans la
neige, s'acheva, sur la route même, dans la voiture
de l'ambassadeur, dont les lanternes éclairaient seules
' Histoire du règne de Louis-Philippe l", par Victor de Nouvion,
t. II, p. 189-192; ouvrage aussi recommandable par l'exacti-
tude des recherches historiques que par la probité des senti-
ments politiques. M. le duc de Mortemart m'a donné l'assurance
que les détails^ contenus dans le récit de M. de Nouvion étaient
parfaitement exacts.
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1833). 281
cette scène bizarre : o Mes instructions, dit M. de Morte-
raart, ne m'autorisent à agir qu'en faveur du royaume
de Pologne, tel qu'il a été constitué par le congrès de
Vienne; si les Polonais allaient au delà, ils n'auraient
pas à compter sur l'appui de la France. » 11 établit
ensuite comment la France ne pouvait, pour soutenir,
au mépris des principes par elle-même proclamés, les
prétentions de la Pologne, provoquer l'Europe à une
guerre désespérée, et il pressa les diplomates polonais
de retourner au plus tôt à Varsovie pour y déconseiller
toute résolution violente. Mais ceux-ci, loin de se rendre
à son avis, se montrèrent pleins de confiance dans le
concours qu'ils attendaient de la France : « La démo-
cratie française, dirent-ils, sera maîtresse des événe-
ments, et la démocratie française soutiendra la Pologne;
votre Roi et vos Chambres seront forcés par l'opinion
publique de nous venir en aide ; » et ils prononcèrent
le nom de M. de La Fayette comme étant le pivot sur
lequel reposaient leurs espérances. M. de Mortemart
s'efforça vainement de les désabuser en leur représen-
tant que M. de La Fayette ne disposait pas de la France,
et que le gouvernement français, en eût-il le désir, serait
dans l'impossibilité de leur envoyer une armée. Comme
il insistait pour qu'ils engageassent leurs compatriotes
à la modération, il n'en obtint que cette réponse : « Le
sort en est jeté; ce sera tout ou rien. — Eh ! bien, reprit
M. de Mortemart, je vous le dis avec douleur, mais avec
une profonde conviction; ce sera rien. »
Quelques mois plus tard, en juillet ,1831, quand la
282 CHAPITRE XIII.
Pologne, après des efforts héroïques, était près de suc-
comber dans cette lutte dont elle avait fait elle-même
une guerre à mort, le cabinet français, pour arrêter
l'effusion du sang, pour donner aux Polonais un témoi-
gnage de sympathie et au sentiment de la France quel-
que satisfaction, fit à Pétersbourg une tentative de mé-
diation, en en informant le gouvernement de Varsovie
et en l'engageant à tenir, dans son langage et dans
la conduite de la guerre, quelque compte de cette
chance. Sur l'invitation formelle de M. Casimir Périer,
M. de Talleyrand fit en même temps à Londres un effort,
probablement sans en espérer grand'chose , pour dé-
terminer le cabinet anglais à se joindre à la démarche
du cabinet français. Mais en parlant à la Chambre
des députés de cette tentative, M. Casimir Périer prit
soin d'en bien déterminer la portée, et de ne pas laisser
croire que le gouvernement du Roi voulût s'engager
plus loin : « Avant le 13 mars, dit-il, aucune médiation
n'avait encore été offerte pour la Pologne. Nous avons
conseillé au Roi d'offrir le premier la sienne. Ses alhés
ont été pressés de s'unir à lui pour ari\êter le combat,
pour assurer à la Pologne des conditions de nationalité
mieux garanties. Ces négociations se continuent; nous
les suivons avec anxiété, car le sang coule, le péril
presse, et la victoire n'est pas toujours fidèle. A quel
autre moyen pouvions-nous recourir, messieurs? Fallait-
il, comme nous l'avons entendu dire, reconnaître la
Pologne? Même en supposant que la foi des traités, que
le respect do nos relations nous eussent donné le droit
M. CASIMIR PERIER ET LA PAIX 1831-1832). 283
de faire cette reconnaissance, elle eût été illusoire si
des effets ne l'eussent suivie, et alors c'était la guerre.
J'en appelle à la raison de cette Chambre, car ici ce
n'est pas l'émotion et l'enthousiasme qui doivent pro-
noncer, c'est la raison; la France doit-elle chercher la
guerre? Doit- elle recommencer la campagne gigan-
tesque où se perdit la fortune de Napoléon? Cette guerre
qu'on nous demande, y pense-t-on? C'est la guerre à
travers toute la largeur du continent européen; c'est
la guerre universelle, objet de tant d'ambitions déli-
rantes, de tant de chimériques passions. Si du moins on
nous prouvait que cette croisade héroïque eût sauvé la
Pologne! mais non, messieurs : si la France fût sortie
de sa neutralité, c'en était fait de la neutralité qu'ob-
servent d'autres puissances, et quatre jours de marche
seulement séparent leurs armées de cette capitale qui se
défend à quatre cents lieues de nous. En présence de tels
faits, qui donc ose demander la guerre, non pour sauver
la Pologne, mais pour la perdre? »
A peine ces paroles étaient prononcées, que le ca-
binet anglais, alléguant avec une rude franchise l'in-
térêt de la paix, la politique générale de l'Angleterre
et la vanité detoute intervention officielle àPétersbourg,
refusait de joindre ses offres de médiation à celles du
cabinet français. Huit jours après, Varsovie tombait
entre les mains de ses démagogues, trois semaines après
entre celles des Russes. Les événements allaient plus
vite que les dépêches. Les Polonais ne pouvaient se
plaindre de n'avoir pas été soutenus par le gouverne-
281 CHAPITRE XJII.
ment du roi Louis-Philippe ; il ne leur avait donné
aucun droit de compter sur son appui.
Pourtant je comprends qu'ils s'y soient trompés, et
que les plus formelles déclarations du gouTernement
Français et de ses agents n'aient pas réussi à les dé-
tromper. Les journaux et les émeutes de Paris, les dis-
cours et les correspondances de la plupart des chefs de
l'opposition devaient les jeter dans de grandes illusions.
Blême convaincus que le roi Louis-Philippe et son
cabinet ne leur viendraient pas en aide par la guerre,
ils pouvaient croire, comme ils le disaient au duc de
Mortemart, que ce cabinet serait renversé, et que l'op-
position arrivée au pouvoir agirait efficacement pour
eux. Les apparences et les probabilités superficielles
devaient soutenir, échauffer même leurs passions et
.leurs espérances. Les gens qui crient dans les Chambres
et dans les rues s'inquiètent peu des conséquences du
bruit qu'ils font, et du sens qu'y attacheront à l'autre
extrémité de l'Europe les gens qui souffrent. Il y avait
d'ailleurs, dans les manifestations publiques en France
pour la Pologne, autre chose que des apparences et du
bruit; le sentiment national était sincèrement et vive-
ment excité ; un de mes amis, homme d'un esprit rare
et qui soutenait avec zèle M. Casimir Périer, m''écrivait
du fond de son département le 29 juin J831, précisé-
ment au moment où, après la mort du maréchal
Diebitsch et du grand-duc Constantin, le maréchal
Paskéwitch prenait le commandement de l'armée russe
et préi)arait l'assaut de Varsovie : « L'état général des
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX a8:31-18:i2::. 285
tisprits me préoccupe; je les ai vus s'altérer, se gâter
rapidement depuis un mois. Ce pays-ci est devenu mé-
connaissable si je le compare à ce qu'il m'a paru au
commencement de mai. Il y avait alors de l'améliora-
tion, non pas sur le mois d'octobre dernier, mais sur
ce que le pays avait dû être de février en avril. Au-
jourd'hui c'est un mélange d'irritation et de décourage-
ment, de crainte et de besoin de mouvement; c'est une
maladie d'imagination qui ne peut ni se motiver, ni se
traduire, mais qui me paraît grave. Les esprits me sem-
blent tout à fait à l'état révolutionnaire, en ce sens qu'ils
aspirent à un changement, à une crise, qu'ils l'attendent,
qu'ils l'appellent, sans qu'aucun puisse dire pourquoi.
11 faut que, pour votre compte, vous cherchiez et que
vous répétiez au gouvernement de chercher les moyens
de guérir un tel mal. Paris me semble rallié dans un
sentiment énergique de résistance; mais les départe-
ments n'en sont point là. Je ne puis trop vous prier de
réfléchir que nous ne sommes pas dans un moment de
raison, où les moyens tout raisonnes du système repré-
sentatif suffisent. Ne comptez pas trop sur l'autorité de
la Chambre, fût-elle bonne, et cherchez ailleurs. Je suis
persuadé qu'une guerre serait utile, bien entendu si
l'on parvenait à la limiter. Je serais disposé à la risquer
en exigeant beaucoup pour la Pologne. C'est bien plus
populaire que la Belgique. Pourquoi? parce que c'est
j)lus dramatique. La France est, pour le moment, dans
le genre sentimental bien plus que dans le genre ra-
tionnel. »
286 CHAPITRE XIII.
C'était là toucher à im mal réel et en bien marquer
le caractère; mais loin de le guérir, le remède proposé
n'eût fait que raggrayer. A ce vague état réyolution-
naire des esprits, à ce besoin confus de mouvement,
la guerre, surtout une guerre à propos de la Pologne,
eût substitué l'état révolutionnaire positif, actif, avec
toutes ses exigences et toutes ses conséquences. La
guerre peut être, dans certains moments, un dérivatif
utile à l'humeur agitée des peuples; mais ce dérivatif
qui, même lorsqu'il réussit, finit toujours par être
bien chèrement payé , n'est pas toujours applicable :
sur aucune des questions que la Révolution de 1830
avait soulevées en Europe, la France ne pouvait avoir
en 1831 une guerre ordinaire et limitée. Et une guerre
qui aurait pris bientôt le caractère révolutionnaire eût
été d'autant plus dangereuse, que la France ne l'aurait
pas longtemps soutenue avec ardeur et confiance :
aucune nécessité véritable et claire, aucun intérêt na-
tional et permanent ne l'y poussaient; l'impression du
moment et le plaisir du drame auraient bientôt disparu
devant la souffrance des intérêts et la lumière du bon
sens. 11 faut que les peuples qui veulent être bien gou-
vernés renoncent à faire, de leurs impressions et de
leurs goûts dramatiques, la règle de leur gouvernement.
Ils ont quelquefois, comme les individus, ce que la
médecine appelle des maux de nerfs, des vapeurs; sous
des institutions libres, ces dispositions se manifestent
bruyamment, et une politique intelligente en tient
comi)te, mais dans la mesure de ce qu'elles valent et en
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX il831-lS3-2,. 287
sachant bien qu'elles ne sont nullement propres à une
forte et longue action. C'est presque toujours^, pour les
nations comme pour les indiyidus, un mal à traiter par
le seul remède qui lui conyienne_, un bon régime sou-
tenu et le temps. Ce fut le mérite de M. Casimir Périer
de ne point céder à ces fantaisies qui n'étaient pas de
"vraies passions, et de persister à faire les affaires de la
France selon le droit public et l'intérêt bien entendu,
comme un homme sérieux fait les affaires d'un peuple
sérieux.
Quoiqu'elle ait donné lieu de sa part à l'acte le plus
hardi de la politique française au dehors après 1830, la
question italienne était, en 1831, bien moins périlleuse
pour le cabinet que la question belge ou la question
polonaise, et bien moins brûlante dans le public. Les
deux idées, ou plutôt les deux passions qui dominent et
enflamment aujourd'hui cette question, l'expulsion de
l'Autriche et l'unité de l'Italie, n'avaient pas éclaté à
cette époque; elles étaient bien au fond des cœurs et
se manifestaient dans le langage ou le travail caché
des conspirateurs italiens; mais ils ne les déclaraient
pas encore hautement, comme leur prétention absolue
et leur but avoué. J'ajourne ce que j'ai à cœur de dire
sur l'état général de l'Italie et la question itahenne en
Europe au moment où cette question s'est manifestée
dans toute sa grandeur, pendant ma propre admi-
nistration, de 1846 à 4848; je ne veux parler ici qnc
de la situation des affaires d'Italie en 1831 et 183fJ, de
ce qu'en pensait alors le cabinet français, de ce qu'il y
288 CHAPITRE XIII.
fit, et de la part que je pris moi-même aux débats dont
elle fut l'objet.
Il n'y avait, à cette époque, aux deux extrémités de
ritalie et dans les deux États les plus liés à la France,
soit par la contiguïté des territoires, soit par la parenté
des souverains, dans le Piémont et à Naples, point d'in-
surrection flagrante ni d'explosion évidemment pro-
chaine. Le roi de Naples, Ferdinand II, monté sur le
trône depuis la Révolution de JuiUet et en rapports affec-
tueux avec le roi Louis-Philippe et la reine Marie- Amélie,
son oncle et sa tante, semblait disposé à suivre leurs
conseils et à introduire dans son gouvernement des ré-
formes. Le roi de Sardaigne, Charles-Félix, avait vu les
événements de 1830 en France avec grande inquiétude,
mais sans mauvais vouloir pour le nouveau roi ; les deux
souverains se connaissaient personnellement; la reine
Marie-Amélie était en correspondance habituelle avec
la reine Marie-Christine, sa sœur. Quand le nouvel am-
bassadeur de France, M. de Barante, arriva à Turin, il y
trouva beaucoup de crainte des mouvements révolu-
tionnaires, mais point de méfiance du gouvernement
français; on ne le croyait nullement disposé à susciter
ou à soutenir en Italie des troubles. Tout en s'appuyant
sur l'Autriche, le cabinet piémontais conservait envers
elle son attitude comme son sentiment d'indépendance
et de réserve; il avait reçu froidement, sans les repous-
ser absolument, les offres de secours ([ue le prince de
Metternich s'était empressé de lui faire contre les révo-
lutions; il était sincèrement résolu à vivre en bons
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832). 289
termes avec la France de 1830 et son gonvernement.
De leur côté, les libéraux piémontais, même les car-
bonari, accoutumés, depuis leur échec de 1821, à la
précaution et au silence, ne tentaient aucun mouve-
ment; ils se rapprochaient de M. de Barante, plutôt par
curiosité que dans l'espoir ou même avec le dessein de
l'attirer dans leurs vues; un projet de proclamation fut
imprimé en épreuve et lui fut montré, bien plus pour
savoir ce qu'il dirait que pour lui donner officieuse-
ment une information. Nous étions en correspondance
intime, et il m'écrivit le 8 février 1831, avec une saga-
cité que les événements se sont chargés de prouver :
« Ce pays-ci est calme; le gouvernement est inquiet,
mais ne se trouve aucun parti à prendre; les chances
d'un mouvement jacobin et carbonaro semblent s'éloi-
gner; les chances d'un progrès rapide dans l'opinion
générale en deviennent plus grandes. Tous les yeux
sont fixés sur nous. Le parti absolutiste, celui qui vou-
drait lutter et qui se fait des chimères, se compte par
individus. Les hommes des hauts emplois, la noblesse
passé cinquante ans, le Roi lui-même ne demandent
que le stalu qiio gouverné sagement et avec égards pour
tous. L'aristocratie plus jeune dit qu'il faut que la révo-
lution vienne d'en haut, pour ne pas arriver d'en bas,
et songe à de grandes réformes. D'autres, dans cette
classe, vont même beaucoup plus loin et voudraient
marcher presque du même pas que nous. On n'en est
pas encore ici à compter pour beaucoup l'opinion du
Tiers-État qui a pourtant à peu près autant de valeur
T. II. 19
290 CHAPITRE XIII.
qu'en France; on le ménage tous les jours de plus en
plus, mais on ne l'admet pas, et on l'ignore. C'est là,
ce me semble, ce qui est le gage le plus yrâisem-
blable d'une révolution. Il y a une réforme sociale à
faire, et elles ne s'opèrent guère par ordonnances
des rois. »
La mort du roi Charles-Félix, survenue le 27 avril
1831, et l'avènement du roi Charles-Albert, son succes-
seur, ne changèrent rien alors, en Piémont, à cet état
du gouvernement et du pays. De 1830 à 1832, la portion
de l'Italie que gouvernaient des princes de la maison
de Bourbon fut tranquille et en bons rapports avec la
France de 1830 et son nouveau roi.
Ce fut dans les petits États possédés par des princes
de la maison d'Autriche et dans les États du pape, à
Môdène, à Parme, à Bologne, à Ancône qu'éclata l'in-
surrection. Le prince de Metternich avait hautement
déclaré la conduite que tiendrait l'Autriche en pareil
cas : mettre ses propres possessions italiennes à
l'abri de l'incendie révolutionnaire en l'étouffant
chez ses voisins, protéger les princes de la maison
d'Autriche et les souverains italiens qui réclame-
raient son secours contre les révolutions tentées dans
leurs États, c'était là sa doctrine publique et sa ferme
résolution. M. de Metternich était à la fois un praticien
à vues positives et un théoricien à maximes savantes;
d'un esprit trop élevé pour ne pas connaître les besoins
elles goûts de l'esprit humain, il avait toujours soin de
placer ses actes sous un grand drapeau intellectuel ; il
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832). 291
allait sans hésiter à son but pratique, mais en donnant,
à ses adversaires comme à ses alliés, le plaisir ou l'em-
barras de disserter philosophiquement sur la route. Il
établit, sur le droit d'intervention dans certains cas et
certaines limites, des principes que le gouvernement
français de 1831 ne pouvait reconnaître, car il avait
exprimé naguère, à propos delà Belgique, des principes
en apparence contraires , mais qu'il ne devait pas non
plus contester absolument, car il était bien résolu à se
mêler de ce qui se passerait chez ses voisins si les
intérêts de la France avaient évidemment et gravement
à en souffrir. Les principes généraux ont presque tou-
jours le tort de ne pas l'être assez pour embrasser tous
les faits et convenir à tous les cas; aussi sont-ils d'ordi-
naire des armes de discussion plutôt que des règles de
conduite. Le prince de Metternich envoya les troupes
autrichiennes à Modène et à Bologne, au nom du droit
d'intervention tel qu'il le définissait, mais en se hâtant
de les retirer dès que les insurrections furent réprimées,
ce qui n'exigea ni un long temps, ni un grand effort.
M. Casimir Périer maintint le principe de non-interven-
tion, mais en déclarant « qu'il n'en résultait point un
contrat synallagmatique avec les insurrections de tous
les pays, et que l'appui prêté par la France à ses voisins
de Belgique n'établissait, entre elle et des nations éloi-
gnées, aucune espèce de solidarité du même genre. »
Les deux ministres voulaient à la fois veiller aux inté-
rêts de leur propre pays et maintenir la paix de l'Eu-
rope ; et tout en discutant ils se toléraient ou même
292 CHAPITRE XIII.
s'entraidaient Tun l'autre dans leur travail vers leur
double but.
Mais il était évident que, tant que les États italiens où
l'insurrection avait éclaté, et surtout les États-Romains,
resteraient dans la même situation intérieure, l'insur-
rection y recommencerait sans cesse, et qu'on verrait
sans cesse, sur ce point, l'intervention nécessaire et la
paix de l'Europe compromise. Il y a un degré de mau-
vais gouvernement que les peuples, grands ou petits,
éclairés ou ignorants, ne supportent plus aujourd'hui :
au milieu des ambitions démesurées et indistinctes qui
les travaillent, c'est leur honneur et le plus sûr progrès
de la civilisation moderne qu'ils aspirent , de la part
de ceux qui les gouvernent, à une dose de justice, de
bon sens, de lumières et de soins pour l'intérêt de tous,
infiniment supérieure à celle qui suffisait jadis au
maintien des sociétés humaines. Les pouvoirs qui ne
comprendront pas cette condition actuelle de leur exis-
tence, et n'y sauront pas satisfaire, passeront tour à
tour de la fièvre à l'atonie, et seront toujours à la veille
de leur ruine. Frappées de cette nécessité de notre
temps, et vivement pressées par le gouvernement fran-
çais, les grandes puissances européennes essayèrent
d'en convaincre aussi la cour de Rome, et de la déter-
miner à apporter dans l'administration de ses États des
réformes suffisantes, sinon pour répondre à tous les
désirs des libéraux italiens, du moins pour leur enlever
leurs plus justes motifs de plainte et leurs meilleurs
moyens de crédit auprès des populations. Les repré-
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832). 293
sentants de la France, de l'Autriche, de l'Angleterre,
de la Prusse et de la Russie, à Rome, firent dans ce but,
le 21 mai 1831, une démarche positive et concertée qui
allait jus(|u'à indiquer au pape les principales réformes
dont l'Europe reconnaissait la nécessité et lui donnait
le conseil ^
La France avait alors pour représentant à Rome un
de mes amis particuliers, le comte de Sainte-Aulaire,
singulièrement propre, par ses dispositions et ses sen-
timents personnels, à la mission dont il était chargé.
C'était non-seulement un très-galant homme et un
homme très-éclairé , mais un catholique sincère en
même temps qu'un libéral sincère, et un libéral modéré
en même temps que résolu. Il portait, dans les conseils
qu'il donnait à la cour de Rome au nom de la France,
autant de respect et de bon vouloir pour le pape que
de zèle en faveur des populations romaines et pour l'a-
mélioration de leur gouvernement. S'il y avait un écueil
dont il eût à se garder, c'était l'excès de la franchise dans
l'expression successive des sentiments divers qui l'ani-
maient et dans la défense alternative des intérêts divers
qu'il avait à concilier. En soutenant, tour à tour et selon
le besoin du moment, tantôt le gouvernement papal
contre des prétentions sans mesure ou des menées hos-
tiles, tantôt les vœux des populations romaines et les
réformes qu'il demandait pour elles contre les priijugés
ou l'entêtement de leurs maîtres, il abondait quelque-
fois avec trop d'effusion dans la cause dont il prenait
* Pièces historiques^ n" X,
294 CHAPITRE XIII.
ce jour-là la défense, sans se préoccuper assez de celle
qu'il aurait à défendre le lendemain, et de l'effet de ses-
diverses paroles sur le public, soit de France, soit
d'Italie, qui l'entendait parler. Il était toujours parfaite-
ment sensé et loyal, pas toujours assez prévoyant et cir-
conspect. Noble défaut qui n'eût eu aucun inconvénient
si la plupart des autres acteurs politiques. Italiens et
Français, n'avaient pas eu plus d'arrière-pensées que
M. de Sainte-Aulaire, et si la politique de toutes les
puissances européennes avait été, dans la question ita-
lienne, aussi décidée que celle du cabinet français et
de son ambassadeur à Rome en 1831.
Mais il n'en était pas ainsi : les meneurs populaires
en France cherchaient, dans les affaires d'Italie, tout
autre chose que la réforme du gouvernement romain,
et, pour beaucoup de libéraux italiens, cette réforme
n'avait de valeur qu'autant qu'elle préparait une révo-
lution et une guerre nationales au lieu de les prévenir.
De leur côté, les puissances européennes étaient loin de
porter toutes, dans leurs conseils au pape, les mêmes
sentiments : le prince de Metternich ne croyait guère,
je pense, au succès des réformes indiquées, et l'empereur
Nicolas ne le désirait point. C'était là, aux yeux de l'un
des rêves, aux yeux de l'autre, des atteintes aux droits
et à l'autorité d'un souverain. Ils s'étaient prêtés à la
démarche faite auprès du pape, par prudence dans un
moment d'orage, surtout par égard pour la France et
l'Angleterre, dont ils redoutaient l'action libérale et
qu'ils espéraient contenir en ne s'en séparant pas; mais^
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832). 2ft5
dans leur cœur, ils ne portaient à leur propre sollici-
tation ni confiance, ni goût.
Rien n'est plus imprudent et ne crée, dans les grandes
affaires, plus d'embarras que les actes qui ne sont
pas faits sérieusement, et dont ceux-là même qui les
font n'espèrent ou ne désirent pas le succès. Les bonnes
apparences sans effet sont fatales à la bonne politique,
et les remèdes vains aggravent le mal qu'ils ont l'air de
vouloir guérir. Pour échapper à des difficultés inté-
rieures ou à des mésintelligences diplomatiques, par
complaisance plutôt que par conviction, on avait de-
mandé à la cour de Rome des réformes; on ne s'inquiéta
guère de savoir, d'abord si elles étaient praticables et
suffisantes, ensuite si- elles étaient exécutées; on vou-
lait une démonstration bien plus qu'un résultat; la dé-
monstration affaiblit le pape , et le résultat ne satisfit
point les populations. Si les puissances européennes
avaient été \Taiment d'accord sur le fond des choses, si
elles avaient toutes pris à leurs conseils le même inté-
rêt, si elles avaient exercé sur la cour de Rome une
action unanime et soutenue, elles auraient peut-être fait
faire à la question italienne un pas vers une réeUe et
bonne solution; elles ne firent que l'envenimer. Les po-
pulations, déjà peu disposées à se contenter même de
réformes efficaces, s'empressèrent de se livrer à l'irrita-
tion des espérances trompées. Quelques mois à peine
après la promulgation des édits du pape, en date des
5 juillet, 5 et 31 octobre, et 4 et 5 novembre 1831, ponr
la réforme de l'administration municii)ale, de la justice
296 CHAPITRE XIII.
civile et de la justice criminelle dans les Légations \. le
désordre et l'insoumission d'abord, puis l'insurrection
y recommencèrent; les gardes civiques se levèrent en
armes; le cardinal Bernetti adressa une note aux repré-
sentants des cours étrangères pour leur déclarer la né-
cessité où se trouvait le pape de rentrer dans les voies
d'une répression énergique. Toute réforme de la justice
criminelle fut en effet suspendue; la guerre civile
éclata; les troupes du pape battirent les insurgés sans
les soumettre, et leurs excès après la victoire renga-
gèrent la lutte sous la forme des séditions locales, des
vengeances privées, des rencontres fortuites, des assas-
sinats. Sur la demande de la cour de Rome, et presque
à la joie des populations, les Autrichiens rentrèrent
dans les villes dont ils venaient de sortir.
La question italienne se présenta alors sous un tout
autre aspect. Le concert des puissances avait été vain.
La France, dont la politique à la fois libérale et antiré-
volutionnaire avait paru adoptée par l'Europe, n'avait
pas réussi à la faire triompher en Italie, ni à établir, par
cette voie, l'accord entre le pape et ses sujets. C'étaient
l'Autriche et la politique de répression matérielle qui
prévalaient. Si on en restait là, si le gouvernement fran-
1 Pièces historiques, n" XI. Je joins à ces édits une lettre que
M. Rossi m'écrivit de Genève, le 10 avril 1832, plusieurs mois
après leur promulgation, et qui montre combien, soit par leur
insignifiance, soit par leur non-exécution, ils avaient peu satis-
fait les Italiens les plus modérés, et quelles espérances ou plu-
tôt quels désirs continuaient d'agiter les esprits. {Pièces Jiisto-
riques, n" XI.)
M. CASIMIR PERIER ET LA PAIX (1831-1832). 297
çais ne se montrait pas sensible à cet échec et prompt à
le réparer, il n'avait plus en Italie ni considération, ni
influence; en France, il ne savait que répondre aux
attaques et aux insultes de l'opposition. Déjà elle s'indi-
gnait, elle questionnait, elle racontait les douleurs des
Italiens, les excès des soldats du pape, la rentrée des Au-
trichiens dans les Légations en dominateurs et presque
en sauveurs pour la sécurité de la population comme
pour l'autorité du souverain. Il n'y avait là, pour la
France, point d'intérêt matériel et direct; mais il y avait
une question de dignité et de grandeur nationale, peut-
être aussi de repos intérieur. La politique de la paix était
abaissée et compromise. M. Casimir Périer n'était pas
homme à prendre froidement et à accepter oisivement
cette situation. Le Roi partagea son avis. L'expédition
d'Ancône fut résolue.
On sait avec quelle rapidité et quelle vigueur elle fut
exécutée. Partie de Toulon le 7 février 1832, sous les
ordres du capitaine de vaisseau (jallois, et portant le
66* régiment de ligne, commandé par le colonel Combes,
la petite escadre française arrivait le 2-2 en vue d'An-
cône; dans la nuit, à deux heures, la frégate la Vicloire
entrait à pleines voiles dans le port; les troupes débar-
quaient en silence; les portes de la ville étaient en-
foncées ; et le lendemain matin, sans qu'une goutte de
sang eût coulé, la ville et la citadelle étaient occupées
par nos soldats faisant le service de tous les postes con-
curremment avec les soldats du pape, et le drapeau
français flottait à côté du drapeau romain.
298 CHAPITRE XIIT.
En France comme en Italie^ comme dans toute FEu-
ropp, la surprise fut extrême. Non que Fidée de quelque
acte semblable du gouvernement français fût tout à
fait nouvelle et n'eût pas déjà occupé les cabinets et les
diplomates. Dès la première entrée des Autrichiens
dans les Légations , M. de Sainte-Aulaire avait lui-
même engagé le général Sébastiani à envoyer sur les
côtes d'Italie des bâtiments français, prêts à une dé-
monstration effective si elle devenait nécessaire ; et le
capitaine (aujourd'hui amiral) Parseval Deschênes
s'était en effet promené avec ses frégates, d'abord
devant Civîta-Vecchia, puis dans l'Adriatique, tenant
la haute mer, mais se portant vers les ports de la côte,
entre autres vers Rimini et Ancône, dès que les troupes
autrichiennes avaient l'air de s'en rapprocher. Quand
la seconde occupation des Légations fut imminente,
M. Casimir Périer chargea expressément M. de Sainte-
Aulaire de demander au Pape que, si les Autrichiens y
rentraient, les troupes de quelque puissance italienne,
spécialement du Piémont, fussent admises sur quelque
autre point des États -Romains, et un corps français
dans la citadelle d'Ancône. M, de Sainte-Aulaire s'ac-
quitta fidèlement de sa mission, et dans plusieurs en-
tretiens, d'abord avec le cardinal Bernetti, puis avec le
Pape lui-même, il leur annonça la demande du gouver-
nement français. Au premier moment il put croire
qu'elle ne serait pas péremptoirement repoussée; mais
bientôt, à l'idée de la présence des soldats et du drapeau
français sur un point quelconque de l'Italie, une vive
M. CASIMIR PERIER ET LA PAIX (1831-1832). 299
alarme s'empara de la cour de Rome, de tout le Sacré-
CoUége et des représentants des puissances étrangères
auprès du Pape; c'était, à leurs yeux, probablement la
réYolution, et en tout cas l'influence française envahis-
sant l'Italie. Leur opposition n'eut pas grand'peine à
prévaloir; et lorsque, le 31 janvier 1832, le comte de
Sainte-Aulaire adressa officiellement au cardinal Ber-
iietti la demande du cabinet français, le cardinal y ré-
pondit le lendemain par un refus formel. Huit jours
après, le 9 février, M. Casimir Périer informait M. de
Sainte-Aulaire qu'une escadre française, à la destination
d'Ancône, avait fait voile de Toulon.
Depuis quelques semaines déjà , on s'entretenait en
Italie des préparatifs de cet armement; mais on se de-
mandait avec une profonde incertitude quel en pouvait
être l'objet. A Rome, à Naples, à Florence, pas plus les
agents français que les politiques italiens, personne n'a-
vait cru à ce débarquement soudain, à cette invasion
inattendue et à main armée dans une ville romaine;
l'acte semblait trop contraire au droit public et trop
téméraire pour être ainsi commis en pleine paix et sans
l'aveu, ni du pape, ni des alliés de la France. A Turin
seulement M. de Barante, informé par M. Edmond de
Bussierre , alors premier secrétaire de l'ambassade de
France à Naples, du départ de l'expédition et de son
objet probable, m'écrivit le 28 février 1832, avant de
savoir qu'elle avait réussi : « J'attends dans la journée
le courrier qui apportera des nouvelles d'Ancône.
Nous supposons ici que, malgré le profond déplaisir
3C0 CHAPITRE XIII.
que cette occupation causera à l'Autriche et au Saint-
SiégC;, on y aura consenti. C'est, dans les circonstances
données, la meilleure détermination qu'on pût prendre.
L'occupation par les troupes sardes était difficile à ar-
ranger. Le cabinet de Turin ne s'y serait prêté que s'il
eût été parfaitement certain de ne point déplaire à TAu-
triche. Dès lors, politi([uement, une garnison sarde eût
été une garnison autrichienne. Cet arrangement eût
laissé subsister ce que nous avons à empêcher, la suze-
raineté de rAutrichc sur Fltalie. Là est toute la question.
A Vienne et à Milan, on n'a aucune envie de conquérir
les Légations, mais on veut garder la haute main sur la
Péninsule; et c'était chose d'autant plus facile que les
gouvernements italiens, qui s'en défendaient un peu
avant notre réA^olution, aujourd'hui ne demandent pas
mieux et cherchent là leur sauve-garde. Si donc nous
occupons Ancône, ce que je saurai avant de fermer ma
lettre, nous aurons déplu à l'Autriche sans qu'elle veuille
se brouiller avec nous, ce qui est très-bon. Nous aurons
montré aux gouvernements italiens que nous n'enten-
dons pas qu'ils se fassent vassaux, afin de ne rien ac-
corder à leurs sujets. Nous aurons fait acte de force, à
la grande joie de tout le parti français et libéral, qui se
trouvera encouragé et appuyé par la présence de notre
drapeau en Italie. Les carbonari eux-mêmes commen-
ceront à faire un peu plus de cas de notre ministère que
de M. de La Fayette. Tout est donc pour le mieux, s'il y a
succès. » Quelques heures plus tard, M. de Barante
terminait ainsi sa lettre : « C'est chose faite; nous
M, CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX il831-18]2). 301
sommes entrés à Ancône avec des démonstrations de
vive force, et le pape proteste. Si rAutrichc, couime il
semble, prend la chose en patience; nous voilà en bonne
position. L'effet sera grand en Italie, et je l'aperçois
déjà. »
A Rome, dans les premiers moments, l'irritation du
gouvernement fut aussi vive qu'elle était naturelle : par
une note du cardinal Bernetti à M. de Sainte-Aulaire, le
pape protesta solennellement contre l'occupation d' An-
cône; il fit retirer de la ville ses représentants, ses soldats,
son drapeau, et transféraàOsimo le gouvernement delà
province. Le cabinet de Vienne fit grand bruit de sa sur-
prise, déclarant que c'était là une affaire européenne
et dont tous les cabinets devaient se préoccuper.
A Londres même, lord Grey et lord Palmerston, que
M. de Talleyrand, tenu au courant par M. Périer, avait
d'avance préparés à l'événement, et qui s'y étaient
résignés, non sans quelque peine, furent accusés, dans
le parlement, de livrer l'Italie à l'ambition de la France.
M. de Sainte-Aulaire était et ne pouvait pas ne pas être
un peu troublé et inquiet; après l'insuccès de sa négo-
ciation pour arriver au même but par une voie régu-
lière, il ne s'était point attendu à un acte si soudain et
si rude; c'était sur lui que portait le poids d'une situa-
tion qu'il n'avait pas faite; c'était à lui à calmer l'irrita-
tion et à dissiper les méfiances du pape et de ses con-
seillers. Il se mit à l'œuvre avec sa fidélité et son
dévouement accoutumés aux instructions de son gou-
vernement comme aux intérêts de sou pays; et six
302 CHAPITRE XIII.
semaines après roccupatioii d'Ancône^ il avait réussi à
la faire reconnaître par la cour de Rome comme un fait
temporaire qui ne devait altérer ni la paix de l'Europe,
ni les bons rapports du Saint-Siège avec la France, et
une convention du 46 avril 1832 en régla le mode et les
conditions.
Indépendamment de son propre travail et de la con-
fiance personnelle qu'il avait conquise à Rome, ce fut
surtout à l'attitude et au langage que tint alors M. Ca-
simir Péfier, soit dans les relations diplomatiques, soit
dans les Chambres, que M. de Sainte-Aulaire dut le cré-
dit et la force dont il avait besoin pour atteindre à ce
difficile résultat. Au moment où l'on apprit que les
troupes françaises étaient entrées de vive force dans
Ancône, les représentants des grandes puissances à
Paris, soit qu'ils fussent réellement troublés de l'évé-
nement, soit qu'ils voulussent mettre à couvert leur
responsabilité officielle, se rendirent chez M. Périer
pour lui demander des explications. Ils le trouvèrent
très-souffrant; on venait, quelques heures auparavant,
de lui mettre des sangsues ; il les reçut avec une fierté
agitée; et, sur une parole du ministre de Prusse, le
baron de Werther, qui demanda s'il y avait encore un
droit public européen, M. Périer, se levant brusque-
ment de son canapé, s'avança vers lui en s'écriant :
« Le droit public européen, Monsieur, c'est moi qui le
défends ; croyez vous qu'il soit facile de maintenir les
traités et la paix ? Il faut que l'honneur de la France
aussi soit maintenu; il commandait ce que je viens de
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832 . 303
faire. J'ai droit à la confiance de TEurope, et j'y ai
compte ! » Le comte Pozzo di Borgo me disait, en me
racontant cette entrevue : « Je vois encore cette grande
figure pâle, debout dans sa robe de chambre flottante, la
tête enveloppée d'un foulard rouge, marchant sur nous
avec colère, » Ce premier mouvement passé, la conversa-
tion devint facile, et les ministres étrangers se retirèrent
satisfaits. Le coup ainsi porté et bien soutenu, M. Pe-
rler sentit la nécessité de panser la blessure, et il le fit
avec la fermeté franche d'un homme sûr de son dessein
comme de son pouvoir, qui ne désavoue rien parce
qu'il n'a rien à cacher, et qui, en marchant à son but,
sait s'arrêter aussi bien que s'élancer. Le 7 mars 1832,
la Chambre des députés discutait le budget du dépar-
tement des affaires étrangères; M. Casimir Périer prit
la parole, et traita toutes les (juestions flagrantes de la
politique extérieure. Arrivé aux affaires d'Italie et à
l'occupation d'Ancône, connue à Paris seulement de-
puis quatre jours : a Ce n'est point encore là, dit-il, un
événement accomph, et par conséquent soumis à des
investigations sans bornes; mais nous nous hâtons de
déclarer qu'il n'y a rien, dans cette démarche mûre-
ment réfléchie et dont toutes les conséquences ont été
pesées, qui puisse donner aux amis de la paix la
moindre inquiétude sur le maintien de la bonne har-
monie entre les puissances qui concourent, dans cette
question comme dans toutes les autres, à un but com-
mun. Comme notre expédition de Belgique, notre expé-
dition à Aucune, conçue dans l'intérêt général de la
304 CHAPITRE XIII.
paix, aussi bien que dans l'intérêt politique de la France,
aura pour effet de contribuer à garantir de toute colli-
sion cette partie de l'Europe , en affermissant le Saint-
Siège, en procurant aux populations italiennes des
avantages réels et certains, et en mettant un terme à
des interventions périodiques, fatigantes pour les puis-
sances qui les exercent, et qui pourraient être un sujet
continuel d'inquiétude pour le repos de l'Europe. »
A mon tour, je montai le lendemain à la tribune, et,
plus libre que M. Périer, j'entrai plus avant dans l'expli-
cation des motifs de l'expédition d'Ancône, de notre
politique en Italie, et de ses liens avec notre politique
générale en Europe : « Nous ne pouvons le méconnaître,
dis-je; il y a un parti, une faction qui a besoin d'une
guerre générale, qui n'a d'espérance et de chance que
dans une collision universelle. On avait espéré que cette
collision viendrait de la Belgique; elle a manqué. On
l'avait espérée de la Pologne; elle a manqué. On la
cherche en Italie. On s'est hâté de dire qu'il y avait là,
de la part de l'Autriche, une grande intrigue, et que son
intervention dans les Légations n'était qu'un prétexte
pour s'emparer de ces provinces et les ajouter à ses
possessions italiennes. On s'est flatté que de là naîtrait,
entre la France et l'Autriche, une collision que la Bel-
gique et la Pologne n'ont pas donnée, et dont on se pro-
met je ne sais combien de révolutions en Europe. J'ai
la confiance (ju'on se trompera sur l'Italie comme on
s'est trompé sur la Belgique et la Pologne. Le gouver-
nement autrichien a trop de bon sens pour ne pas sa-
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832). 305
voir que la possession même des Légations ne vaut pas
pour lui les chances d'une guerre générale; ce qu'il veut,
c'est que l'Italie lui appartienne par voie d'influence^ et
c'est là ce que la France ne saurait admettre. Il faut que
chacun prenne ses positions; l'Autriche a pris les
siennes; nous prenons, nous prendrons les nôtres; nous
soutiendrons l'indépendance des États italiens, le déve-
loppement des libertés italiennes; nous ne souffrirons
pas que l'Italie tombe complètement sous la prépon-
dérance autrichienne; mais nous éviterons toute col-
lision générale. Les insurrections fomentées et exploi-
tées, les guerres d'invasion et de conquête, voilà la
politique révolutionnaire, celle où l'on voudrait nous
entraîner; des mesures comminatoires, des précau-
tions fortes, des expéditions limitées, des négociations
patientes, voilà la politique régulière et civilisée. Nous
avons commencé à y entrer; nous y persévérerons. Les
difficultés que nous rencontrons sont graves; mais elles
n'ont rien d'incompatible avec l'état de paix euro-
péenne; ce ne sont pas des questions de vie et de mort;
elles se résoudront peu à peu par la bonne conduite du
gouvernement, par son respect des droits de tous, de
tous les droits de tous, et par la constance des Chambres
à le soutenir fermement dans cette voie. »
Je prends plaisir à me rappeler nos luttes de cette
époque; j'y entrais avec ardeur, mais comme volontaire
et en pleine liberté; aucune fonction, aucun engagement
ne me baient à M. Casimir Périer; c'était mon proj)re
dessein que je poursuivais, ma propre pensée que je
T. II. 20
366 CHAPITRE XIIT.
développais en défendant son administration. Et je
n'allais pas seul au combat; j'y trouvais^ indépendam-
ment des ministres, d'habiles et efficaces alliés : M. Du-
pin et M. Thiers soutenaient comme moi la politique du
cabinet. Occupant tous deux des fonctions, l'un pro-
cureur général à la Cour de cassation, l'autre conseiller
d'État, ils n'en étaient pas moins, dans les Chambres»
des champions de bonne volonté, poussés par leur con-
viction personnelle bien plus que par l'obligation de
leur charge. 11 n'y avait entre nous aucun concert, point
d'entente préalable ni de tactique convenue; nous en-
trions dans l'arène, chacun par la porte qui lui conve-
nait et sous les couleurs de son choix. Nous traitions en
général les questions sous des points de vue et par des
procédés très-différents. M. Dupin, en parlant delà poli-
tique extérieure, la considérait moins en elle-même
que dans son influence sur l'état intérieur du pays, sur
ses intérêts domestiques, sa prospérité, son repos.
M. Thiers parcourait toutes les hypothèses, discutait
toutes les conduites, celle qu'indiquait l'opposition
comme celle que tenait le gouvernement, et il faisait
à chaque pas ressortir les impossibilités pratiques, les
contradictions inévitables, les périls démesurés de la
politique que MM. Mauguin, Bignon, Lamarque, et aassi
M. de La Fayette avec plus de dignité et de politesse,
quoique plus hardiment encore, auraientvoulu imposer
au pays comme au gouvernement. Je m'appliquais sur-
tout à bien caractériser la politique générale du cabinet
et de ses amis, à l'établir fortement en droit, à montrer
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-183?). 307
comment elle devait persister et dominer dans toutes
les questions particulières ; et en même temps j'attaquais
de front les mauvaises traditions, les faux principes aux-
quels était empruntée la politique de l'opposition et
dont elle eût ramené le funeste empire. Loin de nuire à
la cause que nous soutenions en commun, ces diversités
de position et de langage la servaient, car elles faisaient
voir combien de défenseurs divers, mais tous convain-
cus et zélés, se ralliaient pour la faire triompher.
L'expédition d'Ancône n'était pas la première preuve
que M. Casimir Périer eût donnée de son efficace éner-
gie à soutenir au dehors l'honneur et l'intérêt de la
France. Quelques mois auparavant, il avait eu de justes
réclamations à élever contre l'iniquité brutale avec la-
quelle le roi don Miguel traitait, dans leur personne
comme dans leurs biens, les Français établis en Por-
tugal, et il n'en avait pas obtenu le redressement. Le
gouvernement anglais, qui avait eu aussi à Lisbonne
quelques-uns de ses nationaux à protéger contre des
violences semblables, venait de recevoir les satisfac-
tions qu'il avait demandées. M. Casimir Périer, las de les
attendre, résolut d'aller les prendre. L'amiral Roussin,
à la tête d'une belle escadre et avec autant d'ha-
bileté que de hardiesse, força l'entrée du Tage, fit pri-
sonnière dans ses propres eaux toute la flotte portugaise,
éteignit le feu des forts qui la protégeaient, et devant
les quais de Lisbonne contraignit les ministres de don
Miguel à venir signer sur^son vaisseau la convention
qui donnait, à la France et aux Français établis en Por-
308 CHAPITRE XIII.
tugal, toutes les réparations de dignité et d'intérêt aux-
quelles ils avaient droit. La brillante exécution de cette
rapide campagne n'en fut pas, aux yeux du public fran-
çais, le seul mérite; il y \it une preuve de l'indépen-
dance que conservait le cabinet de M. Casimir Périer
dans ses rapports avec l'Angleterre. A Londres, l'oppo-
sition essaya de faire au gouvernement un reproche
de l'humiliation que le Portugal venait de subir ; le
duc de Wellington lui-même sortit, à cette occasion,
de sa réserve accoutumée : « J'ai senti, dit-il, moi sujet
anglais, la rougeur me monter au front, à la vue d'un
ancien al hé traité ainsi sans que l'Angleterre fit rien
pour s'y opposer. » Le cabinet anglais n'avait nul droit
de s'opposer à la justice que réclamait la France; et si
le duc de WeUington eût été au pouvoir, je ne doute
guère qu'il n'eût tenu la même conduite que lord Grey.
Quand on n'agit que selon le droit, et qu'en l'établissant
clairement on le soutient fermement, le gouvernement
anglais, même quand il a de l'humeur, ne s'engage
pas légèrement, et pour des questions secondaires,
dans une querelle sérieuse avec ses voisins.
Cette bonne conduite soutenue, ce concoiu^s de pru-
dence et de vigueur, cette fermeté à ne pas s'écarter,
dans les questions particulières les plus épineuses, de
la politique générale et pacifique que proclamait le
cabinet, faisaient en Europe, autant et encore plus
(ju'en France, une profonde impression, 31. Casimir
Périer devenait partout l'objet de l'estime et des espé-
rances, non-seulement des hommes en i)ouvuir, mais
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832). ' 309
des honnêtes gens éclaires. Le cabinet anglais lui té-
moignait de jour en jour plus de confiance. Les gou-
vernements môme les plus méfiants commençaient à
compter sur sa parole et à croire qu'avec lui on pou-
vait traiter de Favenir. Un désarmement général et
concerté était le vœu de tous les cabinets. A Vienne
surtout, le prince de Metternich s'attachait à cette per-
spective, faisait honneur à M. Périer de l'avoir ouverte,
et parlait tout haut des éclatantes marques de considé-
ration que tous les souverains s'empresseraient de lui
donner s'il rendait possible, pour l'Europe, cette grande
mesure qui devait épargner aux peuples tant de char-
ges et aux gouvernements tant d'embarras. « Ce que
nous pouvons nous-mêmes concevoir d'espérance au
dedans, m'écrivait M. de Barante, est avidement saisi
par l'étranger. Les cabinets n'ont nulle envie de jouer
le tout pour le tout. Quelle que soit leur antipathie
pour la Révolution de Juillet, ils aimeraient mieux la
voir se régler et se consolider que tomber en confu-
sion. Au fond, la France révolutionnaire leur paraît
moins redoutable en permanence que la France bien
ordonnée ; parfois ils s'imaginent qu'elle n'aurait pas
même la force du désordre. Pourtant c'est là un grand
péril, actuel, inconnu, impossible h mesurer, et l'on
aime mieux ne pas le courir. Mais toute la situation
changerait si M. Périer s'en allait. Déjà, quand, à l'ou-
verture de votre session, il a voulu se retirer, on a cru
tout perdu. Aussi l'affaire de Belgique a-t-elle passé
pour un coup de bonheur. »
3iy CHAPITRE XIII.
Mais ni l'énergie, ni le renom d'un homme ne suffi-
sent, en quelques mois, à faire rentrer dans l'ordre
une société profondément ébranlée. M. Casimir Périer
avait accepté la plus rude comme la plus noble des
tâches, la tâche de dompter l'anarchie au nom d'un
gouvernement né d'une révolution et en présence de
la liberté. Au milieu de ses efforts et de ses succès, et
de la confiance qu'il inspirait aux honnêtes gens de
France et d'Europe, le mal était toujours là, ralenti
mais non guéri ; l'anarchie se débattait sous sa main,
intimidée mais non vaincue. Dans les premiers mois
de 1832, deux complots éclatèrent encore à Paris, et
sur plusieurs points du royaume, comme à Grenoble,
l'autorité du gouvernement fut méconnue et la paix pu-
blique violemment troublée. Les espérances révolu-
tionnaires enflammaient encore les mauvaises pas-
sions. Le parti répubhcain ne renonçait point; le parti
légitimiste rentrait en scène. La presse périodique n'a-
vait jamais été plus hostile ni avec plus d'audace. Dans
la Chambre des députés, l'opposition poursuivait ses
attaques contre le cabinet, et l'étalage de cette politique
déclamatoire qui, tantôt adroitement violente, tantôt
confiante dans sa témérité, donnait un appui indirect à
la guerre à mort que, hors des Chambres, le pouvoir
avaità soutenir. Les étrangers, princes et peuples, obser-
vaient avec une surprise inquiète cet état de révolution
prolongée sous un gouvernement qui s'était si promp-
tement et si facilement établi : «"Noire considération et
notre influence, m'écrivait M. de Barante, sont mises
M. CASIMIR PEIUEK ET LA PAIX (I83I-183-2). 311
€n quarantaine ; nous offrons l'aspect d'un pays où le?
honnêtes gens soutiennent la plus pénible et la plus
dangereuse lutte contre la partie folle ou perverse de
la population. Le point d'arrêt n'est pas trouvé ; on
s'aperçoit que tout est encore en question et en péril ;
les victoires du parti raisonnable semblent l'épuiser,
sans affaiblir le parli opposé. Le désir de changer l'état
de la société et de réduire à l'état de parias toutes les
supériorités devient de jour en jour plus manifeste.
On admire, mais on plaint M. Périer. Votre nom est
souvent prononcé comme celui du plus net et du plus
vaillant adversaire de l'esprit d'anarchie; mais lors
même qu'on espère une heureuse issue, un tel état
social tente peu les libéraux qui ne sont pas révolu-
tionnaires. Si nous étions en meilleur train, si nous
présentions un aspect rassurant et honorable, le pro-
grès des idées d'améhoration serait rapide. Au lieu
■de cela, l'Italie flotte entre la sédition et la répression
autrichienne. »
Personne ne se faisait, sur l'état du pays et sur l'in-
suffisance de son propre succès, moins d'illusion que
M. Périer lui-même. J'ai déjcà dit qu'il était peu enclin
à l'espérance, et très-méfiant soit envers les hommes,
soit envers la destinée. L'expérience, loin de l'atténuer,
aggravait en lui cette disposition. A mesure qu'il gou-
vernait, il devenait plus difficile en fait de gouverne-
ment, plus choqué de ce qui manquait à son œuvre,
plus exigeant envers ses agents, ses alliés et ses amis :
.« Personne ne fait tout son devoir, disait-il ; personne
312 CHAPITRE XIII.
ne vient en aide au gouvernement dans les moments
difficiles. Je ne puis pas tout faire. Je ne sortirai pas de
l'ornière à moi tout seul. Je suis pourtant un bon che-
val. Je me tuerai^ s'il le faut^ à la peine. Mais que tout
le monde s'y mette franchement et donne avec moi le
coup de collier; sans cela^ la France est perdue. » Il
prévoyait le moment où, même en réussissant^, il ne
pourrait ou ne voudrait pas porter plus longtemps le
fardeau dont il s'était chargé, et il se préoccupait, avec
une noble inquiétude, de ce que serait après lui le sort
de son pays. Un de mes amis, jeune attaché alors à son
cabinet et qui devint peu après son neveu, M. Vitet eut
avec lui, vers le milieu de mars 1832, peu de jours
avant l'invasion du choléra dans Paris, une conversa-
tion dont il fut si frappé qu'il en a recueilli les souve-
nirs. Je les consigne ici textuellement, tels qu'il me les
a communiqués, et sans croire que l'honneur qui m'y
est fait par l'estime de M. Casimir Périer m'impose une
apparence d'embarras et un devoir de réticence. « Je
l'avais accompagné en tête à tête, dit M. Vitet, hors
Paris, à sa maison du bois de Boulogne, où son médecin
l'envoyait prendre l'air, car il était déjà affaibli et souf-
frant. Nous fîmes, pendant plus de deux heures, le tour
de ses jardins, sous un ciel triste et brumeux que je
vois encore. Il me parla, avec plus d'abandon et de
suite qu'il n'avait jamais fait, de ses projets, de ses
plans, de ses espérances. Il me lut les dernières dépê-
ches qu'il venait de recevoir de Londres et de Vienne,
me montra que, dans un délai plus court qu'on ne
I
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX ,1831-183-2 . 313
pensait, il y avait lieu d'attendre que les puissances
continentales désarmeraient sur une assez grande
échelle pour ôtcr toute idée d'arrière-penséc de leur
part : « Dès lors^, ajouta-t-il, toute cette mousse de guerre
tombera, et cela fait, je me retire; ma tâche sera ter-
minée. Le fardeau est déjà lourd; il deviendrait intolé-
rable quand le danger serait dissipé. Mes meilleurs
amis, qui déjà ne sont pas commodes, me joueraient,
à tout propos, des tours pendables. Je leur céderai la
place. Mais je ne m'en irai pas sans m'être donné des
successeurs qui comprennent et qui veuillent conserver
ce que j'ai fait, « Là dessus il entra dans de longs dé-
tails sur quelques-uns de ses alliés, les drapant de
main de maître : « Ce n'est pas avec ces hommes là,
reprit-il, qu'on peut faire un gouvernement. Je sais que
les doctrinaires ont de grands défauts, et qu'ils n'ont
pas l'art de se faire aimer du -gros public; il n'y a
qu'eux pourtant qui veuillent franchement ce que j'ai
vouHi. Je ne serai tranquille qu'avec Guizot. Nous avons
gagné assez de terrain pour qu'il puisse entrer au pou-
voir. Ce sera ma condition. »
Encore un exemple de la vanité des confiances de
l'homme ! Au moment où M. Casimir Périer se préoc-
cupait ainsi de régler l'avenir, le présent était près de
lui échapper; le choléra, qui devait l'atteindre, enva-
hissait soudainement Paris. On a dit que, dès la pre-
mière explosion du fléau, M. Périer en avait eu l'imagi-
nation frappée au point qu'à l'instant sa santé en souffrît,
surtoutque les bruits d'empoisonnement et les meurtres
314 CHAPITRE XIII.
populaires suscités par ces bruits avaient troublé son
âme, presque comme un outrage personnel. Il fut, en
effet, profondément indigné de ces déplorables scènes
de crédulité féroce : c( Ce n'est pas là, disait-il, la pensée
d'un peuple civilisé; c'est le cri d'un peuple sauvage. »
Mais je ne pense pas que son impression soit allée plus
loin : « J'étais présent, m'a dit M. d'Haubersaert, quand
le préfet de police vint lui rendre compte de ce qui se
passait. M. Périer fut ému, irrité, attristé, mais point
troublé. » Il avait l'imagination chaude, le tempéra-
ment irritable, mais l'âme forte et l'esprit ferme; il
voyait les choses telles qu'elles étaient réellement, sans
exagération comme sans illusion, même lorsqu'il en
était profondément remué.
Je ne trouve pas que les écrivains qui ont raconté ce
temps aient peint avec vérité et justice l'état de Paris,
gouvernement et peuple, pendant cette lugubre crise.
Aussi absurdes qu'odieux, les emportements populaires
furent peu nombreux, limités à quelques rues encom-
brées d'une population pauvre et grossière, et ils cessè-
rent promptement. L'aspect général de la ville était
morne, mais point troublé; on ne voyait nulle part
cette agitation désordonnée ou cette immobilité stupide
qui caractérisent la peur ; les habitants passaient dans
les rues silencieux, le pas pressé, la physionomie un
peu tendue et crispée, sous l'influence de l'air froid et
sec (|u'il respiraient. Les Chambres, les tribunaux, les
fonctionnaires de toute sorte continuèrent régulière-
ment leurs travaux. Les prêtres, les administrateurs, les
M. CASIMIR PERIER ET LA PAIX (1831-1832). 315
médecins, les employés des établissements pieux et cha-
ritables tirent leur devoir, beaucoup avec ardeur, pres-
que tous sans hésitation. Le Roi et sa famille, les mi-
nistres , tous les chefs des services pubhcs donnèrent
l'exemple du courage et du dévouement. Le comte d'Ar-
gout, dans les attributions duquel se trouvait la police
sanitaire, parcourait les quartiers les plus malades,
aidant de sa propre main à placer les morts dans les
voitures qui les recueillaient de maison en maison pour
les porter aux cimetières. La charité chrétienne, la
sympathie libérale et le zèle administratif unissaient
leurs efforts pour lutter contre le mal ou en atténuer les
résultats. L'anxiété publique était visible , la tristesse
profonde ; mais on n'avait sous les yeux aucun de ces
spectacles d'épouvante honteuse et de désorganisation
sociale et morale qui, dans d'autres temps et ailleurs, ont
accompagné de telles épreuves. On se sentait, au con-
traire, au milieu d'une population en qui dominait le
sentiment du devoir ou de l'honneur, et sous la main
d'un gouvernement régulier, intelligent, vigilant, résolu
et capable d'accomplir, dans les limites de la science et
de la puissance humaines, tout ce qu'exigeait de lui le
périlleux service de la société confiée à ses soins.
Ce n'est point par des observations indirectes et loin-
taines, c'est de près et par moi-même que j'ai vu et pu
apprécier l'état moral de Paris à cette éi)oque. Je vivais
au milieu du mal public et du travail assidûment suivi
pour y porter remède. Pourquoi ne rendrais-je pas à
une chère mémoire ce qui lui est dû? L'affection com-
316 CHAPITRE XIII.
mande la réserve, mais n'interdit pas la vérité. Dame
de charité dans le quartier que nous habitions, dès que
le fléau y parut, ma femme se voua à en défendre les
familles pauvres commises à sa charge, et bien d'au-
tres aussi dont la détresse s'aggravait par ce nouveau
péril. Elle employait chaque jour plusieurs heures à les
visiter, à munir de précautions ceux qui se portaient
bien, à faire soigner et souvent à soigner elle-même ceux
qui étaient atteints , à faire promptement enlever ceux
qui avaient succombé , à soutenir et à consoler ceux
qui restaient. Sa jeunesse, son activité, sa sérénité, son
facile courage, sa bonté à la fois sympathique et forti-
fiante lui acquirent bientôt la confiance des effrayés,
des malades, des médecins, des administrateurs, de
tous ceux qui, dans le quartier, étaient les objets ou
les alliés de son œuvre. Ils venaient incessamment ré-
clamer ses visites, ses secours, ses conseils ; les uns
l'informaient de leurs maux et de leurs besoins; les
autres la mettaient au courant des mesures adoptées
par l'administration et des moyens employés par la
science. De mon cabinet, j'entendais fréquemment de-
mander : «Madame Guizot y est-eUe?» Je la voyais,
avec une inquiétude qu'elle me voyait bien, mais dont
nous ne nous parlions pas, sortir, rentrer, ressortir
plusieurs fois dans le jour pour suffire à sa tâche. Sa
santé n'en fut point altérée, mais elle eut bientôt à s'oc-
cuper de sa propre maison. Je fus moi-même atteint
du choléra; pas très -gravement, assez cependant
pour que mon médecin, le docteur Lerminier, dît :
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832;. 317
« Si M. Guizot avait peur, il serait bien malade. » Je
n'eus à me défendre d'aucune impression semblable.
Pendant un jour seulement, mon malaise fut extrême;
j'avais comme un sentiment de grand trouble et de
désorganisation intérieure. Les remèdes, surtout l'em-
ploi continu de la glace, mirent fin à cet état; j'entrai
rapidement en convalescence, et ma femme put re-
prendre au dehors son œuvre '. Cette atmosphère de
charité où je vivais et ma propice indisposition me ren-
dirent l'histoire du choléra de 1832 très-familière; j'en
entendais sans cesse parler ; j'étais au courant de tous
les incidents, de tous les travaux, de tous les sentiments
qui s'y rattachaient. Je suis sorti de cette triste époque
plein d'estime pour la bonté, le courage, le -dévoue-
ment, le zèle intelligent, la sympathie affectueuse, pour
toutes les vertus privées qui abondent dans toutes les
classes de la société française, et qui s'y déploient avec
une verve charmante dès que les grandes épreuves les
appellent. Il y a là de quoi compenser bien des fai-
blesses, et de puissants motifs d'espérer que cette so-
ciété acquerra aussi, avec le temps, les vertus publi-
([ucs dont elle a besoin pour accomplir sa destinée et
pour satisfaire à son propre honneur.
Au plus fort de la crise, pour combattre les craintes
de contagion et relever les esprits abattus, le gouvernc-
1 Je me donne le plaisir de publier, dans les Pièces histori-
ques, n" XII, un essai intitulé : De la Charité et de sa place dans
la vie des femmes, par M"" Eliza Guizot, écrit en 18-28, et qui n'a
été imprimé que dans un Recueil inédit et tiré seulement à
soixante excmi^laires.
318 CHAPITRE XIII.
ment voulut faire une démarclie un peu éclatante. Le
Roi proposa d'aller en personne, avec le président du
Conseil, visiter IHôtel-Dieu. Le cabinet n'y consentit
point; mais M. le duc d'Orléans, avec un généreux em-
pressement , demanda à remplacer son père, et son
offre fut acceptée. La visite eut lieu le l^^ avril 4832.
Le duc d'Orléans, M. Casimir Périer et M. de Marbois,
alors président du Conseil général des hospices et âgé de
quatre-vingt-sept ans, parcoururent les salles des cholé-
riques de l'Hôtel-Dieu, s'arrêtant auprès du lit des ma-
lades, leur prenant les mains, causant avec eux, et les en-
courageant par de bonnes et fermes paroles. La visite
fut longue. Plusieurs malades, dix ou douze, selon le
rapport d'un assistant, moururent pendant sa durée.
M. Lanyer, jeune médecin distingué, employé alors dans
le ministère de l'intérieur comme directeur des affaires
civiles de l'Algérie, avait accompagné M. Casimir Périer
dans cette visite; il l'engagea, ainsi que M. le duc d'Or-
léans, à y mettre un terme, disant qu'un plus long séjour
dans cette atmosphère pouvait être dangereux et était
complètement inutile. Ni M. le duc d'Orléans, ni M. Pé-
rier ne tinrent compte de cet avis. Le prince discutait,
avec une entière liberté d'esprit, la question de savoir
si le choléra était ou non contagieux; et M. Périer, silen-
cieux et grave, éprouvait et contenait visiblement, en
présence de tant de souffrances, une profonde émotion.
Ils se retirèrent enfin, et, rentré au ministère de l'in-
térieur, M. .Périer se complaisait à raconter le courage
de ce jeune prince et de ce vieux magistrat, l'un sur
M. CASIMIR PERIER ET LA PAIX (1831-1832;. 319
les marches du trône^ raiitre sur le bord du tombeau,
tous deux parfaitement tranquilles et sereins à côté de
ces mourants dont le souffle répandait peut-être la mort.
Pour lui, il avait, en parlant de ce spectacle, les yeux
ardents, le teint pâle, la physionomie altérée, et ses
amis étaient pénétrés d'inquiétude en le regardant.
Trois jours après cette lugubre yisite, M. Casimir
Périer était gravement malade ; l'un de ses collègues,
M. de Montalivet, vint le voir, le 5 avril, dans la soirée :
« Je le trouvai seul, étendu sur un canapé; les meurtres
commis la veille par une foule furieuse et stupide, sur
de prétendus empoisonneurs, avaient fait sur son
esprit une impression navranteni me fit, sur la France
et sur lui-même, les plus tristes prédictions : « Je vous
« l'ai déjà dit; je sortirai de ce ministère les pieds en
« avant. » C'étaient en effet les termes dont il s'était
servi avec moi le jour même où il s'installa au ministère
de l'intérieur, le 14 mars 1831. 11 m'entretint ensuite,
avec calme et tristesse, de l'article à insérer le lende-
main dans le Moniteur^. Le préfet de police arriva. Je le
quittai en lui disant un adieu qui devait être le dernier.
Je ne l'ai plus revu ^. »
Pendant que le choléra, en envahissant M. Casimir
Périer, mettait en péril le repos de la France, il lui en-
levait, dans M. Cuvier, une de ses gloires ^ Au milieu de
1 Pièces historiques, n° XIII.
'Extrait d'une lettre que m'a adressée, le 18 septembre 1858,
M. de Montalivet, à qui je dois, sur toute cette époque, plusieurs
renseignements importants.
* On a discuté Iqs causes de la mort de M. Cuvier. Pour
320 CHAPITRE XIII.
son trouble, la France sentit vivement cette perte; elle a
toujours aimé la grandeur intellectuelle, et c'est aujour-
d'hui presque la seule qu'elle se plaise à honorer. Le
concours aux obsèques de M. Cuvier fut très-grand, et
un sentiment vrai de sympathie et de regret animait
cette foule pressée d'accourir pour rendre hommage à
un maître de la science, pressée de s'écouler pour se
soustraire au péril du fléau qui l'avait frappé. Ce mé-
lange de généreux respect et de préoccupation person-
nelle était un spectacle à la fois noble et triste.
Le mal éclata, chez M. Casimir Périer, avec une
grande violence : « Des spasmes nerveux soulevaient
ce grand corps dans son lit, par une sorte de mouve-
ment mécanique dont la puissance irrésistible était
effrayante. C'était un douloureux spectacle que celui de
cette intelligence et de cette volonté si énergique lut-
tant en vain contre la matière '. » Queî(iues-uns des mé-
decins appelés doutaient que ce fût le choléra; la plu-
part, et les principaux, l'affirmaient, et tout semble
avoir, à ce sujet, l'avis d'un juge parfaitement compétent, je
me suis adressé à -mon savant confrère et ami, M. Flourens,
son digne successeur dans llAcadémie française comme dans
l'Académie des sciences. Il m'a répondu : « Les causes de la
mort de M. Cuvier sont restées douteuses. Elle a été attribuée
au choléra, et il est très-probable que le choléra a en effet
agi, mais seulement d'une manière latente. Les symptômes
manifestes de la maladie furent ceux d'une paralysie qui, du
bras droit, gagna successivement le pharynx et les organes
respiratoires. »
' Extrait d'une lettre que m'a adressée, le 27 septembre 1858,
sur la maladie et les derniers jours de M. Casimir Périer,
M. Lanyer, qui l'avait accoinpagné à l'Hôtel-Dieu, et qui, de-
puis ce jour, resta constamment auprès de lui.
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX .1831-1832. 321
indiquer qu'ils avaient raison. A côté de M. Périer, dans
le ministère de Tintérieur, onze personnes en étaient
en même temps attacpiées^ et son collègue, M. d'Artrout,
({ui Tarait accompagné dans la visite à rHôtel-Dieu,
était frappé comme lui, et presque en aussi grand dan-
ger. Au bout de quelques jours, une amélioration sen-
sible donna quelques espérances; ce fut, entre les
médecins, le moment des doutes, des discussions et des
essais divers; pendant six semaines, ils luttèrent de
toute leur science, et le malade de toute la force de son
âme, contre le mal toujours renaissant et croissant;
mais tous les efforts étaient vains; la fièvre devenait de
jour en jour plus ardente; l'extrême susceptibilité ner-
veuse de M. Périer allait souvent jusqu'au délire.
Au milieu de son mal, l'avenir de son pays et de la
bonne politique dans son pays était sa constante pré-
occupation. Il en parlait à ceux qui l'entouraient; il s'en
parlait tout haut à lui-même dans les accès de la fièvre.
Son fils aîné arriva d'Angleterre; M. Périer ne l'entretint
pendant plus d'une heure que de la Conférence de Lon-
dres et du règlement des affaires de Belgique. Malgré
l'affection qu'il portait à ce fils, il ne se laissa aller à au-
cun attendrissement, ne manifesta aucune faiblesse; la
paix de l'Europe paraissait sa seule pensée. Quand son
esprit se portait sur les affaires de fintérieur, il exprimait
pour l'ordre social, surtout pour la propriété, première
base de l'ordre social, les plus vives alarmes, ne se fai-
sant aucune illusion sur la valeur de ses succès contre
l'anarchie, et sachant bien que, s'il avait arrêté la ruine
T. n. 21
32 2 CHAPITRE XIII.
de l'ordre, il n'avait pas assuré sa victoire : « J'ai les
ailes coupées, disait-il; je suis bien malade, mais le pays
est encore plus malade que moi. »
Le pays suivait avec anxiété les progrès de cette ma-
ladie qui le menaçait de retomber lui-même dans tout
son mal. Quand on apprit, le 10 mai au matin, que
M. Casimir Périer venait de succomber, un vif mouve-
ment de regret, de reconnaissance et d'alarme éclata,
en province comme à Paris, parmi les propriétaires,
les négociants, les manufacturiers, les magistrats, dans
toute cette population amie de l'ordre qu'il avait com-
prise et défendue mieux qu'elle ne savait se com-
prendre et se défendre elle-même. Elle accourut en
foule à ses obsèques ; elle s'empressa de souscrire
pour lui élever un monument. Les détails de cet
élan d'estime publique sont partout. Je me joignis
au départ du convoi funèbre; mais à peine remis de ma
propre attaque de choléra, je ne pus l'accompagner jus-
qu'au cimetière. Parmi les discours qui y furent pro-
noncés, celui de M. Royer-Collard, et parmi les écrits
consacrés à la mémoire de M. Casimir Périer la Notice
que M. de Rémusat a placée en tête du recueil de ses
Discours, ont seuls une valeur historique : dans l'un, le
caractère public, dans l'autre le caractère personnel de
M. Casimir Périer sont peints avec autant d'éclat que de
vérité. L'un et l'autre méritent de survivre au moment
qui les inspira*. Ce sont de beaux exemples d'admiration
1 Pièces historiqties, n" XIV.
1
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX (1831-1832). 323
grave et de sympalliie clairvoyante. Une année de gou-
vernement, qui fut un long combat sans résultat com-
plet ni assuré, avait suffi pour conquérir à M. Casimir
Périer ces sentiments des juges les plus difficiles .
comme du public français et européen.
CHAPITRE XIV
INSURRECTIONS LEGITIMISTE ET REPUBLICAINE. — OP-
POSITION PARLEMENTAIRE. — FORMATION DU CABI-
NET DU 11 OCTOBRE 1832.
État des esprits après la mort de M. Casimir Périer ; — dans le
gouvernement; — dans les divers partis. — Insurrection lé-
gitimiste dans les départements de l'Ouest, — Principe et
sentiments du parti légitimiste. — M^^la duchesse de Berry. —
Principe et sentimeiit.s du parti républicain. — Ses préparatifs
d'insurrection à Paris. — Manifeste ou Comjite rendu de l'opposi-
tion parlementaire. — Ses motifs et son caractère. — Courage et
insuffisance du cabinet. — On pense à M. de Talleyrand comme
premier ministre. — Voyage de M. de Rémusat à Londres. —
M. de Talleyrand s'y refuse. — Mort du général Lamarque.
— Insurrection républicaine des 5 et 6 juin 1832. — Energique
résistance du parti de l'ordre. — Le roi parcourt Paris. — Je
me rends aux Tuileries. — Visite aux Tuileries de MM. Laf-
fitte, Odilon-Barrot et Arago. — Leur conversation avec le
roi. — Faiblesse croissante du cabinet malgré sa victoire. —
Ses deux fautes. — Mise en état de siège de Paris. — Arres-
tation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de Neu-
ville et Berryer. — Tentative du roi pour conserver le cabi-
net en le fortifiant. — M. Dupin. — Urgence de la situation.
— Le roi nomme le maréchal Soult président du conseil et
le charge de former un cabinet. — Le duc de Broglie est ap-
pelé à. Paris. — Il fait de mon entrée dans le cabinet la con-
dition de la sienne. — Objections et hésitation. — Le maré-
chal Soult fait une nouvelle proposition à M. Dupin, qui re-
fuse. — On me propose et j'accepte le ministère de l'instruc-
tion publique. — Formation du cabinet du 11 octobre 1332.
(IG mai — 11 octobre 1832.)
Le 15 mai 1832, pendant que M. Casimir Périer vivait
encore, lu Journal des Débals, défenseur éprouvé et in-
LE GOUVERNEMENT APRÈS LA MORT DE yi. C. PÉRIER. 325
terprète presque avoué du gouvernoment, disait :
« C'est une erreur étrange que de s'obstiner à confoD-
dre le système et le ministère du 13 mars, comme si le
système était né et devait s'éteindre avec tel ou tel
homme. Non pas, à Dieu ne plaise, qu'il entre dans
notre pensée de rabaisser le moins du monde les im-
menses services rendus par l'homme au système !
M. Casimir Périer a courageusement accepté la mission
de faire prévaloir le système que tous les esprits éclai-
rés et tous les bons citoyens avaient déjà reconnu et
proclamé le seul capable de sauver la France. Cette
mission, il l'a remplie avec une énergie et un talent
qui lui assurent une mémoire immortelle. Mais M. Ca-
simir Périer n'a point créé son système; il n'a eu que
le mérite de le discerner et de l'adopter franchement.
C'est la force de l'opinion nationale qui a poussé aux
affaires M. Casimir Périer et ses collègues; c'est le sys-
tème qui a fait le ministère du 13 mars, et non pas le
ministère du 13 mars qui a fait le système. Le système
du 13 mars a pris naissance au moment même de la
Révolution de Juillet. Ce n'est autre chose que le sys-
tème de la monarchie constitutionnelle opposé à la ré-
publique pure, ou à la monarchie républicaine, ce qui
se ressemble beaucoup. Ce système était né avant M. Ca-
simir Périer; il lui survivra si le malheur veut que
M. Casimir Périer soit enlevé à la France. »
Le surlendemain 17 mai, M. Casimir Périer était
mort, et le Moniteur, en l'annonçant offlciellement,
s'exprimait en ces termes : « La nation s'est attachée au
326 CHAPITRE XIV.
système que le ministère du 13 mars s'appliquait à faire
triompher : à l'intérieur, la Charte ; à l'extérieur, la
paix. Il n'appartiendrait pas au caprice de quelques in-
dividus d'y rien changer ; c'est le vœu du pays, car ce
fut l'esprit des élections de 1831 et des majorités par-
lementaires dans la session qui les suivit. Constitulion-
nellement, ce système doit donc rester intact, il est dans
la pensée des trois pouvoirs. Politiquement* il est dans
la nature des choses ; c'est la base du nouveau droit
public consacré par le traité du 15 novembre *. Devant
l'Europe et devant les Chambres, c'est donc un système
convenu, et la bonne foi comme la responsabilité des
dépositaires de l'autorité royale leur commande de pré-
server d'aucune atteinte les principes dont l'application
leur a été confiée. Que la France, veuve d'un grand ci-
toyen, sache donc bien qu'il n'y a rien de changé dans
ses destinées politiques; c'est elle-même qui se les est
faites; elle seule pourrait les changer, et elle ne le veut
pas. Elle veut toujours la paix, elle veut toujours la
Charte; et son gouvernement restera fidèle à la mission
qu'il a reçue de lui conserver ces deux biens K »
Les malveillants et les esprits qui se croient sagaces
jtarce qu'ils sont soupçonneux virent dans ce langage
tout autre chose que le désir de rassurer la France :
c'était, dirent-ils, l'explosion de la jalousie du Roi en-
vers M. Casimir Périer, et de son dessein de ne voir ou
1 Adopté par la Conférence de Londres et ratifié par les cinq
puissances pour régler la séparation de la Belgique et de la
Hollande.
LE GOUVERNEMENT APRÈS LA MORT DE M. C. PÉRIER.327
de ne laisser voir dans ses ministres que les instru-
ments de sa politique, en s'en attribuant à lui-même
tout l'honneur. Louis XIV disait : « L'État, c'est moi; »
le roi Louis -Philippe veut dire : « Mon gouverne-
ment, c'est moi K » Les prétextes, légers mais spé-
cieux, ne manquaient pas à cette imputation : ce prince
avait des vivacités d'impression et des intempérances
de langage qui lui donnaient quelquefois les airs
de défauts qu'au fond il n'avait pas et de fautes qu'en
définitive il ne faisait pas : il aimait la popularité et il
était enclin à croire le public injuste envers lui; deux
penchants qu'il a patriotiqucment surmontés pour sou-
tenir la politique qu'il jugeait bonne et pour servir les
vrais intérêts de la France. Mais, dans cette lutte inté-
rieure, il voulait avoir au moins le mérite de son sa-
crifice, et que la France sût bien que, si elle jouissait
des bienfaits de l'ordre, de la liberté légale et de la paix,
c'était à lui surfout qu'elle les devait. Or, le gouverne-
ment représentatif a ce résultat inévitable que ce ne
sont pas les délibérations du Conseil, mais les effets de
la scène qui frappent le public ; il peut arriver que le
Roi soit pour beaucoup dans la politique qui prévaut,
mais les ministres en sont toujours les acteurs; c'est à
eux surtout que vont les honneurs du succès comme
les travaux et les périls du combat, car ils y engagent
toute leur destinée. Et puis ils sortent des rangs du
pays; ils sont ses représentants immédiats et comme
1 Pièces historiques, n" XV.
328 CHAPITRE XIV.
ses champions d'élite pour son service et sa défense. Il
est naturel que ses regards et ses sentiments se portent
d'abord sur eux; c'est même l'un des principaux mérites
du régime constitutionnel qu'il en soit ainsi, et que la
royauté n'ait pas à subir les chances de l'arène. Mais si
la sécurité du trône y gagne, il peut arriver que l'amour-
propre du prince en souffre; et s'il en souffre injuste-
ment, si la part qui lui revient effectivement dans l'a-
doption, le maintien et le succès de la bonne poli-
tique ne lui est pas faite dans l'opinion publique, si
en même temps le cours des idées populaires et des
hommes qui les représentent tend à le repousser de
plus en plus dans l'ombre, si d'autres amours-propres
s'élèvent en face de l'amour-propre royal et lui contes-
tent ses satisfactions légitimes, alors surviennent ces
susceptibihtés d'influence ou de renommée,- ces in-
quiétudes sur l'injustice et l'ingratitude publiques, ces
mouvements naturels du cœur humain que le plus sage
prince ne réussit guère à supprimer absolument, et qui
lui prêtent, pour peu qu'il s'y laisse aller, des appa-
rences que la conduite la plus modérée, la plus con-
stitutionnelle, ne suffit pas toujours à effacer. C'est la
difficile situation dont le roi Louis-Philippe, dans son
attitude et son langage, n'a pas toujours tenu assez de
compte, et dont il a eu injustement à souffrir.
Les rois oubhenttrop d'ailleurs avec quelle rapidité
leurs moindres impressions, et les dispositions qu'ils
laissent entrevoir en se hâtant de les contenir, fournis-
sent à leur entourage les occasions d'un zèle où le
LE GOUVERNEMENT APRÈS LA MORT DE M. C. PÊRIER. 329
public croit reconnaître leur propre pensée. Peu de
jours après la mort de M. Casimir Pcrier, j'étais aux
Tuileries, dans le salon de la Reiife; un membre de la
Chambre des Députés, homme de sens et très-dévoué
au Roi, dit à l'un des officiers intimes de la cour :
a Quel fléau que le choléra. Monsieur, et quelle perte
que celle de M. Périer ! — Oui certainement, monsieur;
et la fille de M. Mole, cette pauvre madame de Cham-
plàtreux ! » comme pour atténuer, en le comparant k
une douleur très-légitime mais purement de famille,
le deuil public pour la mort d'un grand ministre. Je ne
doute pas que si le roi Louis Philippe eût entendu ce
propos, il n'en eût senti l'inconvenance; mais les ser-
viteurs ont des empressements qui vont fort au delà
des désirs des rois, et celui-là croyait plaire en repous-
sant M. Casimir Périer dans la foule des morts que le
choléra avait frappés.
Non-seulement rien, dans le langage du Roi et de son
gouvernement après la mort de M. Casimir Périer, ne
laissa paraître un tel sentiment ; mais ce langage,
comme on le voit dans le Monileur que je viens de
rappeler, fut remarquablement modeste. En donnant
à la France la certitude que la pohtique d'ordre et de
paix du cabinet du 13 mars serait maintenue, on n'en
faisait point remonter au Roi le mérite; son nom n'é-
tait pas même prononcé; c'était à la France elle-même
qu'on reportait l'honneur du passé et l'espérance de
l'avenir : « La France a fait elle-même ses destinées; elle
seule pourrait les changer et elle ne le veut pas. »
330 CHAPITRE XIV.
La France en effet ne le voulait pas ; mais sa volonté
confuse et chancelante serait demeurée vaine si la vo-
lonté précise et constante du roi Louis Philippe n'était
venue en aide et aux ministres qu'il avait adoptés, et
aux majorités parlementaires que ses ministres avaient
ralhées autour du trône. Roi, Chambres, cabinet du
13 mars, tous a\aient droit de réclamer la pohtique
d'ordre et de paix comme la leur, car ils l'avaient tous
efdcacement soutenue. Et les collègues que M. Casimir
Périer laissait après lui avaient droit aussi de parler
en leur propre nom, car ils étaient sincèrement réso-
lus à poursuivre et à défendre son œuvre, en fidèles
héritiers.
Mais M. Casimir Périer à peine mort, on reconnut
combien son héritage était lourd, et lui-même néces-
saire pour le garder. C'est une remarque vulgaire qu'on
ne mesure bien la place que tenait un homme que lors-
que elle est vide; et le vide se fait durement sentir
quand la nécessité d'agir devient pressante au moment
même où manque le grand acteur.
Dans les meilleurs jours du ministère de M. Casimir
Périer, les partis ennemis n'avaient pas cessé de con-
spirer : quand ils virent la France troublée par le choléra
et le premier ministre lui-même atteint, ils jugèrent le
moment favorable pour redoubler leurs elforts. Dans le
cours du mois de mai 1832, pendant que le chef du
cabinet était aux prises, dans les rues avec une terreur
anarchique et dans son lit avec la mort, les légiti-
mistes soulevèrent dans l'Ouest la guerre civile; les
INSURRECTIONS LÉGITIM. ET RÉPUBLIC. (1832). 331
républicains s'armèrent pour une grande insurrection
dans Paris; l'opposition parlementaire se réunit pour
préparer, en l'absence des Chambres, sous le nom de
Compte rendu ou Manifeste à nos commettants, une
attaque générale et solennelle contre la politique qu'elle
avait combattue pendant la session.
Entre les mobiles qui peuvent pousser les hommes à
conspirer ou à se soulever pour renverser le gouverne-
ment établi, l'un des plus puissants, le plus puissant
peut-être, c'est l'idée du droit à rétablir au sein même
du gouvernement, du pouvoir légitime à mettre à la
place d'un pouvoir usurpateur. On parle beaucoup de
la puissance des intérêts, et bien des gens croient faire
preuve de sagacité et de bon sens en disant (pie l'intérêt
seul fait agir les hommes. Ce sont de vulgaires et su-
perficiels observateurs. L'histoire est là pour montrer
quel degré d'oppression, d'ini(juité, de souffrance, de
malheur peuvent supporter les hommes, quand les
intérêts personnels sont seuls en jeu, avant de recourir,
pour se délivrer, aux conspirations et aux insurrec-
tions. Si au contraire ils croient, ou si seulement cer-
tains groupes d'hommes dans la société croient que le
pouvoir qui les gouverne n'a pas en lui-même, par son
origine et sa nature, droit de les gouverner, tenez pour
certain que les conspirations et les insurrections naî-
tront et renaîtront obstinément parmi eux. Tant l'idée
du droit a d'empire sur les hommes ! Tant la dignité
instinctive de leur nature leur inspire le besoin de ne
se soumettre qu'au pouvoir qui, dans leur pensée, a
332 CHAPITRE XIY.
droit à leur obéissance, et de le chercher jusqu'à ce
que leurs yeux, en s'élevant, le voient en efîet au-
dessus d'eux !
Telle est la puissance de cette idée qu'elle peut jeter
ceux qu'elle possède dans l'injustice et l'imprudence
extrêmes, et faire taire en eux non -seulement la
voix de l'intérêt personnel, des affections de famille,
du sens commun, du péril évident et vain, mais la
voix même de la patrie et des devoirs qu'elle impose
à ses enfants. Après de longs et violents troubles
civils , ce que cherche surtout la patrie , son plus gé-
néral désir comme son plus impérieux besoin , c'est la
présence, en fait, d'un gouvernement juste et sage, qui
lui assure l'ordre et la liberté, qui protège équitable-
ment tous les droits, tous les intérêts, et dirige bien,
au dehors comme au dedans , les affaires communes
de la société. C'est l'infirmité des choses humaines
que les meilleures ont souvent de tristes origines, et
que la violence se rencontre dans le berceau des plus
utiles institutions et des plus nécessaires pouvoirs.
Mais quand les pouvoirs et les institutions sortis de
leur berceau grandissent et' se développent régulière-
ment, quand le gouvernement, plus ou moins issu
de la force plus ou moins légitime, s'acquitte bien
de sa mission et satisfait aux vœux comme aux besoins
généraux de la société , ce que demande , ce qu'a droit
de demander alors la patrie, c'est qu'on ne conspire
plus, qu'on ne se soulève plus, que, si l'on est mécon-
tent ou triste, on se tienne à l'écart, on attende les
INSURRECTIOxNS LÉGITIM. ET RE1>UB[,1C. (1832). 33;j
arrêts du temps, et qu'en attendant on la laisse jouir
de son repos, de sa prospérité, de ses libertés, qu'on
ne lui donne pas à recommencer sans cesse ce dur
et périlleux travail de l'enfantement d'un gouverne-
ment voué, dès qu'il sera né et quoi qu'il fasse, à se
défendre contre une guerre à mort. Mais ne compte/
pas que, chez les hommes exclusivement préoccu-
pés de l'origine et du titre primitif des pouvoirs, ce cri
de la patrie l'emporte sur leur propre passion ; ne
vous flattez pas qu'en présence d'un gouvernement
auquel ils ne reconnaissent pas le droit de gouver-
ner, ils reconnaissent ses mérites et s'y résignent; ils
seront ^ envers lui , mille fois plus exigeants qu'ils ne
l'ont été, qu'ils ne le seraient encore envers le gouver-
nement dont ils proclament le droit; ils persisteront
à voir en lui un péché originel pour lequel il n'y a
point de rédemption. Ils feront plus : ils ne tiendront,
en l'attaquant, nul compte, je ne dis [)as seulement des
périls de l'entreprise, mais des chances de succès; ils
seront aussi aveugles dans l'appréciation de leurs forces
(pi'obstinés dans la poursuite de leur dessein ; ils se
lanceront dans des tentatives désrspérées, indilférents
au risque de relancer leur patrie dans le chaos et les
ténèbres des révolutions.
Que sera-ce si de grands exempl(.'S de dévouement et
de courage viennent ajouter leur em[)ire à celui des
principes? C'est l'honneur de l'humanité que les causes
■ malheureuses et tenues pour légitimes font des héros
et des martyrs. Et quand des liéros et des martyrs
334 CHAPITRE XIV.
ont apparu, peu importe le petit nombre des fidèles ;
peu importent la faiblesse des moyens et l'incertitude
des espérances; l'entbousiasme se joint au devoir;
les plaisirs de l'émotion et de l'action tiennent lieu
des joies de la force et des sourires de la fortime;
on se satisfait, on s'exalte dans le sentiment des périls
qu'on affronte pour son clief ou pour sa foi; on se
comptait dans le mépris des lâches qui désertent la
bonne cause. Et les politiques voient avec surprise se
déployer dans les tentatives les plus insensées, les plus
dénuées de chance, des prodiges de persévérance et
d'énergie, d'intelligence et de vertu.
Ce fut à ane double explosion de tels adversaires
qu'aussitôt après la mort de M. Casimir Périer se
trouva en butte le cabinet qui lui survivait : les légiti-
mistes et les républicains se levèrent en même temps,
réclamant les uns et les autres, au nom de leur prin-
cipe, le droit exclusif de gouverner la France. Les
grands conseillers du parti légitimiste, les politiques
clairvoyants qui vivaient à Paris, M. de Chateaubriand,
M. Berryer, le duc de Fitz-James, n'étaient point d'avis
de l'insurrection et s'efforcèrent de la prévenir. M. Ber-
ryer se rendit, en leur nom, dans l'Ouest pour en
détourner madame la duchesse de Berry qui venait d'y
arriver. Parmi les chefs vendéens eux-mêmes, plu-
sieurs des principaux avaient, dès l'origine, averti la
princesse «lue l'entreprise leur semblait inopportune,
que les armes et les munitions leur manquaient, qu'ils
ne pouvaient promettre ni un grand soulèvement.
INSURRECTIONS LÉGITIM. ET RÉI'UBLIC. (1832). 335
ni de bonnes chances de succès. A plusieurs reprises,
on délibéra, on hésita, on fut sur le point de renoncer.
Mais les passions oisives, el qui entrevoyent un terme
à leur oisiveté, sont, de toutes, les plus ingouver-
nables; d'Ecosse en Italie, d'Italie en France, entre
le vieux roi Charles X à Holyrood, madame la du-
chesse de Berry à Massa et ses correspondants dans
les départements du Midi et de l'Ouest, les fds du com-
plot étaient noués, les plans formés , les agents en
mouvement ; bravant les périls de la mer et de la
terre, se vouant avec courage à une vie errante et
dure, la princii)ale personne du parti et du dessein
était arrivée sur les lieux , au milieu de ses amis.
Princesse, femme et mère, que de causes d'illusion
pour elle et d'entraînement autour d'elle ! Etre venue
si légèrement, s'en retourner sans avoir rien fait, c'é-
tait pis ([ue la défaite; c'était une nouvelle et plus
fatale abdication. Il y a des impressions qui décident
de la conduite des partis et auxquelles se soumettent
ceux-là même qui les jugent et les déplorent : pré-
l)arée depuis longtemps, avortée à Marseille, décon-
seillée et presque décommandtie dans l'Ouest à la veille
de l'exécution, la prise d'armes légitimiste éclata enfin,
avec la mère de Henri V à la tète, au moment môme où
le chef du cabinet du 13 mars descendait au tombeau.
Dans le parti républicain, chefs et soldats, la situa-
tion et les dispositions étaient les mêmes : là aussi
les chefs n'avaient nulle envie de l'insurrection et
ne croyaient pas à son succès. Quelque vive (juc fût son
336 CHAPITRE XIV.
hostilité, je ne pense pas que M. de La Fayette entrât
alors activement, comme il l'avait fait sous la Restau-
ration, dans les complots de renversement. M. Ar-
mand Carrel , clairvoyant et dédaigneux , ne leur por-
tait guère plus de goût que de confiance.' M. Garnier
Pages savait très-bien qu'il était plus propre à fronder
la monarchie à la tribune en y faisant apparaître la
République, qu'à attaquer le gouvernement du Roi
dans les rues en y promenant le drapeau républicain.
M. Godefroi Cavaignac lui-même, malgré l'àpreté de
ses passions , avait trop d'esprit pour s'abandonner
aveuglément à celles de ses aveugles amis. Mais parmi
les républicains, bien plus encore que parmi les légi-
timistes, le sentiment et l'avis des chefs étaient de peu
de valeur; en toute occasion, i's étaient emportés dans
le mouvement de leur peuple, n'ayant pas plus le
courage de s'en séparer que la force de le contenir.
M. Casimir Périer mort, tous les démocrates, pohti-
ques ou anarchiques, crurent leur jour venu et repri-
rent leurs allures de violence et d'agression. Les so-
ciétés secrètes se réunirent : les Amis du peuple bri-
sèrent les scellés que l'autorité avait fait apposer sur
la maison où ils tenaient leurs séances ; le commis-
saire de police et les officiers municipaux qui se pré-
sentèrent furent maltraités. Au nom de la souveraineté
du peuple comme au nom de la légitimité, dans les
rues de Paris comme dans les campagnes de l'Ouest, la
guerre civile se rallumait.
En présence de cette fermentation, et pour chercher
COMPTE RENDU DE L'OrPOSITlON (1832}. 337
aussi sa part dans les chances de succès que semblait
ouvrir à tous les partis, légaux ou illégaux, la mort
de M. Casimir Périer, l'opposition parlementaire voulut
faire un acte solennel. Sa situation était diflicile : la
tribune était fermée ; les députés ne pouvaient, en
usant d'un droit incontesté , venir, chacun à son tour
et dans la mesure de ses opinious et de ses désirs,
porter au pouvoir des coups divers et pourtant tous
sentis. Il fallait qu'ils parlassent tous en commun, d'une
seule voix, et en dehors du théâtre naturel où toutes
leurs voix avaient mission de se faire entendre. Ils
eurent grand'peine à se mettre d'accord sur l'expres-
sion unique d'idées et d'intentions très-différentes: les
opposants constitutionnels et dynastiques demandaient
à rester sous le drapeau de la monarchie ; les répu-
blicains voulaient (pie celui de la république se fît
entrevoir. De ce conflit forcé d'aboutir à un concert,
il résulta, sous le nom de Compte rendu, une sorte de
cantate politique en prose, résumé vague des idées déjà
si vagues que l'opposition avait produites dans les
Chambres ou dans les journaux, et répétition mono-
tone des griefs qu'elle avait déjà si souvent répétés.
Ni la modération de M. Odilon Barrot ne parvint à
effacer le caractère dur et agressif de ce document
ni le savoir-faire littéraire de M. de Cormenin à v
répandre un peu de nouveauté et de verve. L'œuvre fut
pompeusement vulgaire, quoique des gens d'esprit
y eussent mis la main, et la pièce resta froide en même
temps que l'acte était plein d'amertume et d'hostilité.
T. II. 22
338 CHAPITRE XIV.
Le cabinet mutilé résistait avec courage à toutes ces
attaques; il réprimait à Paris les tentatives de sédition
anarchiqiie, combattait dans TOuest l'insurrection lé-
gitimiste, poursuivait au dehors les négociations qui
devaient raffermir la paix européenne, restait fidèle
enfin, en principe et en fait, à la politique du chef qu'il
n'avait plus. Pourtant il se sentait faible et perdait de
jour en jour du terrain. Sa conduite était bonne, mais
impuissante. Dans les temps orageux et quand les évé-
nements se pressent, la bonne conduite même ne suffit
pas au gouvernement; il y faut une certaine mesure
de cette autorité supérieure, naturelle et générale, que
donnent ou la grandeur éprouvée du caractère, ou l'é-
clat continu du talent, ou la force d'une situation élevée
et indépendante; à ces conditions seulement, le pouvoir
impose à ses adversaires, même dans le combat, et
inspire d'avance confiance et zélé à ses amis. Elles
avaient disparu du cabinet avec M. Casimir Périer ; sa
politique lui survivait, mais il n'avait pas de successeur;
la couronne avait les mêmes pensées et des ministres
également dévoués, mais elle avait perdu son champion
et la majorité des Chambres son chef.
Le public sentait ce vide plus vivement encore que
les ministres, et peut-être que la couronne elle-même.
Le 19 mai, en suivant le convoi de M. Casimir Périer,
M. Royer-Collard s'entretenait avec M. de Rémusat et
lui témoignait ses inquiétudes pour l'avenir : « Que va-t-il
arriver? lui dit-il; la situation est bien grave; à qui
va-t-on s'adresser pour refaire du gouvernement? Nous
FORMATION DU CABINET DU U OCTOBRE 1832. 33'J
avons perdu M. Cmier, rude coup pour la science;
mais nous n'avons pas perdu le Cuvier de la po]iU(]ne ;
M. de Talleyrand est le Cuvier de la politique. Pensc-t-on
à lui ! »
Bien des gens y pensaient^ plutôt comme à une com-
binaison possible et plausible qu'avec la conviction cpie,
mise en pratique, elle serait bonne et efficace. On avait
besoin d'un homme considérable et d'nn homme lia-
bile; M. de Talleyrand était certainement l'un et l'autre.
On ne se demandait pas si son habileté était celle qui
convenait au gouvernement, et au gouvernement libre,
de la France profondément agitée. Les diplomates ont
le privilège de grandir aux yeux de leur pays sans avoir
porté le poids de ses affaires et de ses épreuves inté-
rieures. Après les catastrophes de 18i8, nous étions, le
prince de Metternich et moi, réfugiés ensemble à
Londres; je lui dis un jour : « Expliquez-moi, je vous
prie, mon prince, comment et pourquoi la Révolution
de Février s'est faite à Vienne. Je sais pourquoi et com-
ment elle s'est faite à Paris; mais en Autriche, sous
votre gouvernement, je ne sais pas. — J'ai quel-
quefois gouverné l'Europe, me dit-il avec un sourire
mêlé d'orgueil et de tristesse, mais l'Autriche, jamais.»
M. de Talleyrand aurait pu en dire à peu près autant à
ceux qui voulaient l'appeler à gouverner la France; il
la servait très-bien h Londres, et l'eût, je crois, trouvée
ingouvernable à Paris. Mais, quand on cherche des
ministres, c'est bien souvent pour sortir d'embarras
plutôt que pour suffire au besoin public. Il importait.
340 CHAPITRE XIV.
en tout cas, de savoir si, de son côté, M. de Talleyrand
pensait à devenir chef du cabinet, s'il en accepterait la
proposition , s'il n'était pas nécessaire de la lui avoir
faite avant de lui présenter toute autre combinaison, s'il
en avait lui-même quelqu'une en vue, enfin s'il était
disposé à prêter, comme ambassadeur, son concours
à un nouveau ministère qui continuerait la politique
du 13 mars, et s'il croyait toucher à la complète solu-
tion de la question belge qui, bien que très- avancée,
n'était pas encore définitivement réglée. Le général Sé-
bastiani, encore souffrant et sans illusion sur les périls
de la situation du cabinet et de la sienne propre, s'en-
tretenait de tout cela avec M. de Kémusat, et lui dit un
jour : «Ne pourriez-vous pas nous aider à savoir à quoi
nous en tenir? » M. de Rémusat s'y prêta volontiers et
partit pour Londres, sans aucune mission précise, sans
porter à M. de Talleyrand aucune proposition, unique-
ment pour causer avec lui comme il avait causé avec le
général Sébastiani, et pour bien connaître sa pensée,
soit sur l'avenir du cabinet français, soit sur l'état de
l'affaire belge et ses chances de conclusion.
La conversation de M. de Talleyrand fut parfaitement
sensée et clairvoyante. Il n'avait pas la moindre envie
d'être ministre en France ; content de sa position à
Londres, il avait à cœur de continuer ce qu'il y faisait,
et il espérait toujours le mener à bien, quoique souvent
contrarié et entravé, plutôt par ce qui venait de France
<)uc par l'Europe. Tout ce qu'il souhaitait à Paris, c'é-
tait un ministère qui maintînt la politique du 13 mars.
FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 18;3-2. 341
et qui sût, comme M. Casimir Périer, la pratiiiuer et en
répondre, auprès du Roi comme dans les Chambres,
avec autorité et dignité. Il tint ce langage à M. de Ré-
musat très-ouvertement et avec l'intention marquée
que partout on sût bien que telle était sa résolution. On
s'en félicita en Angleterre, où il était regardé connue le
plus efficace partisan de la paix et des bons rapports
entre les deux nations, et où la chance de son éloignc-
ment avait déjà causé quekjue inquiétude. Un organe
quasi officiel du cabinet whig, le journal le Globe s'en
expliqua en ces termes que quelques personnes crurent,
sinon inspirés, du moins approuvés par 31. de Talley-
rand lui-même : « Nous avons reçu ce matin le mani-
feste des députés de l'opposition en France. Nous n'avons
pas le temps de l'examiner en détail : nous nous con-
tenterons de dire qu'il nous paraît simplement une sè-
che et froide répétition des divers points de politiciue,
intérieure et extérieure, sur lescfuels l'opposition a com-
battu le gouvernement du roi Louis-Philippe. 11 est
évident que le triomphe de ce parti conduirait rapide-
ment à une guerre générale. En se rendant aux eaux de
Bourbon-rArchambault, le prince de Talleyrand tra-
versera Paris. Il n'est pas probable qu'à son âge et avec
ses habitudes, il s'engage dans une tâche aussi rude
que celle de premier ministre en France; maison peut
espérer, dans F intérêt des deux pays et de Fhumanité
en général, qui ont si grand besoin du maintien de la
paix, que le roi Louis-Philippe le consultera sur la
formation de son nouveau ministère et sur le choix
342 CHAPITRE XIV.
d'un président du Conseil investi de pleins pouvoirs, »
Pendant qu'on s'entretenait ainsi à Londres du nou-
veau cabinet à former à Paris, tout l'établissement de
1830, monarchie et dynastie. Roi et ministres, étaient
en proie à la plus violente attaque et au plus grand pé-
ril qu'ils eussent encore eu à subir : l'insurrection des
5 et 6 juin 1832 éclatait.
C'est le vice et le malheur des conspirateurs ré-
volutionnaires qu'ils sont condamnés aux mensonges
les plus contradictoires, et passent tour à tour de l'au-
dace à l'hypocrisie, de l'hypocrisie à l'audace. Quand
l'insurrection des 5 et 6 juin 1832 eut échoué, quand
il fallut se justifier d'y avoir pris part ou la justifier
de ses desseins, il y eut comme un concert, entre
tous ceux qui y étaient directement ou indirectement
intéressés, [)our en dissimuler la gravité et en dénatu-
rer le caractère : tous soutinrent qu'il n'y avait eu dans
l'événement aucune préméditation, aucun projet po-
litique; la mort du général Lamarquc, de ce vaillant
défenseur de la liberté et de l'honneur national, avait
vivement ému le peuple qui n'avait voulu, en se por-
tant en masse autour de son cercueil, que lui rendre un
éclatant hommage. Si la lutte s'était engagée, ce n'é-
taient point les amis du général Lamarque qui en
avaient |)ris l'initiative; ils avaient été insultés, provo-
qués, menacés, attaqués par la police et la troupe, les
sergents de ville et les dragons. Ici, un homme sur un
balcon s'était refusé à ôter son chapeau devant le convoi;
lu, un étendard populaire avait été jeté dans la boue;
FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832. 313
ces incidents et d'autres semljlables, les précautions
excessives, les bravades offensantes des agents ou des
partisans du pouvoir, avaient jeté l'irritation dans la
foule ; le combat avait commencé çà et là, involontaire-
ment, fortuitement, partiellement, en plus d'un lieu
peut-être selon le désir et sur la provocation des servi-
teurs de la police. Qui avait porté les premiers coups?
Qui s'était livré aux plus grands excès ? On ne le savait
pas; on ne le saurait jamais; tout était à déplorer, rien
à imputer aux amis du général Lamarque, du peuple
et de la liberté.
Le temps a marché; le jour s'est levé sur le passé;
la France a changé de régime et de maître; le roi Louis-
Philippe est tombé; la République a eu son heure; on
a pu s'en vanter au lieu de s'en défendre; la crudité des
assertions a remplacé, chez ses partisans, l'hypocrisie
des dénégations; même avant, et à plus forte raison de-
puis le 24 février 1848, ils ont proclamé, affirmé, dé-
montré que l'insurrection des o et 0 juin 1832 avait été
une grande tentative républicaine; ils ont multiplié les
détails et les preuves. Leurs sociétés publiques et se-
crètes, la Sociélé de l'Union de Juillet, la Société des
Droits de l'Homme, la Société des Amis du peuple, s'é-
taient jointes au convoi du général Lamarque, portant
leurs noms inscrits sur leurs drapeaux. Les cris : A bas
Louis-Philippe ! Vive la République! avaient retenti sur
leur passage. C'était poiu- servir la cause de la Répu-
blique que des élèves de l'École polytechnique et des
autres grandes écoles publiques étaient venus se placer
344 CHAPITRE XIV.
dans leurs rangs. Si quelques-uns avaient cédé à Ten-
traînement sans connaître le but, ils avaient été bientôt
éclairés: M Mais enfin où nous mène-t-on? demanda l'un
d'eux dans le peloton où il marcliait. — A la République,
lui répondit un décoré de Juillet qui conduisait le pelo-
ton, et tenez pour certain que nous souperons ce soir
aux Tuileries. » Quand le cortège arriva à la place delà
Bastille, un officier du 12° léger s'avança vers le pre-
mier groupe, et dit au cbef : « Je suis républicain ; vous
pouvez compter sur nous. » A la vérité, en moins d'une
heure, les républicains honnêtes purent voir qu'ils n'é-
taient pas seuls, ni les maîtres dans le cortège; le dra-
peau rouge et le bonnet rouge , ces symboles du
régime de la Terreur, s'y montrèrent hardiment :
« Il y avait là, dit M. de La Fayette lui-même, quel-
ques jeunes fous qui voulaient me tuer en l'honneur
du bonnet rouge. » Bien simples étaient ceux qui ne
l'avaient pas prévu; c'est, chez nous, la condition de
la République d'avoir pour armée de tels fous et
les bandes désordonnées qui marchent derrière les
fous. Quand le régime républicain n'est ni dans les
idées, ni dans les mœurs, ni dans la volonté des classes
amies nahn-elles de l'ordre, quand les intérêts réguliers
et traufiuilles ne lui portent ni confiance ni goût, ce
régime est voué à l'alliance, c'est-à-dire à la domination
des mauvaises passions; hors d'état de supporter la li-
berté, il ne peut trouver un moment quelque force que
dans la violence et l'anarchie. Les républicains des 5 et G
juin 1832 n'allèrent pas jusqu'à cette épreuve; mais elle
FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832. 345
ne leur eût pas plus manqué qu'à leurs disciples de i 848
s'ils avaient eu huit jours de succès.
Quand leur défaite fut évidente, quand la prolongation
de la lutte ne fut plus, pour les plus passionnés d'entre
eux, qu'une question d'honneur personnel et de foi au
delà du tombeau , alors se déployèrent ces courages
et ces dévouements héroïques qui peuvent honorer
les plus mauvaises causes, et qui leur conservent, jus-
que dans leurs revers, une force redoutable, même
quand elle est vaine. Presque au même moment, le
6 juin pour les uns, le 7 pour les autres, une centaine
de républicains à Paris, dans le cloître Saint-Méry, et
une cinquantaine de légitimistes au château de la Pé-
nissière, près de Clisson dans la Vendée, entourés d'en-
nemis, de feu et de ruines, combattirent à toute ou-
trance, et moururent aux cris, les uns de Vive la
République/ les autres de Vive Henri V! donnant leur
vie comme un sacrifice humain, dans l'espoir de servir
peut-être ainsi un jour un avenir qu'ils ne devaient
pas voir.
Il n'y a, en ce monde, que deux grandes puissances
morales, la foi et le bon sens. Malheur aux temps où
elles sont séparées ! Ce sont des temps où les révolu-
tions avortent et où les gouvernements tombent.
La défense de l'ordre contre l'insurrection fut aussi
courageuse et presque aussi passionnée que l'attaque.
11 y avait alors, et dans la garde nationale appelée
à réprimer l'émeute, et dans toute la population
étrangère aux factions, une vraie et active indignation
346 CHAPITRE XIV.
contre ceux qui, sans nécessité, sans provocation, sans
motifs qu'ils pussent avouer, pour la seule satisfaction
de leurs idées ou de leurs passions personnelles, ve-
naient troubler la paix publique, et rejeter dans de nou-
velles crises révolutionnaires la patrie à peine relevée
et encore si lasse de toutes celles qu'elle avait subies.
Les chefs militaires qui, sous la forte et laborieuse dis-
cipline de l'Empire, avaient appris le respect de l'au-
torité et le dévouement, s'étonnaient de trouver dans
ces soldats d'un jour, propriétaires, marchands, arti-
sans, une ardeur si empressée et si ferme. Le digne
représentant des vieux guerriers, le maréchal Lobau,
avec son rude visage, sa gravité brusque, sa parole
brève, comme s'il eût été pressé de ne plus parler, ren-
dait témoignage de la bonne conduite de ces troupes si
nouvelles pour lui, et dont il avait hésité à prendre le
commandement. Son chef d'état-major, le général Jac-
queminot, aussi brave et plus expansif, racontait avec
une émotion familière les nombreux traits de libre et
patriotique courage dont il avait été témoin. Trois des
chefs qui avaient agi sous leurs ordres, M. Gabriel De-
lessert, bourgeois né militaire, disait le maréchal
Lobau dans son rapport, et les généraux Schramm et
Tiburce Sébastiani, rendirent, de ce qu'ils avaient fait
avec la garde nationale et la troupe de ligne, des comp-
tes détaillés qui étaient lus dans les corps de garde, les
cafés, dans tous les lieux publics, avec de vives démon-
strations de satisfaction militaire et populaire. Dans la
matinée du G juin, pendant que, sur plusieurs points,
FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 183-,>. 347
la lutte était encore flagrante, le Roi parcourut à clie-
Yal tous les quartiers de Paris, passant en revue les
diverses troupes qu'il rencontrait , s'arrêtant là où la
population était amassée, presque partout accueilli par
de bruyantes acclamations, et se portant de sa per-
sonne au-devant des groupes silencieux et suspects,
comme pour défier, par son tranquille courage, la plus
brutale inimitié. Aux personnes de sa suite qui l'enga-
geaient à prendre un peu garde, il répondait : « Soyez
tranquilles; j'ai une bonne cuirasse; ce sont mes cinq
fils. » Le bruit courut le lendemain que, dans cette
promenade, des insurgés, à portée et au moment de
tirer sur le Roi, en avaient été détournés par sa con-
fiante attitude autant que par leur propre péril.
Dès que j'appris l'insurrection, je me rendis aux Tui-
leries, pressé de savoir exactement ce qui se passait et
de voir si je pourrais aider en quelque manière au
rétablissement de l'ordre public. Je trouvai là plusieurs
membres de l'une et de l'autre Chambres, entre autres
M. Thiers, animés du même sentiment que moi. Le
Roi venait d'arriver de Saint-Cloud avec la reine, à qui
il avait dit: « Amélie, il y a du trouble à Paris ; j'y vais ;
— J'y vais avec vous, mon ami, » Le Conseil des mi-
nistres se réunit. Nous causions dans un salon voisin,
avec les personnes, soit de la maison du Roi, soit du
dehors, qui allaient et venaient, cherchant et apportant
des nouvelles et des avis. On a dit que le nombre des
visiteurs n'était pas grand et qu'ils avaient l'air plus
troublé qu'empressé. Je ne me souviens pas d'en avoir
348 CHAPITRE XIV.
été frappé. J'ai tant vu les faiblesses et les bassesses hu-
maines, et je m'y attends tellement que^, lorsqu'elles
paraissent, je ne leur fais guère riionneur de les re-
mar(|uer. Ce dont je suis sûr, c'est que, chez les hom-
mes politiques présents ce jour-là aux Tuileries, il y
avait, à côté d'une sérieuse inquiétude, une ferme ad-
hésion au gouvernement du Roi et un parti bien pris
de le soutenir.
Le jour même de la promenade du Roi dans Paris, au
moment où il en revenait et pendant que le Conseil des
ministres était assemblé, on vint lui dire que trois dé-
putés de l'opposition, tous trois signataires du Compte
rendu, MM. Laffitte, Odilon-Rarrot et Arago , arrivaient
aux Tuileries et rlemandaient à être admis auprès de
lui. Il quitta le Conseil et s'empressa de les recevoir.
La démarche n'avait, de leur part, rien que d'opportun
et d'honorable : regardant l'insurrection comme à peu
près vaincue et l'ordre matériel comme bien près d'être
rétabli, ils venaient, avec une conviction sincère et
une intention loyale, faire auprès du Roi la même ten-
tative (jue, par le Compte rendu, ils avaient faite auprès
du public, c'est-à-dire le presser de changer de système,
et de mettre la politique de laisser-aller et de concession,
qu'ils appelaient la politique de confiance, à la place
de la politi(jue de résistance. Ils ont eux-mêmes
S'gné, de cette conversation qui fut longue et animée,
une sorte de procès-verbal qui a été plusieurs fois pu-
blié, et dont personne, que je sache, n'a contesté la
fidélité. Ce ne fut, à vrai dire, qu'une parai)hrase du
FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 18 i2. •Mi»
Compte rendu, sous la forme plus (lôvcloppce et plus
vive d'une controverse. M. Laffitte y fut doux et quel-
quefois embarrassé; M. Odilon-Barrot modéré, respec-
tueux et {)rcsquc affectueux; M. Arayo inconsidéré,
amer, et par moments assez emporté pour que le Roi
lui dît: « Monsieur Arago, n'élevez pas tant la voix. »
En relisant aujourd'hui cet entrelien, je pense, et tout
lecteur indifférent pensera, je crois, comme moi, que
le Roi y garda constamment l'avantage, et pour le fond
des idées, et pour l'appréciation des faits, et pour la
verve dans la discussion. 11 y fit pourtant une faute,
grave dès lors et que le temps devait aggraver. Soit
par un mouvement d'amour-propre, soit pour donner
à la politique qu'il soutenait plus de force en en faisant
prévoir la durée, il la revendiqua, avec quelque impa-
tience, comme la sienne propre et pres([ue son œuvre à
lui seul, donnant ainsi, h un reproche qui lui était dès
lors adressé, plus de vraisemblance qu'il n'avait de
fondement. La vérité comme la prudence auraient
voulu qu'en prenant justement sa part dans la politique
d'ordre et de paix, il fît en même temps la i>art des
Chambres, et de la majorité qui s'y était formée à
l'appui de son gouvernement, et des conseillers que
cette majorité lui avait fournis, surtout du ministre
éminent qu'il venait de perdre, et dont l'éneriiie lui
avait été si nécessaire. A ce moment, eu causant avec
MM. Laffitte, Odilon-Rarrot et Arago, le roi Louis-Phi-
lippe aurait bien fait de se ra[)peler ce qu'il dit un
jour à M. dllaubersacrt : « Savez-vous (jue si je n'avais
350 CHAPITRE XIV.
pas trouvé M. Périer au 13 mars, j'en étais réduit à
avaler Salverte et Dupont tout crus ? » Il serait resté
ainsi dans ce rôle de roi constitutionnel dont, en
fait, il était bien décidé à ne jamais sortir, et il n'eût
pas fourni à ses ennemis les apparences dont ils se sont
fait contre lui de si dangereuses armes.
A cette occasion, je trouve sur mon propre compte,
dans quelques écrits du temps, un prétendu fait que je
relèverai, contre mon usage, uniquement à cause de la
singulière transformation qu'il a subie de récit en récit.
On a dit d'abord : « Au moment où la calèche dans
laquelle se trouvaient les trois députés traversait la
grille du palais, un ami commun, qui venait de l'inté-
rieur, les aborda et leur dit: « Allez vite, Guizot en
sort. * » Un peu plus tard, cette invitation aux trois
députés de se hâter, pour opposer leur influence à la
mienne, est devenue une invitation de s'arrêter pour
échapper à leur propre péril : « Trois heures sonnaient
lorsqu'ime calèche découverte, dans laquelle se trou-
vaient MM. Arago, Odilon-Barrot et Laffltte, entra dans
la cour des Tuileries. Un inconnu, s'étant alors élancé
à la tête du cheval, le saisit par la bride en s'écriant :
« Prenez garde, messieurs; M. Guizot sort de l'appar-
tement du Roi; vos jours ne sont pas en sûreté. ^ » Il
n'y a point de si sotte calomnie qui ne trouve quelqu'un
pour la dire et plus d'un pour la croire; pourtant je
1 La Fayette et la Révolution de 1830, par B. Sarrans jeune,
t. II, p. 384.
2 Histoire de Dix .<4?i.s, par M. Louis Blanc, t. III, p. 305.
FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832. 35
suis sûr que, si les liommes honorables mis en scène
ont eu connaissance de celle-ci , ils ont hausse les
épaules; et je me serais étonné de la rencontrer dans
un livre sérieux si je ne savais que Tesprit de parti
expli([ue tout, même la crédulité perverse des gens
d'esprit.
Le succès semblait grand pour le cabinet; il avait
vaincu la plus hardie et la plus violente insurrection
({ui se fût encore élevée contre îe gouvernement nou-
veau; M. Casimir Périer lui-même n'avait pas été mis
en face de tels périls Mais le cabinet, où M. Casimir
Périer n'était plus, avait en lui-même des faiblesses que
la lutte, même heureuse, devait développer; et à peine
vainqueur, il prit deux mesures qui lui firent plus de
mal qu'il ne retira de fruit de sa victoire. En mettant
Paris en état de siège, et en faisant brusquement arrêter
M. de Chateaubriand, le duc de Fitz- James, M. Hyde de
Neuville et M. Berryer, comme complices de la guerre
civile qu'ils s'étaient efCorcés d'empêcher, il rendit à
l'opposition, dans l'ordre légal et moral , le terrain
qu'elle avait perdu dans les rues, et il se réduisit à la
nécessité de se défendre contre les partis qu'il venait
de vaincre.
Les jurisconsultes les plus indépendants comme les
plus éclairés difïérèrcnt entre eux, et on pouvait cer-
tainement dilîérer d'avis sur la légalité de l'état de siège
établi à Paris par l'ordonnance du 6 juin 1832. Quel-
ques mois plus tard, et après la chute du cabinet, quand
la question fut débattue dans les Chambres, je deman-
352 CHAPITRE XIV.
dai à l'un des magistrats les plus versés dans le droit
criminel, et mon ami particulier, à M. Vincens Saint-
l.aurent, alors président de chambre à la Cour royale
de Paris, de m'en bien expliquer les diverses faces ; et
il me remit à ce sujet une note si complète et si précise
ijue je prends plaisir à la publier, aussi bien dans l'inté-
rêt de la vérité qu'en souvenir du savant et impartial
auteur ^ Quoi qu'il en fût du fond de la mesure, la plu-
part des membres de l'opposition, députés ou écrivains,
avaient mauvaise grâce à en contester la légalité,
au moment d'une insurrection flagrante, quand ils
avaient admis sans contestation et même provoqué
le même acte dans les départements de l'Ouest, contre
un péril bien moins grave. Mais indépendamment
de la ciuostion de droit, il y avait là, pour le cabi-
net, une question de conduite, et ce fut sur celle-Là
que porta sa principale erreur. Quand même la lé-
galité de la mise en état de siège de Paris et du ren-
voi des insurgés devant les conseils de guerre n'eût été
douteuse pour personne, il eût mieux fait de n'y pas
recourir. Il poursuivait les prévenus à raison de faits
récents, évidents, palpables, et au milieu d'un mouve-
ment d'opinion très-vif contre l'insurrection; il pouvait
se confier aux juridictions ordinaires du soin de faire
justice; pourvu qu'on ne perdît pas de temps en in-
utiles procédures, les jurés de Paris auraient probable-
ment été plus sévères pour les insurgés que ne le fu-
1 Pièces historiques, n" XYI.
FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832. 353
reiît, dans leur court exercice, les conseils de guerre
blessés et intimidés par la crainte de passer pour des
commissions serviles^ Et si la répression légale avait
manqué, si la faiblesse des jurés avait rendu aux accu-
sés leur arrogance naturelle, elle aurait probablement
suscité un accès d'indignation et d'alarme publique où
le gouvernement aurait puisé la force dont il aurait
eu besoin. M. de Montalivet, en sympathie avec le pre-
mier cri des amis de Tordre au milieu du péril et du
combat, crut faire et fit certainement acte de courage
en engageant sa responsabilité dans une telle mesure;
mais ce fut le courage d'un jeune et ardent défenseur
de la société et de la royauté atta(|uées, non d'un ferme
et prévoyant politique. Le roi Louis-Philippe s'y trompa
moins que ses ministres, car au premier moment il re-
poussa l'idée de l'état de siège ^; et j'ai déjà cité de
' Ce qui prouve la vraisemblance de cette conjecture, c'est
le nombre des condamnations que prononça le jury contre les
accusés poursuivis à raison de l'insurrection des 5 et 6 juin,
lorsque l'arrêt de la Cour de cassation du 29 juin eut déclaré
l'incompétence des conseils de guerre, et fait renvoyer toutes
ces affaires devant la Cour d'assises. Je joins aux Pièces histo-
riques, n" XVII, le tableau de ces condamnations, qui s'élèvent
à quatre-vingt-deux et dont j'ai trouvé les détails dans les Mé-
moires de M. Gisquet, alors préfet de police ; ouvrage qui, par
la nature et la précision des renseignements qu'il contient, a
plus d'importance et d'intérêt liistorique qu'en général on ne
lui en a attribué.
^ Il avait, en thèse générale, de l'éloignement pour cette
mesure, et il en écarta l'idée en novembre 1831, à l'occasion
de l'insurrection, encore flagrante, des ouvriers de Lyon. J'in-
sère, dans les Pièces historiques, n"XVIII, une lettre qu'il écrivit
à ce sujet, le 29 novembre 1831, au maréchal Soult, en mission
à Lyon.
Je joins à cette lettre une lettre du comte d'Argout, alors
T. II. 23
354 CHAPITRE XIV.
M. Casimir Périer des paroles qui prouvent que, s'il eût
vécu, le pouvoir ne se fût pas exposé à récliec qu'au
nom de la Charte la Cour de cassation lui fit subir.
Pour être une faute de nature différente, l'arrestation
de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de Neuville
et Berryer ne fut pas une faute moins grave. Celaient
là, pour le gouvernement de 1830 , des ennemis , non
des insurgés ni des conspirateurs : ils ne voulaient
pas sa durée et n'y croyaient pas ; mais ils ne croyaient
pas davantage à l'opportunité et à l'efficacité des com-
plots et de la guerre civile pour le renverser ; c'étaient
d'autres armes qu'ils cherchaient pour lui nuire ; c'é-
tait avec d'autres armes que les prisons et les procès
qu'il fafiait les combattre. La Restauration avait donné, •
en pareille circonstance, un sage et noble exemple :
MM. de La Fayette, d'Argenson et Manuel étaient, à coup
sûr, contre elle, de plus sérieux et plus redoutables
conspirateurs que MM. de Chateaubriand, de Fitz-
James, Hyde de Neuville et Berryer ne voulaient et
ne pouvaient l'être contre le gouvernement de .Juillet.
De 1820 à 1822, le duc de Richelieu et M. de Villèle
avaient, contre ces chefs libéraux, de bien autres
griefs et de bien autres preuves que le cabinet de 1832
ministre du commerce et des travaux publics, au maréchal
Soult, en date du novembre 1831, et qui contient, sur la
question du tarif des salaire* et des rapports entre les fabri-
cants et les ouvriers, les instructions formelles du cabinet,
instructions parfaitement conformes au bon sens pratique
comme aux principes de la science. Je n'ai eu que récemment
connaissance de cette dépûche.
FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 183-2. 355
n'en pouvait recueillir contre les cbefs légitimistes
qu'il fit arrêter. Pourtant ils ne voulurent jamais ni
les emprisonner, ni les traduire en justice; ils com-
prirent que le pouvoir qui veut mettre un terme aux
révolutions ne doit pas porter, dans les hautes régions
de la société, la guerre à outrance. C'est en frappant
les grandes têtes que les révolutionnaires s'efforcent
d'enflammer la lutte et de compromettre irrévoca-
blement les peuples dans leur cause. Les politiques
d'ordre et de paix sociale ont à tenir la conduite con-
traire; il ne leur convient pas d'illustrer les partis
qu'ils combattent, et de signaler si haut leurs princi-
paux ennemis. Il y eut défaut de tact et d'esprit poli-
tique dans l'arrestation de ces quatre hommes considé-
rables qui furent presque aussitôt rendus à la liberté,
MM. de Chateaubriand, de Fitz-James et Hyde de Neu-
ville, parce que les juges de Paris ne trouvèrent conh*e
eux aucune charge, M. Berryer, parce que les jurés de
Blois le déclarèrent innocent.
Sous le poids de ces fautes et d'une situation trop
forte pour lui, le cabinet se trouva bientôt plus faible
qu'il ne l'était avant l'iusurrection qu'il avait vaincue :
ses ennemis redevinrent ardents et agressifs ; ses amis
se montrèrent inquiets et impatients. Le général Sébas-
tiani ne manquait point de savoir-faire avec les per-
sonnes; mais les graves difficultés des affaires dont il
avait à répondre, sa morgue froide dans les discussions
et quelques phrases malheureuses l'avaient rendu très-
impopulaire; et, ce (jui est pire, à peine gucTi d'une
356 CHAPITRE XIV.
maladie grave, il restait fatigué et usé; ses qualités
manquaient des dehors qui auraient pu les faire recon-
naître ou pardonner; il avait beaucoup de jugement et
de courage sans agrément et sans éclat; il était roide sans
être imposant, et on le croyait souple auprès du Roi.
M. de Montalivet, jeune et dévoué, passait aussi pour tro[)
docile, ou du moins trop peu indépendant; sa for-
tune d'ailleurs avait commencé à la cour, non dans les
Chambres, et les pouvoirs politiques n'ont de goût
que pour les grandeurs qui se sont faites sous leur
aile et par leur influence. Depuis la mort de M. Ca-
simir Périer, le baron Louis se plaisait peu dans
les affaires ; il ne se sentait plus l'appui dont il
avait besoin pour conduire à son gré les finances
de l'État. Déjà vieux, il avait fait entrer dans le ca-
binet son neveu, l'amiral de Rigny, et aj)rès avoir ainsi
pourvu aux intérêts de sa famille qu'il avait fort à
cœur, il était prêt à sortir volontiers d'une barque peu
sûre. Vivement attaqué, le ministère était peu défendu
et peu propre à se défendre lui-même avec vigueur.
Le Roi aurait bien voulu le rajeunir en le gardant
et le fortifier sans le changer. On oublie aisément ce
qui manque quand on a ce qui plaît. Les conseillers
ijui restaient au Roi depuis la mort de M. Périer
étaient fidèles , courageux , sensés ; tous pensaient
comme lui, ou se laissaient aisément persuader par
lui ; aucun d'eux ne lui faisait obstacle ni ombre.
Que leur manquait-il ? De l'influence et du talent de
|)arole dans les Chambres. Si le Roi parvenait à leur
FORMATION DU CABINET DU II OCTOBRE 1833. 357
adjoindre un ou deux hommes doués de ces dons et
attachés aussi à la poh tique d'ordre et de paix, il obte-
nait ce dont il avait besoin en conseryant ce qui lui
convenait. M. Dupin s'offrait naturellement à sa pensée.
Le Roi le fit appeler à Saint-Cloud et l'y retint tout
un jour, s'efforçant de le faire entrer dans le cabinet,
UL se promettant d'en tirer grand profit dans les Cham-
bres, sans qu'il en coûtât trop cher à sa propre in-
fluence dans le gouvernement et à son renom per-
sonnel en Europe. Mais M. Dupin avait aussi ses
susceptibilités et ses exigences que le Roi n'avait pas
prévues. Quand les circonstances le lui ont commandé,
il a souvent déployé avec courage, au service de la
bonne cause, la verve naturelle et éloquente de son
spirituel bon sens ; mais il n'a nul goût pour les
grandes tâches et les responsabilités pesantes; les fonc-
tions publiques lui plaisent bien plus qu'il n'aspire
au pouvoir politique ; tout engagement général , toute
longue et fidèle sohdarité répugnent à la mobilité de
son esprit, aux boutades de son caractère et aux calculs
de sa prudence. 11 aime à servir, non à se dévouer;
et même quand il sert, il se dégage autant qu'il peut,
reprenant sans cesse, par de brusques inconséquen-
ces, quelque portion ou quelque apparence de l'in-
dépendance qu'il a semblé sacrifier. 11 écouta avec
perplexité les propositions du Roi ; il discuta, objecta,,
hésita, fit à son tour, plus ou moins obscurément,
ses réserves et ses demandes, entre autres que deux
ministres, le général Sébastiani et M. de Montalivet
358 CHAPITRE XIV.
sortissent du cabinet, et qu'il y eût un président du
Conseil, condition dont ses amis, a-t-il dit, lui
faisaient une loi. Le Roi hésita à son tour; et après
deux ou trois conversations, troublé tantôt par les
hésitations du Roi, tantôt par les siennes propres,
M. Dupin, pour s'y soustraire sans rien accepter ni re-
fuser, partit tout à coup pour la campagne. Là des
messages répétés vinrent le chercher. Il revint, rentra
en négociation, parut un moment céder aux instances;
et sur de nouvelles hésitations, soit du Roi,, soit de
lui-même, il repartit, laissant au Roi peu d'espoir de
le décider à devenir ministre et peu de regret de n'y
pas réussir.
Au dedans et au dehors, la situation devenait pres-
sante : la guerre civile légitimiste échouait dans l'ouest
comme l'insurrection républicaine à Paris; mais en
échouant elle ne finissait pas ; et à Paris, devant un
cabinet sans force et sans avenir, les troubles étaient
toujours près de recommencer. Les affaires de la Rel-
gique étaient à la fois réglées et en suspens. Pour vider
effectivement cette question, il fallait faire exécuter par
la force le traité du 15 novembre 1831, adopté par la
Conférence de Londres, et que toutes les puissances
avaient ratifié, mais auquel le roi de Hollande refusait
toujours de se soumettre. Les Chambres belges et le
roi Léopold réclamaient ardemment cette action défini-
tive. M. de Talleyrand, venu à Paris en se rendant aux
eaux de Rourbon-l'Archambault, insistait pour qu'un
cabinet fût enfin formé , capable d'accomplir cette
FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832. 359
œuvre et de reprendre en Europe la consistance et la
confiance que M. Casimir Périer y avait acquises. Pour
suffire à de telles circonstances, la convocation pro-
chaine des Chambres françaises devenait nécessaire, et
le cabinet encore debout était évidemment hors d'état
de suffire aux Chambres. Le roi Louis-Philippe ne pres-
sentait guère de loin et ne devançait pas la nécessité ;
mais quand elle était près, il la reconnaissait et l'accep-
tait sans humeur : il mit de côté ses regrets, ses préfé-
rences, ses hésitations, et chargea le maréchal Soult
de lui présenter, en qualité de président du Conseil, la
formation d'un nouveau cabinet.
Par son caractère comme par sa situation, le maré-
chal était propre à cette tâche qui lui plaisait fort,
et qu'il a remplie plusieurs fois, toujours avec effi-
cacité. 11 n'avait, en politique, point d'idées arrêtées,
ni de parti pris, ni d'alhés permanents. Je dirai plus :
à raison de sa profession, de son rang, de sa gloire mi-
litaire, il se tenait pour dispensé d'en avoir; il faisait
de la politique comme il avait fait la guerre, au service
de l'État et du chef de l'État, selon leurs intérêts et
leurs desseins du moment, sans se croire obligé îx
rien de plus qu'à réussir, pour leur compte en même
temps que pour le sien propre, et toujours prêt à
changer au besoin, sans le moindre embarras, d'atti-
tude et d'alliés. Mais dans cette indilTérence, et, pour
ainsi dire, dans cette aptitude volontaire à une sorte de
polygamie politique, il ne manquait ni d'esprit de
gouvernement, ni de résolution dans les moments
3eO CHAPITRE XIV.
difficiles, ni de persévérance dans les entreprises dont
il s'était chargé. On aurait eu tort de compter sur son
dévouement, tort aussi de se méfier de son service.
Il lui fallait ses sûretés et ses avantages personnels :
cela obtenu, il ne craignait point la responsabilité, et se
plaisait au contraire à couvrir de son nom le Roi, qui
ne trouvait en lui ni volontés obstinées, ni prétentions
incommodes, quelquefois seulement certaines suscepti-
bilités spontanées ou calculées, mais faciles à calmer.
C'était d'ailleurs un esprit inculte et rude, un peu
confus et incohérent, mais sensé, fécond en ressources,
d'une activité infatigable, robuste comme toute sa per-
sonne ; et il avait, dans la pratique de la vie, une
autorité naturelle, grande dans l'armée, même sur ses
égaux, grande sur ses subordonnés administratifs, et
dont il savait quelquefois se prévaloir dans l'arène
politique, avec un art efficace quoique peu raffiné, pour
imposer à ses adversaires, ou pour échapper aux em-
barras de la discussion.
En nommant un président du Conseil et en le char-
geant de la formation d'un nouveau cabinet, le Roi
savait bien qu'il renonçait à conserver les principaux
éléments de l'ancien, et ni le général Sébastiani, ni
M. de Montalivet ne se faisaient illusion sur leur chute
imminente. Malgré son goût pour les affaires, le géné-
ral Sébastiani savait prendre galamment son parti
quand il jugeait la retraite inévitable, et il mettait alors
son habileté comme son honneur à donner au Roi et
au pays les meilleurs conseils. Il indiqua lui-même son
à
FORMATIOX DU CABINET DU II OCTOBRE 1832. 3G1
successeur dans le département des alîaires étrangères,
et engagea le Roi à y appeler le duc de Broglie commo
riiomme le plus propre à maintenir dignement, dans
les Chambres et en Europe, la politique de paix si fer-
mement pratiquée par M. Casimir Périer, mais encore
menacée et difficile. M. de Talleyrand donna au Roi le
même conseil ; il n'avait, avec le duc de Broglie, point
de relations intimes ; mais il savait quelle estime on
lui portait en Angleterre, et il était sûr de trouver en
lui, pour sa propre mission à Londres, un loyal et effi-
cace appui. Le duc de Broglie n'était pas à Paris ;
après avoir présidé le conseil général de TEure, il était
retourné dans sa terre. M. de Rémusat partit sur-
le-champ pour aller l'inviter, de la part du Roi et
du maréchal Soult, à venir se concerter avec eux pour
la formation du nouveau cabinet dans lequel on s'était
dès lors assuré que M. Thiers était prêt à entrer.
Le duc de Broglie se rendit à cette invitation, et se
montra disposé, en arrivant, à accepter, sous la prési-
dence du maréchal Soult, le ministère des affaires étran-
gères; mais, dès le premier moment, il fit de mon
entrée dans le cabinet la condition sitie quel non de la
sienne. Le maréchal, ceux des anciens ministres qui
devaient rester, quelques-uns des nouveaux ministres
près d'entrer, le Roi lui-même, furent troublés. Tous
me faisaient l'honneur de tenir, sur moi personnelle-
ment, le meilleur langage; mais j'étais si impopulaire!
J'avais servi la restauration; j'étais allé à Gand; j'avais
profondément blessé le parti révolutionnaire en atta-
302 CHAPITRE XIV.
quant non -seulement ses excès^ mais ses principes. Ma
présence dans le Conseil serait une cause d'irritation
qui aggraverait les difficultés déjà si graves de la situa-
tion. Le duc de Broglie fut inébranlable, et pendant
quelques jours, la négociation avec lui fut comme
rompue.
On retourna à M. Dupin. Il s'était retiré dans sa terre
de Kaffigny, au fond des montagnes de la Nièvre. Le
maréchal Soult lui envoya, le 5 octobre 1832, un de
ses aides de camp en l'engageant à venir se concerter
avec lui sur la composition du nouveau cabinet dont il
avait naguère consenti à faire partie. M. Dupin a publié
lui-même la lettre du maréchal et sa réponse en date
du 7 octobre ; refus péremptoire, avec une longue ex-
plication de ses motifs. A travers des retours sur les
tentatives du mois précédent, des appels aux souvenirs
de quelques-uns des acteurs, et les réserves ou les ha-
biletés du langage, on y entrevoit clairement un secret
frisson devant les missions qui entrahient une grande
responsabilité et de grands hasards, une préférence
marcfuée pour le rôle de lil)re tirailleur politique, qui ,
sans déserter son camp, choisit à son gré le moment de
l'attaque ou de la retraite, el aussi un peu d'humeur
de ce que, depuis son départ, on avait tenté plusieurs
combinaisons sans l'y comprendre et en traiter avec lui.
Il déclinait formellement en finissant, non-seulement
l'entrée dans le ministère, mais l'invitation de se rendre
à Paris pour en causer.
Il y a toujours, dans les négociations de ce genre et
FORMATION DU CABINET DU 11 OCTOBRE 1832. 363
dans les dissentimcnls qui en font l'enibarras, des mo-
tifs plus grands et des motifs plus petits que ceux qu'on
déclare : ou bien les hommes qu'on essaye d'associer
dans la même œuvre^ et qui s'y refusent, ont au fond
de l'âme le sentiment qu'ils ne croyent pas aux mêmes
principes et ne se gouvernent pas par les mêmes
instincts ; ou bien quelques prétentions personnelles,
quelques susceptibilités cachées, quelque permanent
désaccord d'habitudes, de relations, de goûts, de mœurs,
leur rendent le rapprochement incommode et la vie
commune difficile. Ce ne sont pas des circonstances
purement accidentelles qui décident de la sympathie
ou de l'antipathie des esprits, et ils n'hésiteraient
pas tant à s'unir s'ils n'étaient pas sérieusement divers
et séparés.
Soit qu'on s'y attendît ou non, sur le refus de
M. Dupin, on revint au duc de Broglie ; on s'inquiéta
moins de mon impopularité ; le Roi et le maréchal
Soult en prenaient aisément leur parti ; des amis com-
muns, surtout M. de Rémusat, avaient efficacement
combattu, dans l'esprit naturellement large et libre
de 31. Thiers, cette objection vulgaire. On s'avisa d'un
expédient qui lui enlevait presque toute sa valeur. Au
lieu de me rappeler au ministère de l'intérieur, on me
proposa le ministère de l'instruction publique. J'étais,
dans ce département, ce qu'on appelle une spéciaUté.
Le 31 juillet 1830, la commission municipale, si ardente
dans le mouvement populaire, m'y avait nommé. Le
public pensait que j'y convenais, et mes amis que cela
.^64 CHAPITRE XIV.
me convenait : «Je ne souhaite pas vivement, je l'avoue,
m'écrivait le 29 septembre 1832 M. Royer-CoUard, que
mes amis soient mis à des épreuves qui passent les for-
ces humaines. Le temps de gouverner n'est pas venu.
C'est à l'anarchie que notre temps est voué, pour lon-
gues années. Nous n'y périrons pas, j'en suis convaincu,
mais nous sommes bien loin de l'avoir épuisée; elle a
encore bien des phases connues et inconnues à nous
présenter. » Et le 14 octobre suivant, quand il apprit la
formation du cabinet : « Puisque vous deviez rentrer,
comme vous le dites, dans la fournaise, j'aime
mieux que ce soit par le ministère de l'instruction
publique. Vous irez à la brèche, mais vous aurez le
mérite d'y aller; vous n'y êtes pas exposé en signe de
provocation. Que puis-je vous dire que vous ne sachiez?
Vous connaissez à fond l'état de notre société, la mala-
die des esprits, la contradiction des principes du nou-
veau gouvernement. Le courage ne vous manquera pas,
ni sans doute la prudence, dont la part aujourd'hui
doit être fort grande. Vous aurez à conserver la majo-
rité ; je suis très-porté à croire que cela n'est point
impossible, mais il y faudra de l'art. Parlez de moi, je
vous prie, au duc de Broglie; vous savez combien je
l'estime et je l'honore. Pour lui aussi, j'aime mieux les
affaires étrangères. Vos deux ministères sont les
meilleurs. »
Je n'aurais point hésité à rentrer dans la position de
lutte directe, déclarée et quotidienne où m'avait placé,
en 1830, le ministère de l'intérieur. Je n'Iiésilai pas
FORMATION DU CABINET DU il OCTOBRE LS;J2. c!(55
davantat^e à prendre celle où mon impopularité, comme
on disait, semblait, en 1832, avoir pour le cabinet
moins d'inconvénient. On a dit que je prenais plaisir à
braver Timpopularité; on s'est trompé, je n'y pensais
I>as. La physionomie comme le dessein du nouveau
cabinet me convenaient parfaitement. C'était, sauf
M. Du pin, l'union des hommes qui, en 1830, avaient
proclamé et soutenu les premiers la politique de
résistance à l'esprit révolutionnaire, et de ceux qui,
depuis 1831 , avaient aidé M. Casimir Périer à la
pratiquer avec conséquence et vigueur. Le ministère de
l'instruction publique avait d'ailleurs pour moi, et par
mes souvenirs, et par ce que j'espérais y faire, un véri-
table attrait. La formation du cabinet ne rencontra plus
aucun obstacle, et il se constitua le 1 1 octobre 1 832, se
donnant à peine cinq semaines pour se préparer à la
session des Chambres, qui furent immédiatement con-
voquées pour le 19 novembre suivant.
PIÈCES HISTORIQUES
PIÈGES HISTORIQUES
I
(Page 5.)
Protestation des Députés contre les ordonnances
du 'io juillet \S30.
(28 juillet 1830.)
« Les soussignés, régulièrement élus à la députation par
les collèges d'arrondissement ci-dessus nommés, en vertu
de l'ordonnance royale du , et conformément à
la Charte constitutionnelle et aux lois sur les élections
des et se trouvant actuellement à Paris,
« Se regardent comme absolument obligés, par leurs de-
voirs et leur honneur, de protester contre les mesures que
les conseillers de la couronne ont fait naguère prévaloir pour
le renversement du système légal des élections et de la ruine
de la liberté de la presse.
« Lesdites mesures, contenues dans les ordonnances du
25, sont, aux yeux des soussignés, directement contraires
aux droits constitutionnels de la Chambre des pairs, au
droit public des Français, aux attributions et aux arrêts des
tribunaux, et propres à jeter l'État dans une confusion qui
T. II. 24
810 PIÈCES HISTORIQUES.
compromet également la paix du présent et la sécurité de
l'avenir.
« En conséquence, les soussignés, inviolablement fidèles à
leur serment, protestent d'un commun accord, non-seule-
ment contre lesdites mesures, mais contre tous les actes qui
en pourraient être la conséquence.
« Et attendu, d'une part, que la Chambre des députés,
n'ayant pas été constituée, n'a pu être légalement dissoute;
d'autre part, que la tentative de former une autre Chambre
des députés, d'après un mode nouveau et arbitraire, est en
contradiction formelle avec la Charte constitutionnelle et les
droits acquis des électeurs, les soussignés déclarent qu'ils se
considèrent toujours comme légalement élus à la députation
par les collèges d'arrondissement et de déparlement dont ils
ont obtenu les suffrages, et comme ne pouvant êtie rem •
placés qu'en vertu d'élections faites selon les principes et les
formes voulues par les lois.
« Et si les soussignés n'exercent pas effectivement les
droits et ne s'acquittent pas de tous les devoirs qu'ils tiennent
de leur élection légale, c'est qu'ils en sont empêchés par une
violence matérielle. »
Suivent les noms de soixante-trois députés.
PIÈCES HISTORIQUES. 371
II
(l'agc 10 )
Proclamation adressée à la France par les Députés
des déparlements réunis au palais Bourbon , après
C appel et l'arrivée de S. A. R. Mgr te duc d'Orléans
à Paris.
(31 juillet 1830 )
Français,
La France est libre. Le pouvoir absolu levait son drapeau ;
l'héroïque population de Paris l'a abattu. Paris attaqué a
fait triompher par les armes la cause sacrée qui venait de
triompher en vain par les élections. Un pouvoir usurpateur
de nos droits, perturbateur de notre repos, menaçait à la
fois la liberté et l'ordre ; nous rentrons en possession de l'ordre
et de la liberté. Plus de crainte pour les droits acquis; plus
de barrière entre nous et les droits qui nous manquent
encore.
Un gouvernement qui , sans délai , nous garantisse ces
biens, est aujourd'hui le premier besoin de la patrie. Fran-
çais, ceux de vos députés qui se trouvent déjà à Pans se sont
réunis; et en attendant l'intervention régulière des Chambres,
ils ont invité un Français qui n'a jamais combattu que pour
la France, M. le duc d'Orléans, à exercer les fonctions de
lieutenant général du royaume. C'est à leurs yeux le plus
sûr moyen d'accomplir promptement par la paix le succès de
la plus légitime défonso.
372 PIÈCES HISTORIQUES.
Le duc d'Orléans est dévoué à la cause Dationaie et consti-
lionnelle; il en a toujours défendu les intérêts et professé les
principes. Il respectera nos droits, car il tiendra de nous les
siens. Nous nous assurerons par des lois toutes les garanties
nécessaires pour rendre la liberté forte et durable ;
Le rétablissement de la garde nationale, avec Tinterven-
lion des gardes nationaux dans le tlioix des officiers;
L'intervention des citoyens dans la formation des admi-
nistrations départementales et municipales;
Le jury pour les délits de la presse;
La responsabilité légalement organisée des ministres et des
agents secondaires de l'administration ;
L'étal des militaires légalement assuré,
La réélection des députés promus à des fonctions pu-
bliques.
Nous donnerons enfin à nos institutions, de concert avec
le chef de l'État, les développements dont elles ont besoin.
Fiançais, le duc d'Orléans lui-même a déjà parlé, et son
langage est celui qui convient à un pays libre : «Les Chambres
« vont se réunir, vous dit-il ; elles aviseront aux moyens
« d'assurer le règne des lois et le maintien des droits de la
« nation.
« La Charte sera désormais une vérité. »
PIÈCES HISTORIQUES. 37ô
III
(Page 54.)
Exposé de la situation du royaume présenté aux Cham-
bres le 13 septembre 1830, par M. Guizot, ministre
de Vintérieur.
Messieurs, le Roi nous a ordonné de metlre sous vos yeux
le tableau de l'état de la France et des actes du gouvernement
depuis la glorieuse révolution qui a fondé son trône en sau-
vant notre pays.
Fier de son origine, le gouvernement éprouve le besoin de
dire hautement comment il comprend sa mission et se pro-
pose de la remplir.
Il est le résultat d'un héroïque effort soudainement tenté
pour mettre à l'abri du despotisme, de la superstition et du
privilège, les libertés et les intérêts nationaux.
En quelques jours l'entreprise a été accomplie, avec un
respect et un ménagement, jusque-là sans exemple, pour les
droits privés et l'ordre public.
Saisie d'un juste orgueil, la France s'est promis qu'un si
lieau triomphe ne serait point stérile. Elle s'est regardée
comme délivrée de ce système de déception, d'incertitude et
d'impuissance qui l'a fatiguée et irritée si longtemps. Elle a
compté sur une politique conséquente et vraie qui ouvrirait
374 PIÈCES HISTORIQUES.
devant elle une large canière d'activité el de liberté. Elle y
veut marcher d'un pas ferme et régulier.
C'est dans ce caractère de l'événement au sein duquel il
est né, et des espérances dont la France est animée^ que le
gouvernement trouve la règle de sa conduite.
Il se sent appelé à puiser sa force dans les institutions qui
garantissent la liberté du pays, à maintenir l'ordre légal en
améliorant progressivement les lois, à seconder sans crainte^
au sein de la paix publique fortement protégée, le dévelop-
pement de toutes les facultés, l'exercice de tous les droits.
Telle est, à ses yeux, la politique qui doit faire porter à
notre révolution tous ses fruits.
Pour la réaliser, une première tâche lui était imposée. 11
fallait prendre partout possession du pouvoir et le remettre
à des hommes capables d'affermir le triomphe de la cause
nationale. Grâce aux conquêtes de 1789, l'état social de la
France a été régénéré; grâce à la victoire de 1830, ses insti-
tutions politiquesont reçu en un jour les principales réformes
dont elles avaient besoin. Une administration partout en har-
monie avec l'état social et la Charte, une constante appli-
cation des principes consacrés sans retour, tel est aujourd'hui
le besoin pressant, le vœu unanime du pays. De nombreux
changements dans le personnel étaient donc la première né-
cessité du gouvernement; par là, il devait faire sentir en tous
lieux sa présence, et proclamer lui-même son avènement.
L'œuvre avance vers son terme. Le temps prononcera sur le
mérite des choix. Mais on peut, dès aujourd'hui, se former
une juste idée de l'étendue et de la célérité du travail; nous
vous en présenterons rapidement les principaux résultats.
A peine entré en fondions, le ministre de la guerre a
pourvu au commandement des divisions et subdivisions mi-
litaires; soixante-quinze officiers généraux en étaient investis;
PIÈCES HISTORIQUES. 375
soixante-cinq ont été remplacés; dix sont demeurés à leur
poste; ils l'ont mérité par la promptitude et la franchise de
leur concours.
En même temps, et dès le 8 août, les officiers généraux
qui se trouvaient chargés de l'inspection ordinaire destrou[)ep
ont été rappelés, et dix lieutenants généraux ou maréchaux
de camp ont été envoyés auprès des corps, avec ordre de
proclamer l'avènement du roi, de prévenir toute scission,
et de proposer parmi les officiers les remplacements néces-
saires.
Trente-neuf régiments d'infanterie et vingt-six régiments
de cavalerie ont reçu des colonels nouveaux. Beaucoup de
remplacements ont eu lieu dans les grades inférieurs.
Des commandants nouveaux ont été envoyés dans trente-
une places importantes.
Une commission d'officiers généraux, en fonctions depuis
le 16 août, examine les titres des officiers qui demandent du
service. Son travail est fort avancé.
Des mesures ont été prises dès les premiers jours du mois
d'août pour le licenciement des régiments suisses de l'an-
cienne garde royale et de la ligne. Elles sont en pleine exé-
cution. Le licenciement des régiments français de Fex-garde
et des corps de la maison du roi Charles X est accompli.
Pour compenser les pertes qu'entraîne ce licenciement,
l'effectif des régiments d'infanterie de ligne sera porté à
1500 hommes, celui des régiments de cavalerie à700 hommes,
celui des régiments d'artillerie et du génie à 1,200 et 1,450
hommes.
Trois régiments nouveaux, un de cavalerie, sous le nom
de lanciers d'Orléans, deux d'infanterie, sous les nt^ 65
et 66, et six bataillons d'infanterie légère s'organisent en ce
moment.
376 PIÈCES HISTORIQUES.
Deux bataillons de gendaimerie à pied ont été spécialement
créés pour faire le service dans les départements de lOuest.
Une garde municipale a été instituée pour la ville de Paris.
Plus de la moitié des hommes qui doivent la composer sont
prêts à entrer en activité de service.
Le général commandant l'armée d'Afrique a été changé.
Le drapeau national flotte dans les rangs de cette armée qui
s'est montrée aussi empressée de l'accueillir que digne de le
suivre, et qui recevra les récompenses qu'elle a si vaillam-
ment conquises.
Ainsi, au bout de cinq semaines, le personnel de l'armée
est renouvelé ou près du terme de son renouvellement.
La marine n'appelait pas des réformes si étendues. l*ar sa
nature même, ce corps exige la réunion de connaissances
spéciales et d'une expérience longue et continue. Aussi l'an-
cien gouvernement avait-il été forcé d'y conserver ou d'y
admettre des officiers qui professaient hautement les opinions
dont il poursuivait la ruine; ils se sont hâtés d'accueillir
notre révolution; elle accomplissait leurs vœux. Là peu de
changements étaient donc nécessaires. Cependant les abus
qui y avaient pénétré ont été abolis. Trois contre-amiraux,
douze capitaines de vaisseau, cinq capitaines de frégate,
quatre lieutenants de vaisseau et un enseigne ont été admis
à la retiaite. Une commission présidée par le doyen de
l'armée navale examine avec soin les réclamations des ofll-
ciers que Taiicicn gouvernement avait écartés. Une création
nouvelle, celle des amiraux de France, a assuré à la marine
des récompenses proportionnées à ses services, et l'a fait
sortir de cette espèce d'infériorité où elle était placée com-
parativement à l'armée de terre, qui possédait seule la di-
gnité de maréchal de France. Enfin l'illustre chef de l'armée
navale en Afrique a reçu du Roi, par son élévation à ce grade,
PIÈCES HISTORIQUES. 377
le juste prix de ses travaux ; et ses compagnons trouveront à
leur arrivée en France, l'avancement et les distinctions qu'ils
ont si bien méritées.
Nulle part la réforme n'était plus nécessaire et plus vive-
ment sollicitée que dans l'administration intérieure. La plu-
part de ses fonctionnaires, instruments empressés ou dociles
d'un système de fraude et de violence, avaient encouru la
juste animadversion du pays. Ceux-là même dont les efforts
avaient tendu à atténuer le mal s'étaient usés dans cette
lutte ingrate, et manquaient aupiès de la population de cet
ascendant moral, de cette confiance prompte et facile, pre-
mière force du pouvoir, surtout quand il vit en présence de
la liberté. 76 préfets sur 80, 196 sous-préfets sur 277, 53
secrétaires généraux sur 86, 127 conseillers de préfecture
sur 315, ont été changés. En attendant la loi qui doit régé-
nérer l'administration municipale, 393 changements ont déjà
été prononcés ; et une circulaire a ordonné aux préfets de faire,
sans retard, tous ceux qu'ils jugeraient nécessaires, sauf à en
demander la confirmation définitive au ministre de l'intérieur.
Le ministre de la justice a porté toute son attention sur la
composition des parquets, tant des cours souveraines que des
tribunaux de première instance. Dans le? premières, 74 pro-
cureurs généraux, avocats généraux et substituts , dans les
secondes, 254 procureurs du Roi et substituts ont été renou-
velés. Dans la magistraluic inamovible, le ministère s'est
-empressé de pourvoir aux sièges vacants, soit par démission,
soit par toute autre cause. A ce titre, ont déjà eu lieu 103 no-
minations de présidents, conseillers et juges. A mesure que
les occasions s'en présentent, les changements continuent.
Les justices de paix commencent à être l'objet d'un scrupu-
leux examen.
Dans le conseil d'Etal, et en attendant la réforme fonda-
378 PIECES HISTORIQUES,
mentale qui se prépare, le nombre des membres en activité
de serviceaété provisoirementréduit de 55à 38; sur ces 38,*20
ont été ebangés. Le Conseil de Tinstruction publique était com-
posé de 9 membres; 5 ont été écartés. La même mesure a été
prise à l'égard de 5 inspecteurs généraux et de \A recteurs
d'académie sur 25. Un travail se prépare pour apporter dans
les collèges, pendant les vacances, les changements dont la
convenance sera reconnue. Une commission est chargée de
faire un prompt rapport sur l'École de médecine;, et d'en
préparer la i-éorganisation.
Dans le département des affaires étrangères, la plupart de
nos ambassadeurs et ministres au deb.ors ont été révoqués,
La situation du ministre des finance?, quant au personnel,
était particulièrement délicate. Il n'en est pas des principaux
agents financiers comme des autres fonctionnaires. Leurs af-
faires sont mêlées, enlacées dans celles de l'Etat, et veulent du
temps pours'en séparer. Il faut plusieurs mois pour qu'unrece-
veur général en remplace complètement un autre ; celui qui se
retire a une liquidation à faire; celui qui arrive a la confiance à
obtenir. Au milieu d'une crise dont l'ébranlement ne pouvait
manquer de se faire sentir dans les finances publiques, il y
eût eu péril à écarter brusquement des hommes d'un crédit
bien établi, et qui s'empressaient de le mettre au service du
Trésor, Dans les autres parties de l'administration, une con-
fusion de quelques jours est un mal; dans l'administration
financière, un embarras de quelques instants serait line ca-
lamité. La réserve est donc ici commandée par la nature des
choses et l'intérêt général. Le ministre des finances a dû s'y
conformer. 11 a commencé, du reste, dans son administra-
tion, une réforme qu'il poursuivra, de département en dé-
partement, avec une scrupuleuse attention.
Vous voyez^ messieurs; nous nous sommes bornés au plus
PIÈCES HI.STORIQUE.S. 379
simple exposé des faits; il en résulte clairement que le per-
sonnel de radminislralion de la France a déjà subi un renou-
vellement tiès-étendu^ et que si, dans l'un des services publics,
le renouve)lement n'a pas été aussi rapide qu'ailleurs, ce mé-
nagement était dû à l'un des |)lus pressants intérêts de l'Etat.
En écartant les anciens fonctionnaires, nous avons cberclié
pour les remplacer des hommes engagés dans la cause natio-
nale et prêts à s'y dévouer; mais la cause nationale n'est point
étroite ni exclusive j elle admet diverses nuances d'opinions;
elle accepte quiconque veut et peut la bien servir. A travers
tant de vicissitudes qui depuis quarante ans ont agité notre
France, beaucoup d'hommes se sont montrés, dans des si-
tuations différentes, de bons et utiles citoyens; il n'est au-
cune époque de notre histoire contemporaine qui n'ait à
fournir d'habiles administrateurs, des magistrats intègres,
de courageux amis de la patrie. Nous les avons cherchés
partout; nous les avons })ris partout oij nous les avons
trouvés. Ainsi, sur les 76 préfets que le Boi a choisis, 47 n'ont
occupé aucune fonction administrative depuis 4814; 29 en
ont été revêtus. Parmi ces derniers, 18 avaient été successive-
ment destitués depuis 1820. Parmi les premiers, 23 avaient
occupé des fonctions administratives avant 1814; 2i sont
des hommes tout à fait nouveaux et portés aux affaires par
les derniers événements. Le moment est venu pour la France
de se servir de toutes les capacités, de se parer de toutes les
gloires qui se sont formées dans son sein.
Malgré son importance prédominante en des jours de
crise, le personnel n'a pas seul occupé l'attention du gou-
vernement; il a pris aussi des mesures pour rendre promp-
tement à l'administration des choses la régularité et l'en-
semble dont elle a besoin.
Dès le 6 août, le ministre de la guerre a donné des ordres
380 PIÈCES HISTORIQUES.
pour arrêter la désertion et faire rejoindre les hommes qui
avaient quitté leurs corps. Il a pourvu au retrait des armes
et des chevaux abandonnés par les déserteurs.
De nombreux mouvements de troupes ont été opérés, soit
dans le but de la réorganisation des corps, soit pour porter
des forces sur les points où leur présence était jugée
utile.
Des désordres se sont manifestés dans quelques régiments
de cavalerie et d'artillerie, et dans un seul régiment d'infan-
terie. Mais de promptes mesures ont été prises pour rétablir
Tordre, resserrer les liens de la discipline, et rendre justice à
chacun.
Tous les services de l'armée ont été assurés. Les corps de
l'ancienne garde royale et les régiments suisses ont reçu re-
ligieusement en solde, masses, etc., tout ce qu'ils pouvaient
prétendre. Les approvisionnements pour l'armée d'Afrique
ont été complétés jusqu'au l^r novembre, en se servant, for-
cément et à cause de l'urgence, du marché précédemment
conclu. Les rapports du nouvel intendant en chef de cette
armée amèneront à de meilleurs moyens pour régler cet im-
portant service.
L'armement des gardes nationales est l'un des objets qui
attirent spécialement les soins du ministre. Des ordres sont
donnés pour rassembler et fournir promptement tous les
fusils dont on pourra disposer; un grand nombre est déjà
délivré.
L'activité la plus régulière se déploie dans l'administra-
tion de la marine. Des vaisseaux de l'Élat sillonnent en ce
moment toutes les mers pour porter sur tous les points du
glubc nos grandes nouvelles. Us feront respecter pai tout les
couleurs nationales; partout ils protégeront le commerce et
rassureront les navigateurs français. Des croisières sont éta-
PIÈCES HISTORIQUES. 381
blies dans co but à l'entrée du détroit de Gibraltar et sur
toutes nos côtes.
Notre escadre continuera de seconder les opérations de
notre armée de ferre en Afrique; elle assurera nos commu-
nications entre Alger et la France, et aucun approvision-
nement ne sera compromis.
Le Conseil d'amirauté s'occupe de réunir les matériaux
d'une législation complète sur les colonies : une commission
sera chargée de mettre le gouvernement en mesuie de la
présenter bientôt aux Chambres.
Des travaux nouveaux sont entrepris à Dunkerque et dans
d'autres ports. Partout règne la plus exacte discipline; l'ordre
est partout maintenu sur les vaisseaux comme sur terre,
dans les arsenaux et dans les ateliers.
L'irrégularité des communications, le renouvellement des
fonctionnaires, le nombre et la gravité des affaires géné-
rales, avaient pendant trois semaines un peu ralenti les tra-
vaux ordinaires du ministère de l'intérieur. Non-seulement
ils ont repris leur cours, mais aucune trace de cet arriéré
momentané ne subsiste plus. Une organisation plus simple
de l'administration centrale a permis de porter dans la cor-
respondance une activité vraiment eflicace. Des instructions
ont été partout données sur les affaires de l'intérêt .le plus
général et le plus pressant, sur l'organisation des gardes na-
tionales, sur la [)restation de serment des fonctionnaires, sur
la publication des listes électurales et du jury, sur les pri-
sons, etc. Tous les préfets sont maintenant à leur poste;
l'autorité est partout reconnue et en vigueur. Sans doute elle
rencontre encore des obstacles; quelque agitation subsiste
sur un certain nombre de points. Elle a éclaté à Nîmes ; on
la redoute dans deux ou trois autres départements du Midi.
Ceux de l'Ouest, si longtemps le théâtre des discordes civiles.
382 PIÈCES HISTORIQUES.
en contiennent encore quelques vieux ferments. C'est le devoir
du gouvernement de ne pas perdre de vue ces causes pos-
sibles de désordre, il n'y manquera point; déjà il est par-
tout en mesure; des troupes ont marché vers le Midi,
d'autres sont cantonnées dans l'Ouest, Une surveillance active
et inoft'ensive à la fois est partout exercée. Elle suffira pour
prévenir un mal que rêvent à peine les esprits les plus aveu-
gles. La promptitude avec laquelle les troubles de Mîmes ont
été réprimés est bien plus rassurante que ces troubles mêmes
ne peuvent paraître inquiétants.
Une autre inquiétude se fait sentir. On craint que notre
révolution et ses résultats ne rencontrent, dans une partie du
clergé français, des sentiments qui ne soient pas en harmonie
avec ceux du pays. Le gouvernement du Roi n'ignore, mes-
sieurs, ni les imprudentes déclamations de quelques hommes,
ni les menées ourdies à l'aide d'associations ou de congréga-
tions que repoussent nos lois. Il les surveille sans les re-
douter- Il porte à la religion et à la liberté des consciences un
respect sincère; mais il sait aussi jusqu'où s'étendent les
droits de la puissance publique, et ne souffrira pas qu'ils re-
çoivent la moindre atteinte. La séparation de l'ordre civil et
de l'ordre spirituel sera strictement maintenue. Toute infrac-
tion aux lois du pays, toute perturbation de l'ordre seront
fortement réprimées, quels qu'on soient les auteurs.
Le gouvernement compte sur le concours des bons citoyens
pour porter remède à un mal d'une autre nature, dont la
gravité ne saurait être méconnue; il s'occupe avec assiduité
de la préparation du budget, et ne tardera pas à le présenter
aux Chambres. Mais la perception de certains impôts a ren-
contré depuis six semaines d'assez grands obstacles : ils ont
disparu en ce qui concerne les douanes; leur service, un
moment interrompu sur deux points de la frontière, dans
PIÈCES HISTORIQUES. 383
les départements des Pyrénées-Orientales et du Haut-Rhin,
a été promptement rétabli. L'impôt direct est partout payé
avec une exactitude, disons mieux, avec un empressement
admirable. Mais des troubles ont eu lieu dans quelques dé-
partements à l'occasion de l'impôt sur les boissons, et en ont
momentanément suspendu la perception. Aussi, sur quinze
millions de produits qu'on devait attendre des contributions
indirectes, pendant le seul mois d'août, y aura-t-il perte de
deux millions. Décidé à apporter dans cet impôt les réductions
et les moditicatioiis qui seront jugées nécessaires, le gouver-
nement proposera incessamment aux Chambres un projet de
loi concerté avec la Commission qu'il a nommée à cet efTet.
La France peut compter aussi que, dans les divers services du
budget, il poussera l'économie aussi loin que le permettra
l'intérêt public, et qu'il ne négligera aucun moyen d'alléger
les charges des contribuables. Mais il est de son devoir le
plus impérieux, il est de l'intérèl public le plus pressant, que
rien ne vienne jeter l'incertitude et le trouble dans le revenu
de l'État. C'est sur la perception régulière et sûre de l'impôt
que repose le crédit; c'est sur l'étendue et la solidité du
crédit que repose le développement rapide, facile, des res-
sources de l'État et de la prospérité nationale. Certes, le
crédit du Trésor est grand et assuré, il ne restera point au-
«lessous de ses charges ; il va suftire aisément dans le cours
de ce mois au payement de plus de 100 millions qu'exigent les
besoins du service. Mais pour qu'il subsiste et se déploie de
plus en plus, il importe essentiellement que ses bases ne
soient pas ébranlées.
Elles ne le seront point, messieurs, pas plus que notre
ordre social ne sera compromis par la fermentation momen-
tanée qui s'est rannifestée sur quelques points, et i[uo. le-
pousse de toutes pai Ls la sagesse de la France. Sans d(}ute.
284 PIECES HISTORIQUES.
dans son gouvernement coaiine en toutes choses, la France
désire l'amélioration, le progrès, mais une amélioration
tranquille;, un progrès régulier. Satisfaite du régime qu'elle
vient de conquérir, elle aspire avant tout à le conserver, à le
consolider. Elle veut jouir de sa victoire, et non entreprendre
de nouvelles luttes. Elle saura bien mettre elle-même le
temps à profit pour perfectionner ses institutions, et elle re-
garderait toute tentative désordonnée comme une atteinte à
ses droits aussi bien qu'à son repos.
Ce repos, messieurs, le gouvernement, fort de ses droits et
du concours des Chambres, saura le maintenir, et il sait
qu'en le maintenant il fera prévaloir le vœu national. Déjà,
à la première apparence de troubles, les bons citoyens se
sont empressés au-devant de l'autorité pour l'aider à les ré-
primer, et le succès a été aussi facile que décisif. Partout
éclaterait le même résultat. Les lois ne manquent point à la
justice; la force ne manquera point aux lois. Que les amis
du progrès de la civilisation et de la liberté n'aient aucune
crainte ; leur cause ne sera point compromise dans ces agi-
tations passagères. Le perfectionnement social et moral est
le résultat naturel de nos institutions ; il se développera libre-
ment et le gouvernement s'empressera de le seconder.
Chaque jour, de nouvelles assurances amicales lui arrivent
de toutes parts. Chaque jour l'Europe reconnaît et proclame
qu'il est pour tous un gage de sécurité et de paix. La paiv
est aussi son vœu. Au dedans comme au dehors, il est fer-
mement résolu à conserver le même caractère, à s'acquitter
de la même mission.
PIÈCES HISTORIQUES. 385
IV
(Page 68 )
Rapport présenté au Roi /e2l oiUobre \8'S0,par M. Gui-
zol, minisire de iinlérieur, pour faire inslilucr un
inspecleur général des monuments historiques en
France.
Sire,
Les monuments historiques dont le sol de la France est
couvert font l'admiration et l'envie de l'Europe savante.
Aussi nombreux et plus variés que ceux de quelques pavs
voisins, ils n'appartiennent pas seulement à telle ou telle
phase isolée de l'histoire, ils forment une série complète et
sans lacune; depuis les druides jusqu'à nos jours, il n'est
pas une époque mémorable de l'art et de la civilisation qui
n'ait laissé dans nos contrées des monuments qui la repré-
sentent et l'expliquent. Ainsi, à côté de tombeaux gaulois et
de pierres celtiques, nous avons des temples, des aqueducs,
des amphithéâtres et autres vestiges de la domination romaine
qui peuvent le disputer aux chefs-d'œuvre de l'Italie: les
temps de décadence et de ténèbres nous ont aussi légué leur
style bâtard et dégradé ; mais lorsque le xi^ et le \u^ siècles
ramènent en Occident la vie et la lumière, une architecture
nouvelle apparaît, qui revêt dans chacune de nos provinces
une physionomie distincte, quoique empreinte d'un caractère
commun: mélange singulier de l'ancien art des Romains, du
T. II. 25
386 PIÈCES HISTORIQUES,
goût et du caprice oriental, des inspirations encore confuses
du génie germanique. Ce genre d'architecture sert de tran-
sition aux merveilleuses constructions gothiques qui, pendant
les xni", xiY* et xye siècles, se suivent sans interruption,
chaque jour plus légères, plus hardies, plus ornées, jusqu'à
ce qu'enfin succombant sous leur propre richesse, elles s'af-
faissent, s'alourdissent et finissent par céder la place à la
grâce élégante mais passagère de la Renaissance. Tel est le
spectacle que présente cet admirable enchaînement de nos
antiquités nationales et qui fait de notre sol un si précieux
objet de recherches et d'études.
La France ne saurait être indifférente à cette partie nota-
ble de sa gloire. Déjà, dans les siècles précédents, la haute
érudition des bénédictins et d'autres savants avait montré
dans les monuments la source de grandes lumières histori-
ques; mais sous le rapport de l'art, personne n'en avait
deviné l'importance.
A l'issue de la Révolution française, des artistes éclairés,
qui avaient vu disparaître un grand nombre de monuments
précieux, sentirent le besoin de préserver ce qui avait échappé
à la dévastation : le musée des Petits-Augustins, fondé par
M. Lenoir, prépara le retour des études historiques et fit ap-
précier toutes les richesses de l'art français.
La dispersion fatale de ce musée reporta sur l'étude des
localités l'ardeur des archéologues et des artistes; la science
y gagna plus d'étendue et de mouvement; d'habiles écrivains
se joignirent à l'élite de notre École de peinture pour faire
connaître les trésors de Vancienne France. Ces travaux, mul-
tipliés pendant les années qui viennent de s'écouler, n'ont
pas tardé à produire d'heureux résultats dans les provinces.
Des centres d'étude se sont formés; des monuments ont été
préservés de la destruction; des sommes ont été votées pour
PIÈCES HISTORIQUES. 357
cet objet par les conseils généraux et les communes : le
clergé a été arrêté dans les transformations fâcheuses qu'un
goiU mal entendu de rénovation faisait subir aux édifices
sacrés.
Ces efforts toutefois n'ont produit que des résultats in-
complets : il manquait à la science un centre de direction qui
régularisât les bonnes intentions manifestées sur presque tous
les points de la Francej il fallait que l'impulsion partît de
l'autorité supérieure elle-même, et que le ministre de l'in-
térieur, non content de proposer aux Chambres une allocation
de fonds pour la conservation des monuments français, im-
primât une direction éclairée au zèle des autorités locales.
La création d'une place d'inspecteur général des monu-
ments historiques do la France m'a paru devoir répondre à
ce besoin. La personne à qui ces fonctions seront confiées
devra avant tout s'occuper des moyens de donner aux inten-
tions du gouvernement un caractère d'ensemble et de régu-
larité. A cet effet, elle devra parcourir successivement tous
les départements de la France, s'assurer sur les lieux de
l'importance historique ou du mérite d'art des monuments,
recueillir tous les renseignements qui se rapportent à la dis-
persion des titres ou des objets accessoires qui peuvent éclai-
rer sur l'origine, les progrès ou la destruction de chaque
édifice; en constater l'existence dans tous les dépôts, archives,
musées, bibliothèques ou collections particulières; se mettre
en rapports directs avec les autorités et les personnes qui
s'occupent de recherches relatives à l'histoire de chaque lo-
calité, éclairer les propriétaires et les délenteurs sur l'intérêt
des édifices dont la conservation dépend de leurs soins, et
stimuler enfin, en le dirigeant, le zèle de tous les conseils de
département et de municipalité, de manière à ce qu'aucun
monument d'un mérite incontestable ne périsse par cause
388 PIÈCES HISTORIQUES,
d'ignorance et de précipitation, et sans que les autorités com-
pétentes aient tenté tous les efforts convenables pour assurer
leur préservation, et de manière aussi à ce que la bonne
volonté des autorités ou des particuliers ne s'épuise pas sur
des objets indignes de leurs soins. Cette juste mesure dans le
zèle ou dans l'indifférence pour la conservation des monu-
ments ne peut être obtenue qu'au moyen de rapprochements
multipliés que l'inspecteur général sera seul à même defairej
elle préviendra toute réclamation et donnera aux esprits les
plus difiiciles la conscience de la nécessité où le gouverne-
ment se trouve de veiller activement aux intérêts de l'art et
de l'histoire.
L'inspecteur général des monuments historiques prépa-
rera, dans sa première et générale tournée, un catalogue exact
et complet des édifices ou monuments isolés qui méritent une
attention sérieuse de la part du gouvernement j il accompa-
gnera, autant que faire se pourra, ce catalogue de dessins et
de plans, et en remettra successivement les éléments au mi-
nistère de l'intérieur, où ils seront classés et consultés au
besoin. Il devra s'attacher à choisir dans chaque localité prin-
cipale un correspondant qu'il désignera à l'acceptation du
ministre, et se mettre lui-même en rapport officieux avec les
autorités locales. Communication sera donnée aux préfets des
départements, d'abord, des instructions de l'inspecteur gé-
néral des monuments historiques de la France, puis de
l'extrait du catalogue général en ce qui concerne chaque dé-
partement. Le préfet en donnera connaissance à tous les
conseils et autorités qu'ils intéressent.
L'inspecteur général des monuments historiques devra
renouveler le plus souvent possible ses tournées, et les diri-
ger chaque année d'après les avis qui seront donnés par les
préfets et les correspondants reconnus par l'administration.
PIÈCES HISTORIQUES. 3S9
Lorsqu'il s'agira d'imputations à l'aire sur le fonds de la con-
servation des monuments de la Franco, ou de dépenses ana-
logues votées par les départements ou les communes, Tinsjjec-
teur général des monuments historiques sera consulté.
Le traitement annuel de ce fonctionnaire est fixé à huit
mille francs.
Le tarif des frais de tournée sera déterminé par une mesuie
ultérieure.
Je suis avec respect,
Siie,
de Voire Majesté.
le très-humble et très-lidèle sujet,
Le Ministre seciélaire d'État
au département de l'intérieur,
GuiZOT.
Approuvé : Au Palais-Royal,
le 23 du mois d'octobre 1830.
LOLli-PHlLlPPE.
390 PIÈCES HISTORIQUES.
(Page 72.)
1° Décret de V empereur Napoléon I^^ (20 février 1806),
qui règle la destination des églises de Saint-Denis et
de Sainte- Geneviève.
TITRE II.
7. L'église de Sainle-Geneviève sera terminée et rendue
au culte, conformément à l'intention de son fondateur, sous
l'invocation de Sainte-Geneviève, patronne de Paris.
8. Elle conservera la destination qui lui avait été donnée
par l'Assemblée constituante, et sera consacrée à la sépulture
des grands dignitaires, des grands officiers de l'Empire et de
la couronne, des sénateurs, des grands officiers de la Légion
d'honneur, et, en vertu de nos décrets spéciaux, des citoyens
qui, dans la carrière des armes ou dans celle de l'adminis-
tration et des lettres, auront rendu d'éminents services à la
patrie ; leurs corps embaumés seront inhumés dans l'église.
9. Les tombeaux déposés au Musée des monuments fran-
çais seront transportés dans cette église pour y être rangés
par ordre de siècles.
10. Le chapitre métropolitain de Notre-Dame, augmenté
de six membres, sera chargé de desservir l'église de Sainte-
Geneviève. La garde de cette église sera spécialement confiée
à un archiprêtre choisi parmi les chanoines.
11. Il y sera officié solennellement le 3 janvier, fête de
PIÈCES HISTORIQUES. 391
Sainte-Geneviève; le 15 août, fête de Saint-Napoléon, et an-
niversaire de la conclusion du Concordat; le jour des Morts,
et le premier dimanche de décembre, anniversaire du cou-
ronnement et de la bataille d'Âusterlitz; et toutes les fois
qu'il y aura lieu à des inhumations en exécution du présent
décret. Aucune autre fonction religieuse ne pourra être exer-
cée dans ladite église qu'en vertu de notre approbation.
12. Nos ministres de l'intérieur et des cultes sont chargés
de l'exécution du présent décret.
2» Ordonnance du roi Louis XV fil (12 décembre 1821)
qui confirme et complète la restitution au culte de
l'église de Sainte- Geneviève.
Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre,
A tous ceux qui ces présentes verront, salut.
L'église que notre aïeul le roi Louis XV avait commencé
de faire élever sous l'invocation de Sainte-Geneviève est
heureusement terminée. Si elle n'a pas encore reçu tous les
ornements qui doivent compléter sa magnificence, elle est
dans un état qui permet d'y célébrer le service divin. C'est
pourquoi, afin de ne pas retarder davantage l'accomplissement
des intentions de son fondateur et de rétablir, conformément
à ses vœux et aux nôtres, le culte de la patronne dont notre
bonne ville de Paris avait coutume d'implorer l'assistance
dans tous ses besoins ;
Sur le rapport de notre ministre de l'intérieur et notre
Conseil entendus,
Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
ARTICLE PREMIER.
La nouvelle église fondée par le roi Louis XV sera inces-
392 PIÈCES HISTORIQUES,
samment consacrée à Texercice du culte divin sous l'invoca-
tion de celte sainte ; à cet effet, elle est mise à la disposition
de l'archevêque de Paris qui la fera provisoirement desservir
par des ecclésiastiques qu^il désignera.
Art. II
Il sera ultérieurement statué sur le service légulier et per-
pétuel qui devra y être fait^ et sur la nature de ce service.
Art. III
Notre ministre secrétaire d'État de l'intérieur est chargé
de l'exécution de la présente ordonnance.
Donné en notre château des Tuileries, le 12 décembre de
l'an de grâce mil huit cent vingt-un, et de notre règne le
vingt-septième.
Signé ; LOUIS.
Par le Roi :
Le ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur.
Signé: Siméon.
PIÈCES HISTORIQUES. 393
YI
(Page 101.)
Circulaire adressée aux préfets (29 septembre 1830) par
M. Guizot, ministre de l'intérieur^ sur les élections à
la Chambre des députés.
Monsieur le Préfet, Par ordonnances royales des 13, 15,
28 et 29 septembre 1830, cent onze collèges électoraux ont
été convoqués. Près de 60,000 électeurs e>erceronl leurs
droits ; plus d^un quart de la Chambre des députés doit sortir
d'une élection nouvelle.
Cette élection, quoique partielle, suffira pour indiquer l'état
général de la France. Elle est attendue comme un événement
grave; elle contribuera puissamment à déterminer le carac-
tère de notre l'évolution; elle présagera notre avenir.
Dans une circonstance si importante, monsieur le préfet,
vous ne serez pas surpris que je vous entretienne plus spé-
cialement des devoirs de l'administration. Ses intentions ne
sauraient être que conformes à ses devoirs.
Ces devoirs sont simples. La mauvaise politique d'un pou-
voir trop faible pour se passer d'artifices les compliquait en
les défigurant. Un gouvernement national se lie à la France
du choix de ses députés. Il ne rend pas Tadminislration
responsable des votes que récèle l'urne électorale. Assurer
l'entière liberté des suffrages en maintenant sévèrement l'or-
394 PIÈCES HISTORIQUES.
dre légal, voilà toute son ambition. Comme la Charte, les
élections désormais doivent être une vérité.
Vous sentez, monsieur le préfet, quelle scrupuleuse im-
partialité vous est imposée. Le temps n'est pas si éloigné
où la puissance publique, se plaçant entre les intérêts et les
consciences, s'etîorçait de faire mentir le pays contre lui-
même, et de le suborner comme un faux témoin. En dénatu-
rant sa mission, en excédant ses droits, elle a compromis ainsi
même sa légitime influence. Ce n'est que par une réaction
de justice, de probité, de modération, que l'administration
peut reconquérir cette autorité morale qui lui est si néces-
saire, et qui fait sa principale force. Il faut que les pouvoirs
s'honorent pour s'affermir.
Ainsi, monsieur le préfet, quelque importance que le
gouvernement attache au résultat des élections, n'oublie.:
jamais qu'il l'attend avec trop de sécurité pour prétendre,
même indirectement, à les dominer. C'est par votre ad-
ministration seule que vous devez influer sur l'opinion pu-
blique.
La France, d'ailleurs, ne connaît-elle pas sa situation?
Heureuse et fière d'une révolution qu'elle a faite, elle n'aspire
qu'à en recueillir les fruits; elle ne veut que jouir en paix de
sa conquête. La liberté dans l'ordre, le progrès dans le repos,
le perfectionnement sans combat, voilà ce qu'elle ne pouvait
obtenir du gouvernement qui n'est plus; voilà ce qu'elle es-
père du gouvernement qu'elle s'est donné. Sa longue persé-
vérance, sa générosité dans la victoire, lui semblent des
droits à tous les biens d'une civilisation croissante et d'une
constitution réglée. Mais elle n'entend pas que ces biens soient
ajournés par la faiblesse, compromis par l'imprudence, dé-
truits par les passions. Elle a mis toute sa force aux ordres
de sa sagesse.
PIÈCES HISTORIQUES. 395
Les élections en feront foi, monsieur le préfet; telle est
ma conviction. Celles qui présagèrent, il y a trois mois, la
chute (lu pouvoir absolu élevèrent la France bien haut dans
l'opinion des peuples. Celles qui se préparent, moins difficiles,
moins laborieuses, attesteront encore, après le triomphe, tout
ce que quinze années d'amélioration lente, de liberté com-
battue, donnent aux peuples d'expérience, de prudence et de
fermeté.
La France agira, monsieur le préfet, et l'administration
veillera pour elle. Votre tâche est de maintenir liberté aux
opinions et force à la loi. En l'accomplissant, vous aurez
aussi une part honorable dans le résultat des élections.
Les lois qui règlent parmi nous les questions électorales
ont été éclaircies, complétées par l'expérience et la discus-
sion. Les modifications que la loi transitoire du 12 septembre
a dû apporter à cette législation ne sauraient amener de
difficultés essentielles. Si toutefois quelques questions vous
semblaient encore obscures et incertaines, ne craignez pas de
me consulter; je vous ferai connaître les précédents et mon
opinion. Vous saurez cependant que la règle, en ces sujets,
réside dans le texte des lois et la jurisprudence des cours
royales. Vous demeurerez donc responsable des décisions que
vous aurez à prendre ; les tribunaux les jugeraient, et ce n'est
pas le ministre de l'intérieur que les lois ont constitué le
gardien de l'unité de jurisprudence, c'est la Cour de cassation .
Vous le voyez, monsieur le préfet, le gouvernement n'exige
de vous que l'observation religieuse des lois; il n'attend de
vous que ce que lui offrent déjà votre loyauté et votre pa-
triotisme. Vous pouvez dire à tous quelle est sa pensée, il ne
la cache ni ne l'impose. Venu de la nation, il ne la redoute
pas; il compte sur elle comme elle peut compter sur lui.
Imitez-le, monsienr le préfet; que l'administration soit
396 PIÈCES HISTORIQUES,
consciencieuse pour que l'élection le soit aussi. Le gouver-
nement n'en sera pas moins puissant. Sous l'heureuse consti-
tution que nous possédons, l'autoiité doit s'appuyer sur la
liberté même et se relever en la protégeant.
Recevez, monsieur le préfet, l'assurance de ma parfaite
considération.
Le ministre secrétaire d'État au département
de rintérieui',
GuizoT.
PIECES HISTORIQUES. 397
VII
(Page 242.)
Notice sur madame de Rumford par M. Guizot.
{Ecrite en 18iJ.)
Il y a cinq ans, dans une bonne et agréable maison qui
n'existe plus, située au milieu d'un beau jardin qu'a rem-
placé une rue, se réunissait deux ou trois fois par semaine
une société choisie et variée; des gens du monde, des savants,
des lettrés, des étrangers et des nationaux ; des hommes
d'autrefois et des hommes d'aujourd'hui ; des vieillards et
des jeunes gens ; des membres du gouvernement et de l'op-
position. Parmi les personnes qui se voyaient là, beaucoup
ne se rencontraient point ailleurs ; et ailleurs, si elles s'é-
taient rencontrées, elles se seraient probablement mal accueil-
lies, peut-être même à peine tolérées. Mais là, tous se trai-
taient avec une extrême politesse, presque avec bienveillance.
Non que personne y fût attiré par quelque intérêt, quelque
dessein qui le contraignît de dissimuler ses sentiments; ce
n'était pas une maison de patronage politique ou littéraire,
où l'on vînt pour pousser sa fortune ou préparer son succès.
Le goût de la bonne compagnie, les plaisirs de l'esprit et de
la conversation, le désir de prendre sa part dans ces incidents
journaliers de la vie sociale qui font l'amusement du monde
poli el le délassement du monJe occupé, c'était là le seul
398 PIÈCES HISTORIQUES.
motif, c'était l'attrait qui réunissait chez madame de Rum-
ford une société si empressée, et, dans cette société, tant
d'hommes distingués et si divers.
Fontenelle, Montesquieu, Voltaire, Tuigot, d'Alemhert,
s'ils revenaient parmi nous, seraient bien surpris de nous
voir remarquer une telle maison et ses habitudes comme
quelque chose de singulier et de rare. C'était l'esprit général,
la vie habituelle de leur temps : temps de noble et libérale
sociabilité, qui a remué de bien grandes questions et de bien
grandes choses, et n'en a pris que ce qu'elles ont de doux,
le mouvement de la pensée et de l'espérance, laissant à ses
héritiers le fardeau de l'épreuve et de l'action.
Quand l'héritage s'est ouvert, quand notre génération, au
début de l'Empire, est entrée- en possession de la scène du
monde, le xvme siècle, clos la veille, était déjà loin, bien
loin de nous. Un abîme immense, la Révolution, nous en
séparait. Le passé tout entier, un passé de plusieurs siècles,
et le xvni« siècle comme les autres, s'y était englouti. Aucun
des grands hommes qui avaient fait la force et la gloire de
cette grande époque ne vivait plus. Ces salons de Paris,
théâtre et instrument de leurs succès, cette société si bril-
lante, si passionnément adonnée aux plaisirs de l'esprit,
avaient disparu comme eux. Au lieu de se chercher et de se
réunir, comme naguère, pour s'animer ensemble du même
mouvement, la noblesse, l'Église, la robe, les hommes diaf-
faires, les lettrés, toutes les classes de l'ancien régime, ou
plutôt leurs débris, car de toutes choses il ne restait que des
débris, se séparaient, s'évitaient presque, rentraient chacune
dans les habitudes et les intérêts de leur situation spéciale.
A l'élan commun des idées succédaient la dispersion et l'iso-
lement des coteries. Émigrés, constituants, conventionnels,
fonctionnaires impériaux, savants, gens de lettres, autant de
PIÈCES HISTORIQUES. 399
coteries pensant et vivant chacune à part, indifférentes ou
malveillantes Tune pour Tautre.
Le xvni* siècle avait aussi la sienne j pure coterie comme
les autres, mais seule héritière du caractère dominant de
l'époque, seule fidèle aux mœurs et aux goûts de cette société
philosophique qui a\ait péri elle-même dans la ruine de la
grande société qu'elle avait démolie.
Une femme de soixante-dix-neuf ans, deux académiciens,
l'un de quatre-vingt-deux ans, l'autre de soixante-seize, voilà
quels centres restaient, en d809, à cette société qu'en 1769
tant de gens, et de si puissants, s'empressaient d'attirer et de
grouper autour d'eux. Le salon de madame d'Houdetot, celui
de M. Suard, celui de l'abbé Morellel, étaient presque les
seuls asiles où l'esprit du vieux siècle se déployât encore à
l'aise et avec vérité. Non que sa mémoire ne fût en grand
honneur ailleurs, et que beaucoup de gens ne fissent profes-
sion de lui appartenir ; comment les hommes nouveaux, les
enfants de la Révolution et de l'Empire, auraient-ils renié
le xvin« siècle? Mais qu'ils étaient loin de lui ressembler !
La politique les absorbait, la politique pratique, réelle; toutes
leurs pensées, toutes leurs forces étaient incessamment ten-
dues, soit vers les affaires du maître, soit vers leurs propres
affaires j point de méditation, point de loisir j du mouvement,
du travail, puis encore du travail et du mouvement. Le
xvnie siècle aussi s'occupait fort de politique, mais par goût,
non par nécessité ; elle tenait beaucoup de place dans les
esprits, peu dans la viej on réfléchissait, on dissertait, on
projetait beaucoup; on agissait peu. En aucun temps les
matières politiques n'ont été l'objet d'une préoccupation in-
tellectuelle si générale et si féconde; aucun temps peut-être
n'a été plus étranger à l'esprit politique proprement dit, à
cet esprit simple, prompt, judicieux, résolu, léger dans la
400 PIÈCES HISTORIQUES.
pensée, sérieux dans l'action, qui ne voit que les faits et ne
s'inquiète que des résultais.
A part même celte opposition de la science et de la prati-
que, quel abîme entre la politique qu'on faisait il y a trente
ans, et celle que, cinquante ans plus tôt, on aurait voulu
faire! Qu'étaient devenues les doctrines, les espérances qui
avaient enchanté et remué tout un peuple, tous les peuples?
Comment les hommes d'affaires du xix* siècle tenaient-ils
les promesses des philosophes du xvm®? Les uns hardiment,
les autres timidement et avec embarras, désertaient les idées et
les institutions dont le nom seul, la seule perspective avaient
fait leur fortune. Le despotisme, un despotisme savant, rai-
sonneur, et qui prétendait s'ériger en système, voyait à son ser-
vice les enfants des plus doctes théories de liberté. Plusieurs,
sens d'honneur et de cœur, attachés dans l'âme à leur an-
ciennefoi, protestaient de temps en temps, mais sans consé-
quence, contre les insultes et les coups qu'on lui portait au-
tour d'eux. La plupart, en défendant Voltaire contre Geoffroi
et les incrédules contre les dévots, se jugeaient quittes envers
la philosophie et la liberté. Mais qu'auraient dit les philoso-
phes, qu'aurait dit Voltaire lui-même, malgré ses dédains
pour la métaphysique et ses complaisances pour le pouvoir,
s'ils avaient assisté à un dîner de l'archichancelier, ou à une
séance du Conseil d'Etat impérial ? Croit-pn que le xvni^ siècle
se fût reconnu là, qu'il eût accepté ses héritiers pour repré-
sentants ?
Ils ne lui ressemblaient pas davantage pour les manières, le
tour d'esprit, le ton, les habitudes et les formes extérieures.
Hommes du monde autant que lettrés, les philosophes du
xviiie siècle avaient passé leur vie dans les plus douces et
plus brillantes régions de cette société par eux tant attaquée.
Elle les avait accueillis, célébrés; ils s'étaient mêlés à tous
PIÈCES HISTORIQUES. 401
les plaisirs de son élégante et agréable existence; ils parta-
geaient ses goûts, ses mœurs, toutes ses finesses, toutes les
susceptibilités d'une civilisation à la fois vieillie et rajeunie,
aristocratique et littéraire; ils étaient de cet ancien régime
démoli par leurs mains. .Mais les philosophes de la seconde
génération, les vrais (ils de la Révolution et de l'Empire, n'é-
taient point de l'ancien régime, et ne l'avaient connu que
pour le renverser. Enire ceux-ci et la bonne compagnie du
xvni^ siècle, aucun lien, rien de commun; au lieu des salons
de madame Geoffrin, de mademoiselle de Lespinasse, de
madame Trudaine, de la maréchale de Beauvau,de madame
Necker, ils avaient vécu dans les assemblées publiques, les
clubs et les camps. Des événements immenses, terribles,
avaient remplacé pour eux les plaisirs de société et les succès
d'Académie. Bien loin d'être façonnés pour l'agrément des
relations sociales dans une vie oisive et facile, tout en eux
portait l'empreinte des temps si actifs et si lourds qu'ils
avaient eu à traverser. Leurs manières n'étaient ni élégantes,
ni douces; ils parlaient et traitaient brusquement, rudement,
comme toujours pressés et n'ayant pas le loisir de songer à
tout et de tout ménager. Corrompus, ils s'établissaient sè-
chement dans un égoïsme grossier et cynique; honnêtes gens,
il manquait aux formes de leDr conduite, aux dehors de leurs
vertus, ce fini, cette harmonie qui semblent n'appartenir qu'à
la longue et paisible possession d'une situation ou d'un senti-
ment. Peu de goût pour la conversation, les lectures, les vi-
sites, toutes ces occupations sans but, ces délassements sans
nécessité, où naguère tant de gens trouvaient un emploi demi-
sérieux, demi-frivole, de leur esprit et de leur temps. Pour
eux, leur temps et leur esprit étaient absorbés parleurs af-
faires et leurs intérêts; leur plaisir, c'était le repos.
Parmi ces hommes du régime nouveau, quelques philoso-
T. II. 26
402 PIÈCES HISTORIQUES,
plies, quelques écrivains, la plupart sans fonctions et suspects
à l'Empire, avaient presque seuls quelque besoin et quelque
habitude de se réunir, de causer, de rechercher et de goûter
en commun quelques jouissances intellectuelles. Ils formaient
une coterie libérale, grande admiratrice du xvnie siècle, et
qui se flattait bien de le continuer. Mais, née surtout de la
Révolution, elle en portait le sceau bien plus que celui de
l'époque antérieure. Quoique des hommes fort étrangers à
tout acte révolutionnaire y fussent mêlés, à tout prendre,
l'esprit révolutionnaire y dominait avec ses mérites et ses dé-
fauts, plus d'indépendance que d'élévation, plus d'âpreté que
d'indépendance, ami de l'humanité et de ses progrès, mais
méfiant, envieux, insociable pour quiconque n'acceptait pas
son joug, unissant aux préjugés de coterie les haines de fac-
tion. La coterie était d'ailleurs fort concentrée en elle-même ;
peu de mélange des classes et des habitudes diverses; peu de
familiarité avec les gens du monde proprement dit ; rien qui
rappelât la composition et le mouvement de l'ancienne société
philosophique ; toutes les petites manies des lettrés de pro-
fession vivant seuls et entre eux; sans parler de je ne sais quelle
discordance dans les manières, tour à tour familières et ten-
dues, également dépourvues de réserve et d'abandon. Ou je
me trompe fort, ou dans les réunions de la Décade philoso-
phique, et malgré la communauté de beaucoup d'idées, les
maîtres du xYiii^ siècle que je nommais tout à l'heure, Mon-
tesquieu, Voltaire, Buffon, Turgot,d'Alembert, Diderot même
et Rousseau, les moins mondains de leur temps, se seraient
quelquefois sentis dépaysés et étrangers.
Dans des salons bien différents, au faubourg Saint-Germain,
au milieu des restes de l'aristocratie, remise, ou à peu près,
de ses désastres, ils n'auraient pas, au premier abord, éprouvé
la même surprise; ils auraient reconnu les manières, le ton.
PIÈCES HISTORIQUES. 403
toutes les formes et les apparences sociales de leur époque.
Peut-être même auraient-ils pris plaisir à retrouver certaines
traditions de l'ancien régime, et ce lien des souvenirs com-
muns, si puissant entre les hommes même les plus divers.
Mais en revanche^ que de choses plus graves les auraient
bientôt repoussés ! Quelle profonde opposition de sentiments
et d'idées! En vain auraient-ils cherché là quelque trace de
cette ouverture d'esprit, de cette libéralité de cœur, de ce
goût pour les plaisirs et les progrès intellectuels qui distin-
guaient, cinquante ans auparavant, une si notable portion de
l'aristocratie française, et avaient si puissamment concouru
au mouvement du siècle. Au lieu de cela, le retour de toutes
les prétentions, de toutes les pédanteries aristocratiques; un
repentir amer de s'en être un moment départi; un puéril
empressement à rentrer sous le joug, à reprendre du moins
la livrée des vieilles habitudes, des vieilles maximes; une ar-
rogante antipathie pour les lumières, l'esprit, les philoso-
phes, et tout ce qui pouvait leur ressembler.
Dans quelques coins pourtant de ce camp de l'ancien ré-
gime, l'opposition au gouvernement impérial, l'influence de
M. de Chateaubriand, le seul fait de l'indépendance envers
un despote et de l'enthousiasme pour un grand écrivain, ra-
menaient du mouvement moral, de la générosité politique,
et devenaient même çà et là, entre les débris de l'aristocratie
et ceux de la philosophie du dernier siècle, une source de
sympathie. A coup sûr Montesquieu et Voltaire se seraient
trouvés plus à l'aise dans le salon de madame de Duras que
dans celui de l'archichancelier ; et M. Suard causait plus
librement, plus sympathiquementavec M. de Chateaubriand
qu'avec Chénier. Mais cette petite coterie, plus animée, plus
libérale, était alors comme perdue dans la grande coterie
aristocratique; les idées religieuses la séparaient des philo-
404 PIÈCES HISTORIQUES,
sophes dont les idées politiques l'auraient rapprochée; et
malgré quelques points de contact avec eux, malgré une assez
fréquente similitude de sentiments, de vœux, de goûts, de
mœurs, en somme elle leur paraissait plus opposée que favo-
rable, et se livrait au mouvement de réaction dont le
xvni^ siècle était l'objet.
Une autre coterie, plus restreinte encore, il est vrai, tenait
de plus près à ce siècle, et semblait devoir en reproduire assez
bien l'image. Elle ralliait les débris de cette portion du côté
gauche de l'Assemblée constituante qui voulait, en 1789, la
monarchie constitutionnelle, rien de moins, rien de plus, et
où siégeaient MM. de Clermont-Tonnerre, de La Rochefou-
cauld, de Broglie, Mounier, Malouet, etc. : pur et patriotique
parti, dont les idées devaient ouvrir et clore notre révolution,
mais ne suffisaient pas à l'accomplir. Parmi ces hommes de
sens et de bien, ceux qui restaient, la plupart du moins, fi-
dèles à leurs principes et à leur cause, étrangers au gouver-
nement impérial, ou ne le servant qu'avec réserve et dignité,
formaient chez madame de Tessé, chez la princesse d'Hé-
nin, etc., une petite société de mœurs élégantes, d'opinions
libérales, étrangère à la sottise aristocratique, à la rancune
révolutionnaire, liée par ses habitudes à l'ancien régime, par
ses sentiments au nouvel état, aux besoins nouveaux du pays.
Il semble que là fût aussi la place des débris philosophi-
ques du xvni* siècle, et que les hommes si peu nombreux
qui en restaient se dussent fondre dans cette coterie, où
plusieurs d'entre eux allaient en effet souvent et avaient des
amis. Mais une différence réelle les en séparait et ne per-
mettait pas que la société du wni* siècle se trouvât là vrai-
ment représentée. La politique avait été la principale, pres-
que l'unique affaire des Constituants; elle était le lien, le
caractère dominant de leur coterie. Issus de la philosophie el
PIÈCES HISTORIQUES. 405
de la littérature de leur temps, ils n'étaient cependant ni
lettrés ni philosophes ; ils honoraient les doctrines et les
lettres, mais en gens qui les tiennent de la seconde main, et
n'en font ni leur affaire ni leur plaisir. Or, l'école du
xviiie siècle, sa véritable école, celle qui lui servait de centre
et lui donnait l'impulsion, était essentiellement philoso-
phique et littéraire : la politique l'intéressait, mais comme
l'un des objets de sa méditation, comme une application
d'idées qui venaient de plus loin et s'étendaient fort au delà.
De nos jours, purs politiques que nous sommes, nous nous
figurons que c'est là la plus attrayante, la première préoc-
cupation de l'esprit, et c'est presque uniquement pour avoir
enfanté des constitutions et rappelé les peuples à la liberté
que le xviiie siècle nous paraît grand. Etroite présomption !
Un champ bien plus vaste, bien plus varié que la société hu-
maine, s'ouvre devant l'esprit humain; et dans ses jours de
force et d'éclat, il est loin de se satisfaire et de s'épuiser dans
l'étude des relations des hommes. Politique sans doute dans
ses vœux et ses résultats, le xvinf siècle était bien autre chose
encore, et prenaitàses idées, à leur vérité, à leur manifesta-
tion, un plaisir tout à fait indépendant de l'emploi qu'en
pourraient faire des publicistes ou des législateurs. C'est là
le caractère de l'esprit philosophique, bien différent de l'es-
prit politique qui ne s'attache aux idées que dans leur rapport
avec les faits sociaux et pour les appliquer. Certaines frac-
tions, certaines coteries du xvnie siècle, les économistes, par
exemple, s'occupaient spécialement de politique; mais le
siècle en général, la société du siècle dans son ensemble
aspirait surtout aux conquêtes et aux jouissances intellec-
tuelles de tout genre, en tout sens, à toutprixj et la pen-
sée de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, se fût trouvée
en prison si on l'eût astreinte à ne s'exercer que sur
406 PIÈCES HISTORIQUES,
les formes de gouvernement et la destinée des nations.
Les derniers contemporains de ces grands hommes, les
survivants de Técole philosophique, M. Suard et M. l'abbé
Morellet n'étaient pas doués à coup sûr d'une pensée si active
et si étendue. M. Suard n'avait aucun vif désir de savoir ni
de produire; quoique la littérature lui eût seule ouvert les
portes du monde, il était bien plus homme du monde
qu'homme de lettres. Esprit diflicile, paresseux, d'une élé-
gance et d'un dédain aristocratique, pourvu qu'il menât une
■vie honorable,- semée d'intérêts doux et de relations agréa-
bles, peu lui importait de déployer ses facultés et de se faire
un nom. Depuis que le travail n'était plus pour lui une né-
cessité, il le prenait et le quittait comme un passe-temps^
lisant et écrivant à loisir, sans but, pour son seul plaisir,
avec une sorte d'épicurisme intellectuel qui n'avait pourtant
rien d'égoïste ni d'indifférent. Les études de l'abbé Mo-
rellet avaient été plus sérieuses, plus patientes, mais très-spé-
ciales j l'économie politique et quelques applications de ce qu'il
avait appris en Sorbonne l'avaient presque exclusivement
occupé. Il semble qu'à l'un et à l'autre de ces deux hommes
la société des Constituants, avec les traditions de leur temps,
ses habitudes élégantes, son estime des lettres et ses prin-
cipes politiques, dût pleinement suffire. Pourtant il n'en
était rien; à l'exemple de leurs maîtres, ils avaient tous deux
des besoins intellectuels plus variés ; ils prenaient aux idées,
aux mouvements de l'esprit humain, un intérêt plus désin-
téressé, si je puis ainsi parler, plus exempt de toute direc-
tion particulière, de toute application prochaine. Et séparés,
comme on vient de le voir, de toutes des coteries que j'ai
nommées d'abord, ils ne sympathisaient qu'à demi avec celle-
là même qui tenait de plus près à leurs opinions, à leurs
souvenirs; il leur en fallait une qui fût une image plus com-
PIÈCES HISTORIQUES. 407
plète, plus fidèle, de leur temps et de la société au sein de la-
quelle ils s'étaient formés.
Telle était, en effet, la leur. D'anciennes relations de môme
origine et de même goût, M, de Boufflers, M. Dupont de
Nemours, M. Gallois, etc. , quelques académiciens dont
M. Suard avait appuyé la candidature, et qui lui formaient
un petit parti dans l'Académie , quelques jeunes gens dont
il encourageait le talent avec une bienveillance qui n'avait
rien de banal , quelques membres du Sénat ou d'auli-es
corps, qui faisaient profession d'indépendance, quelques
étrangers qui ne se seraient pas pardonné de quitter Paris
sans avoir connu les derniers contemporains de Voltaire et
de ce siècle dont la gloire a pénétré plus loin que celle
d'aucun autre, voilà de quoi cette société se composait. On
se réunissait le jeudi chez l'abbé Morellet, le mardi et le sa-
medi chez M. Suard 3 quelquefois plus souvent pour un
cercle choisi. Les mercredis, madame d'Houdetot donnait à
dîner à un certain nombre de personnes invitées une fois
pour toutes, et qui pouvaient y aller quand il leur plaisait.
Elles s'y trouvaient en général huit, dix, quelquefois davan-
tage. Point de recherches, point de bonne chère; le dîner
n'était qu'un moyen, nullement un but de réunion. Après
le dîner, assise au coin du feu, dans son grand fauteuil, le
dos voûté, la tête inclinée sur la poitrine, parlant peu, bas,
remuant à peine, madame d'Houdetot assistait en quelque
sorte à la conversation, sans la diriger, sans l'exciter, point
gênante, point maîtresse de maison, bonne, facile, mais
prenant à tout ce qui se disait, aux discussions littéraires,
aux nouvelles de société ou de spectacle, au moindre inci-
dent, au moindre mot spirituel, un intérêt vif et curieux ;
mélange piquant et original de vieillesse et de jeunesse, de
tranquillité et de mouvement.
408 PIÈCES HISTORIQUES.
On trouvait chez M. Suard moins de facilité, moins de
laisser-aller ; là, peu d'à parte entre les voisins, peu d'inter-
ruptions au gré de telle ou telle fantaisie, une conversation
presque toujours générale et suivie. C'était Tusage de la
maison et on y tenait; il en résultait quelquefois, surtout au
commencement de la soirée, un peu de gêne et de froideur.
Mais en revanche, là régnaient une liberté plus sérieuse et
bien plus de variété réelle. M. Suard ne craignait d'aborder
ni de voir aborder chez lui aucun sujet. Nulle part la franchise
de la pensée et du langage n'était aussi grande, aussi ouver-
tement autorisée, provoquée par le maître de la maison. Les
hommes qui ne l'ont pas vu ne sauraient se figurer, et bien
des hommes qui l'ont vu ont oublié quelle était alors la timi-
dité des esprits, la retenue des entretiens; à quel point,
dès que le moindre contact avec la politique se laissait entre-
voir, les figures devenaient froides et les paroles officielles.
Un^censeur de cette époque montrait à quelqu'un de ses amis
certains passages d'une pièce de théâtre qu'il était chargé
d'examiner: « Vous ne voyez là point d'allusions, lui disait-
« ilj le public n'en verra point; eh bien! monsieur, il y en a,
« et je me garderai bien de les autoriser. » De 1809 à 1814^,
tous étaient à peu près comme le censeur ; tous se condui-
saient comme s'il y eût eu des allusions là où personne n'en
eût pu voir; et sur tout sujet politique, ou seulement philo-
sophique, toute conversation un peu sérieuse en était frappée
de mort. M. Suard n'avait jamais souffert que cette mort
pénétrât chez lui : nul homme n'était plus étranger à toute
menée, à toute intention politique, plus modéré au fond dans
ses opinions et ses désirs; il n'avait même, pour l'action et
les affaires, ni goût ni talent. Mais la liberté de la pensée et
de la parole était sa vie, son honneur; il se fût senti avili à
ses propres yeux d'y renoncer, et il la maintenait au profit de
PIÈCES HISTORIQUES. 409
tous. La conversation ne manquait pas d'ailleurs chez lui d'é-
tendue et de variété ; aucune habitude, aucune préoccupation
spéciale n'en rétrécissait le champ ; philosophie, littérature,
histoire, arts, antiquité, temps modernes, pays étrangers, tous
les sujets y étaient accueillis avec faveur. Les idées jeunes et
nouvelles, fussent-elles même peu en accord avec les traditions
du xvjn« siècle, n'y rencontraient point une hostilité repous-
sante; on leur pardonnait de déplaire en faveur du mouve-
ment d'esprit qu'excitait leur nouveauté j car on avait besoin
surtout de ce mouvement ; on vivait, en fait d'idées et de
connaissances, sur un fonds depuis longtemps exploité; ainsi
que les mêmes personnes, les mômes réflexions, les mêmes
anecdotes revenaient souvent; et l'activité, bien que réelle,
n'était ni féconde ni progressive. Mais on y sentait incessam-
ment cette sincérité, ce désintéressement de l'esprit qui font
peut-être le plus grand charme de la pensée et de la conver-
sation. On se réunissait, on causait sans nécessité, sans but,
par le seul attrait dos communications intellectuelles. Ce
n'était pas sans doute le sérieux d'amis passionnés de lavéïilé
et de la science; mais c'était encore moins l'étroit cgoïsme
ou le mesquin travail des gens qui ne font cas que de l'utile
et n'agissent ou ne parlent qu'avec un dessein spécial, en Aue
de quelque résultat déterminé. On ne recherchait pas, il est
vrai, on ne reproduisait pas les idées pour elles-mêmes et
pour elles seules; on leur demandait quelque chose au delà,
un plaisir social, mais rien de plus,
Etc'était précisément là ce qui distinguait, il y a trente ans,
cette coterie de toutes les autres, ce qui en faisait l'image la
plus vraie, la seule image de la société qui, cinquante ans au-
paravant, avait animé Paris, et l'Europe au nom de Paris.
Image bien froide sans doute, bien pâle. Cinquante ans
auparavant, la coterie philosophique ne se resserrait pas au-
410 PIÈCES HISTORIQUES,
tour de deux vieillards ; elle était partout^ chez les gens de
cour, d'église, de robe, de finance; hautaine ici, complai-
sante là, tantôt endoctrinant, tantôt divertissant ses hôtes,
mais partout jeune, active, confiante, recrutant et guerroyant
partout, pénétrant et entraînant la société tout entière. Et le
mouvement ne se renfermait pas dans Paris; il en partait
pour se répandre en tous sens et y revenir plus vif, plus gé-
néral. Grimm adressait sa correspondance à l'impératrice de
Russie, à la reine de Suède, au roi de Pologne, à huit ou dix
princes souverains tous avides des moindres faits, des moin-
dres bruits venus de ce grand atelier de travail et de plaisir
intellectuel. Il n'était pas besoin d'être prince souverain pour
entretenir à Paris un correspondant : en Allemagne, en Italie,
en Angleterre, de simples particuliers, riches et curieux,
voulaient avoir le leur, et de mois en mois, de semaine en
semaine, être tant bien que mal informés de tout ce qu'on
faisait, disait ou pensait à Paris. On s'adressait à d'Alembert,
à Diderot, à Grimm lui-même pour leur demander des cor-
respondants de moindre figure; et des jeunes gens sans for-
tune, sans nom, à leur début dans les lettres, trouvaient là
un moyen d'existence, comme ils en trouvent maintenant
dans les journaux.
Certes, c'était là une autre société que cette petite coterie
philosophique de 1800, si faible, si isolée. C'était un autre
état intellectuel que celui dont le salon de M. Suard pouvait
donner l'idée. Cependant le fond, sinon l'éclat, la direction,
sinon le mouvement, étaient les mêmes* c'était le même
goût des plaisirs et des progrès de l'esprit, également éloigné
de la méditation pure et de l'application intéressée; le même
mélange de sérieux et de légèreté ; le même besoin de nou-
veauté pour la pensée sans désir bien vif d'innovation dans
les situations sociales et la vie; le même penchant à s'occu-
PIÈCES HISTORIQUES. 411
per des questions et des intérêts politiques, avec la même
pre'pondérance de l'esprit philosophique et littéraire sur l'es-
prit politique. Le grand tableau n'existait plus; le dessin qui
en restait était fidèle et pur.
Madame de Rumford avait été élevée au milieu de ce monde
dont les diverses coteries que je viens de rappeler étaient^
en 1809, les derniers débris. Son père, M. Paulze, d'abord
receveur général, ensuite fermier général des finances, homme
très-éclairé dans la science et très-habile dans la pratique de
son état, avait épousé une nièce du fameux contrôleur géné-
ral, l'abbé Terrai. Celui-ci faisait grand cas des lumières et
de l'expérience de son neveu, qui donnait souvent à son on-
cle, sur l'administration des finances, d'excellents conseils,
fort bien compris, car l'abbé Terrai était homme de beau-
coup d'esprit, et assez mal suivis, comme il devait arriver à
un ministre qui ne voulait se brouiller avec personne à la
cour, et qui ne recevait pas du pays de quoi suffire en même
temps aux besoins de l'État et aux fantaisies de tout le monde.
Une longue correspondance, entre l'abbé Terrai et M. Paulze,
a été conservée, en grande partie du moins, dans la famille
du fermier général, et contient, sur les mesures financières
de ce temps, des renseignements fort curieux.
L'administration comple en France trois grandes époques.
Elle a été créée au xvn® siècle sous Louis XIV. Au xvin^, de
1750 à 1789, elle est entrée dans les voies du progrès scien-
tifique et de la civilisation universelle. C'est de nos jours, et
d'abord par l'impulsion de l'Assemblée constituante, qu'elle
a reçu sa forme systématique, et pris dans la société, aussi
bien que dans le gouvernement, une influence destinée, si
je ne me trompe, à s'accroître encore, en se combinant avec
les institutions libres.
La seconde de ces époques a rendu à la France des services
412 PIÈCES HISTORIQUES.
à mon avis, trop peu connus et mal appréciés. Aux grandes
questions de l'ordre moral appartient la prééminence. Je ne
m'en étonne ni ne m'en plains. Ces questions, soulevées alors
avec tant d'éclat et d'effet, ont éclipsé toutes les autres.
L'administration s'est etïacée devant la politique; ses travaux,
ses projets étaient modestes au milieu, selon les uns, du
boulversement, selon les autres, de la régénération de la so-
ciété. Un grand fait pourtant date de ce temps, la création
des sciences qui planent au-dessus de l'administration et lui
révèlent les lois des faits qu'elle est appelée à régir. Personne
n'a encore entrevu, et peut-être ne saurait encore entrevoir
le rôle que ces sciences sont destinées à jouer dans le monde-
Rôle immense, quoiqu'il ne doive et ne puisse jamais être
le premier. Au xvni*^ siècle en appartiendra le principal hon-
nem" : c'est là son œuvre la plus originale.
La partie théorique de cette œuvre n'a point à se plaindre
de la renommée. Elle fit grand bruit en naissant. Les diverses
écoles économistes, leurs systèmes, leurs débats n'ont jamais
cessé d'attirer puissamment l'attention publique. Mais la par-
tie pratique de l'administration française dans la seconde
moitié du xvuie siècle, l'esprit général qui y présidait, son
respect pour la science et pour l'humanité, ses efforts, d'une
part pour assurer l'empire des principes sur les faits, de
l'autre pour diriger les faits et les principes vers le bien de la
société tout entière, les résultats positifs de ces efforts, les
innombrables et inappréciables améliorations accomplies, ou
commencées, ou préparées, ou méditées à cette époque dans
tous les services publics, les travaux, en un mot, et les mé-
rites des administrateurs de tout genre et de tout rang qui
ont eu alors en main les affaires du pays, c'est ce qu'ont trop
effacé les orages et les triomphes de la politique, ce qui n'a
pas obtenu sa juste part de reconnaissance et de célébrité.
PIÈCES HISTORIQUES. 413
La maison de M. Paulze était l'un des foyers de ces utiles
études, de ces salutaires réformes. Là se réunissaient Turgot,
Malesherbes, Trudaine^ Condorcet^ Dupont de Nemours; là
dans des conversations à la fois sérieuses et faciles^ sans
préméditation savante, sans autre but que la vérité, les
questions étaient posées, les faits rapportés, les idées débat-
tues. M. Paulze n'y fournissait pas seulement le tribut de
ses lumières personnelles; il avait institué à la ferme générale
un bureau chargé de recueillir, sur l'impôt et le commerce
de la France, sur le mouvement des ports, sur tout ce qui
intéresse la richesse nationale, tous les renseignements sta-
tistiques. Il entretenait, dans le même dessein, avec un grand
nombre de négociants et de banquiers étrangers, une cor-
respondance assidue. Ces documents étaient libéralement
communiqués aux hommes éclairés qui fréquentaient sa mai-
son. L'abbé Raynal, entre autres, ami particulier de M. Paulze,
y puisa la plupart des faits et des détails qu'il a consignés
dans son Histoire philosophique des deux Indes, et qui en sont
la seule partie encore importante aujourd'hui.
Cette société, ces conversations, n'avaient rien qui pût
entrer dans l'éducation de mademoiselle Paulze, ni influer
directement sur elle. Mais, à vivre et à se développer dans
une telle atmosphère, elle apprit deux choses, le plus salu-
taire enseignement que l'enfance puisse recevoir et léguer à
toute la vie, l'estime des études sérieuses et le respect du
mérite personnel.
Elle avait à peine treize ans quand Tabbé Terrai voulut la
marier à la cour. Son père, peu touché de celle fantaisie,
préféra un de ses collègues dans la ferme générale, M. La-
voisier, et l'abbé Terrai n'en prit point d'humeur. Le mariage
fut célébré dans la chapelle de l'hôtel du contrôleur général,
le 16 décembre 1771.
414 PIÈCES HISTORIQUES.
En passant de la maison de son père dans celle de son
mari, madame Lavoisiei» changea d'horizon sans changer
d'habitudes. Au mouvement des sciences économiques suc-
céda celui des sciences physiques, et la société des savants à
celle des administrateurs. Les hommes spéciaux témoignent
quelquefois un grand dédain pour l'intérêt que les gens du
monde peuvent porter à leurs travaux ; et s'il s'agissait en
effet d'en juger le mérite scientifique, ils auraient pleinement
raison. Mais l'estime, le goût .du public pour la science, et
la manifestation fréquente, vive, de ce sentiment, sont pour
elle d'une haute importance, et jouent un grand rôle dans
l'histoire. Les temps de cette sympathie, un peu fastueuse
et frivole, ont toujours été pour les sciences, des temps d'élan
et de progrès ; et à considérer les choses dans leur ensemble,
l'histoire naturelle et la chimie ont profité de l'existence
sociale de M. de Buffon et de M. Lavoisier, aussi bien que
de leurs découvertes.
Soit affection pour son mari, soit disposition naturelle,
madame Lavoisier s'associa à ses travaux comme un compa-
gnon ou un disciple. Ceux-là môme qui ne l'ont connue que
bien loin de la jeunesse ont pu démêler que, sous une appa-
rence un peu froide et rude, et presque uniquement préoc-
cupée de sa vie de société, c'était une personne capable d'être
fortement saisie par un sentiment, par une idée, et de s'y
adonner avec passion. Elle vivait dans le laboratoire de
M. Lavoisier, l'aidait dans ses expériences, écrivait ses ob-
servations sous sa dictée, traduisait, dessinait pour lui. Elle
apprit à graver pour qu'il fût sûr d'un ouvrier exact jusqu'au
scrupule, et les planches du Traité de Chimie furent bien
réellement l'œuvre de ses mains. Elle publia, parce qu'il le
désirait, la traduction d'un ouvrage du chimiste anglais
Kirwan « sur la force des acides et la proportion des
PIÈCES HISTORIQUES. 415
substances qui composent les sels neutres : » et elle avait
acquis, de la science qu'ils cultivaient ensemble, une intelli-
gence si complète que lorsque, en 1805, onze ans après la
mort de Lavoisier, elle voulut réunir et publier ses mémoires
scientifiques, elle put se charger seule de ce travail, et l'ac-
complit en etïet, en y joignant une préface parfaitement
simple, où ne se laisse entrevoir aucune ombre de prétention.
Un intérieur ainsi animé par une affection réciproque et
des occupations favorites, une grande fortune, beaucoup de
considération, une bonne maison à l'Arsenal, recherchée par
les hommes les plus distingués, tous les plaisirs de l'esprit,
de la richesse, de la jeunesse, c'était là, à coup sûr, une
existence brillante et douce. Cette existence fut frappée,
foudroyée par la Révolution, comme toutes celles qui l'en-
touraient. En il9A, madame Lavoisier vit monter le même
jour sur l'échafaud son père et son mari, et n'échappa elle-
même, après un emprisonnement assez court, qu'en se plon-
geant, avec la patience la plus persévérante, dans la plus
complète et silencieuse obscurité. ^
Dès Je début de la Révolution, M. Lavoisier, quelque favo-
rables que fussent ses idées à la réforme de l'État, avait
considéré l'avenir avec effroi. C'était un homme d'un esprit
juste et calme, d'un caractère doux et modeste, qui poursui-
vait avec désintéressement, au sein d'une vie heureuse, de
nobles et utiles travaux, et que les orages politiques déran-
geaient beaucoup trop pour qu'il y plaçât ses espérances. En
juin 1792, le roi lui fit offrir le ministère des contributions
publiques. M. Lavoisier le refusa par cette lettre pleine d'élé-
vation, de simplicité et de droiture :
« Sire,
« Ce n'est ni par une crainte pusillanime, bien éloignée
41(i PIÈCES HISTORIQUES,
de mon caractère, ni par indifTérence pour la chose publi-
que, ni, je l'avouerai même, par le sentiment de l'insuffi-
sance de mes forces que je suis contraint de me refuser à la
marque de confiance dont Votre Majesté veut bien m'hono-
rer en me faisant olTrir le ministère des contributions publi-
ques. Témoin, pendant que j'ai été attaché à la trésorerie
nationale, des sentiments patriotiques de Votre Majesté, de
ses tendres sollicitudes pour le bonheur du peuple, de son
inflexible sévérité de principes, de son inaltérable probité, je
sens, plus vivement que je ne puis l'exprimer, ce à quoi je
renonce en perdant l'occasion de devenir l'organe de ses
sentiments auprès de la nation.
« Mais, Sire, il est du devoir d'un honnête homme et
d'un citoyen de n'accepter une place importante qu'autant
qu'il a l'espérance d'en remplir les obligations dans toute
leur étendue.
« Je ne suis ni jacobin, ni feuillant. Je ne suis d'aucune
société, d'aucun club. Accoutumé à peser tout au poids de ma
conscience et de ma»raison, jamais je n'aurais pu consentir à
aliéner mes opinions à aucun parti. J'ai juré, dans la sincé-
rité de mon cœur, fidélité à la Constitution que vous avez
acceptée, aux pouvoirs constitués par le peuple, à vous,
Sire, qui êtes le Roi constitutionnel des Français, à vous dont
les vertus et les malheurs ne sont pas assez sentis. Convaincu,
comme je le suis, que le Corps législatif est sorti des limites
que la Constitution lui avait tracées, que pourrait un minis-
tre constilutionnaire ? Incapable de composer avec ses prin-
cipes et avec sa conscience, il réclamerait en vain l'autorité
de la loi à laquelle tous les Français se sont liés par le serment
le plus imposant. I.a résistance qu'il pourrait conseiller, par
les moyens que la Constitution donne à Votre Majesté, serait
présentée comme un crime ; il périrait victime de ses devoirs
I
PIÈCES HISTORIQUES. 417
et l'inflexibilité même de son caractère deviendrait la source
de nouveaux malheurs,
« Sire, permettez que je continue de consacrer mes veil-
les et mon existence au service de l'État dans des postes
moins élevés, mais où je pourrai rendre des services peut-
être plus utiles, et probablement plus durables. Dévoué à
l'instruction publique, je chercherai à éclairer le peuple sur
ses devoirs. Soldat citoyen, je porterai les armes pour la dé-
fense de la patrie, pour celle de la loi, pour la sûreté du
représentant inamovible du peuple français.
« Je suis avec un profond respect, de V^otre Majesté ,
« Sire, le très-humble, etc., etc. »
L'illustre savant prétendait trop quand il demandait la
permission d'employer sa vie « à éclairer le peuple » On
l'envoya à la mort, au nom du peuple ignorant et opprimé.
Il légua à sa veuve toute sa fortune, et elle en dut en par-
tie la conservation au dévouement habile d'un serviteur
iidèle, à qui elle témoigna à son tour, jusqu'à son dernier
moment, la plus fidèle reconnaissance.
En 1798, lorsqu'une proscription à la fois cruelle et hon-
teuse d'elle-même frappa quelques-uns de ses amis, entre
autres l'un des plus intimes, M. de Marbois, une lettre de
crédit de madame Lavoisier, sur son banquier de Londres,
alla les chercher dans les déserts de Sinamary.
Quand les proscriptions cessèrent, quand l'ordre et la jus-
tice revinrent apaiser et ranimer en même temps la société,
madame Lavoisier reprit sa place dans le monde, entourée
de toute une génération de savants illustres, les amis, les
disciples, les successeurs de Lavoisier, Lagrange, Laplace,
Berthollet, Cuvier, Prony, Humboldt, Arago, charméS; en
honorant sa veuve, de trouver dans sa maison, en retour de
T. II. 27
418 PIÈCES HISTORIQUES,
l'éclat qu'ils y répandaient, les agréments d'une hospitalité
élégante. M. de Rumford arriva parmi eux. 11 était alors au
service du roi de Bavière, et jouissait dans le public d'une
grande popularité scientifique. Son esprit était élevé, sa con-
versation pleine d'intérêt, ses manières empreintes de bonté.
Il plut à madame Lavoisier. Il s'accordait avec ses habitudes,
ses goûts, on pourrait presque dire avec ses souvenirs. Elle
espéra recommencer en quelque sorte son bonheur. Elle
l'épousa le 22 octobre 1805, heureuse d'offrir à un homme
distingué une grande fortune et la plus agréable exis-
tence.
Leurs caractères ne se convinrent point. A la jeunesse
seule il est facile d'oublier, au sein d'un tendre bonheur, la
perte de l'indépendance. Des questions délicates furent éle-
vées; des susceptibilités s'éveillèrent. Madame de Rumford,
en se remariant, avait formellement stipulé dans son contrat
qu'elle se ferait appeler m«c?aj7îe Lavoisier de Rtim,ford. M. de
Rumford, qui y avait consenti, le trouva mauvais. Elle per-
sista : « J'ai regardé comme un devoir, comme une religion,
écrivait-elle en 1808, de ne point quitter le nom de Lavoi-
sier... Comptant sur la parole de M. de Rumford, je n'en
aurais pas faitiui article de mes engagements civils avec lui
si je n'avais voulu laisser un acte public de mon respect pour
M. Lavoisier et une preuve de la générosité de M. de
Rumford. C'est un devoir pour moi de tenir à une détermi-
nation qui a toujours été une des conditions de notre union;
et j'ai dans le fond de mon âme l'intime conviction que
M. de Rumford ne me désapprouvera pas, et qu'après avoir
pris le temps d'y réfléchir... il me permettra de continuer à
remplir un devoir que je regarde comme sacré. »
Ce fut encore là une espérance trompée. Après des agita-
tions domestiques que M. de Rumford, avec plus de tact, eût
PIECES HISTORIQUES. 419
rendues moins bruyantes, la séparation devint nécessaire, et
elle eut lieu à l'amiable le 30 juin 1800.
Depuis cette époque, et pendant vingt-sept ans, aucun
événement, on pourrait dire aucun incident ne dérangea |)lus
madame de Rumford dans sa noble et agréable façon de
vivre. Elle n'appartint plus qu'à ses amis et à la société,
tantôt étendue, tantôt resserrée, qti'elle recevait avec un
mélange assez singulier de rudesse et de politesse, toujours
de très-bonne compagnie et d'une grande intelligence du
monde, même dans ses brusqueries de langage et ses fantai-
sies d'autorité. Tous les lundis elle donnait à dîner, rare-
ment à plus de dix ou douze personnes, et c'était ce jour-Kà
que les hommes distingués, français ou étrangers, habitués
de la maison ou invités en passant, se réunissaient chez elle
dans une sorte d'intimité momentanée promptement éta-
blie, entre des esprits si cultivés, par le plaisir d'une conver-
sation sérieuse ou piquante, toujours variée et polie, dont
madame de Rumford jouissait elle-même plus qu'elle n'en
prenait soin. Ix mardi, elle recevait tous ceux qui venaient
la voir. Pour le vendredi étaient les réunions nombreuses,
composées de personnes fort diverses, mais appartenant
toutes à la meilleure compagnie de leur sorte, et venant
toutes avec un grand plaisir entendre là l'excellente musique
que faisaient ensemble les artistes les plus célèbres et les
plus habiles amateurs.
Sous l'Empire, outre son agrément général, la maison de
madame de Rumford avait un mérite particulier; la pensée
et la parole n'y étaient pas officielles; une certaine liberté
d'esprit et de langage y régnait, sans hostilité, sans arrière-
pensée politique ; uniquement de la liberté d'esprit, l'habi-
tude de penser et de parler à l'aise sans s'inquiéter de ce
qu'en saurait et dirait l'autorité. Précieux mérite alors, plus
420 PIECES HISTORIQUES,
précieux qu'on ne peut le supposer aujourd'hui. Il faut avoir
vécu sous la machine pneumatique pour sentir tout le
charme de respirer.
Quand la Restauration fut venue, au milieu du mouve-
ment des partis et des débals parlementaires, ce ne fut plus
la liberté qui manqua aux hommes de sens et de goût : un
autre mal pesa sur eux : le mal de l'esprit de parti, des pré-
ventions et des animosités de parti ; mal incommode et
funeste, qui rétrécit tous les horizons, répand sur toutes
choses un faux jour, roidil l'intelligence, aigrit le cœur, fait
perdre aux hommes les plus distingués cette étendue d'idées,
cette générosité de sentiments qui leur conviendraient si
bien, et enlève autant d'agrément à leur vie que de richesse
à leur nature et de charme à leur caractère. Ce fléau de la
société, dans les pays libres, pénétra peu, très-peu dans la
maison de madame de Rumford ; comme naguère la liberté,
l'équité ne s'en laissa point bannir. Non-seulement les
hommes des partis les plus divers continuèrent de s'y ren-
contrer, mais l'urbanité y régnait entre eux : il semblait que,
par une convention tacite, ils laissassent à la porte de ce salon
leurs dissentiments , leurs antipathies, leurs rancunes, et
qu'évitant de concert les sujets de conversation qui les
auraient contraints de se heurter, ils eussent d'ailleurs l'es-
prit aussi libre, le cœur aussi tolérant que s'ils ne se fussent
jamais enrôlés sous le joug des partis.
Ainsi se perpétuait , dans la maison de madame de Rum-
ford et selon son désir, l'esprit social de son temps et du
monde où elle s'était formée. Je ne sais si nos neveux rever-
ront jamais une société semblable, des mœurs si nobles et si
gracieuses, taui de mouvement dans les idées et de facilité
dans la vie, un goût si vif pour le progrès de la civilisation,
pour l'exercice de l'esprit, sans aucune de ces passions âpres,
à
PIÈCES HISTORIQUES. 421
de ces habitudes inélégantes et dures qui raccompagnent
souvent, et rendent pénibles ou impossibles les relations
les plus désirables. Ce qui manquait au xvin* siècle, ce qu'il
y avait de superficiel dans ses idées et de caduc dans ses
mœurs, d'insensé dans ses prétentions et de vain dans sa
puissance créatrice , l'expérience l'a révélé avec éclat; nous
l'avons appris à nos dépens. Nous savons, nous sentons le
mal que nous a légué cette époque mémorable. Elle a prêché
le doute, l'égoïsme, le matérialisme. Elle a touché d'une
main impure, et flétri pour quelque temps de nobles et beaux
côtés de la nature humaine. Mais si le xvnf siècle n'eût
fait que cela, si tel eût été seulement son principal caraclère,
croit-on qu'il eût amené à sa suite tant et de si grandes cho-
ses, qu'il eût à ce point remué le monde? 11 était bien supé-
rieur à tous ses sceptiques, à tous ses cyniques. Que dis-je,
supérieur? Il leur était essentiellement contraire, et leur
donnait un continuel démenti. En dépit de la faiblesse de ses
mœurs, de la frivolité de ses formes, de la sécheresse de telle
ou telle doctrine ; en dépit de sa tendance critique et des-
tructive, c'était un siècle ardent et sincère, un siècle de foi et
de désintéressement. 11 avait foi dans la vérité, car il a ré-
clamé pour elle le droit de régner en ce monde. Il avait foi
dans l'humanité, car il lui a reconnu le pouvoir de se per-
fectionner et a voulu qu'elle l'exeiçàt sans entrave. 11 s'est
abusé, égaré dans cette double conliance; il a tenté bien au
delà de son droit et de sa force. Il a mal jugé la nature mo-
rale de l'homme et les conditions de l'état social. Ses idées
comme ses œuvres ont contracté la souillure de ses vices.
Mais, cela reconnu, la pensée originale, dominante, du xviu^
siècle, la croyance que l'homme, la vérité, la société sont
faits l'un pour l'autre, dignes l'un de l'autre et appelés à
s'unir, cette juste et salutaire croyance s'élève et surmonte
422 PIÈCES HISTORIQUES,
toute son histoire. Le premier^ il Ta proclame'e et a voulu la
réaliser. De là sa puissance et sa popularité sur toute la face de
la terre.
De là aussi, pour descendre des grandes choses aux petites
et de la destinée des hommes à celle des salons, de là la séduc-
tion de cette époque et Tagrément qu'elle répandait sur la vie
sociale. Jamais on n'avait vu toutes les conditions^ toutes les
classes qui forment l'élite d'un grand peuple, quelque diver-
ses qu'elles eussent été dans leur histoire et fussent encore
par leurs intérêts, oublier ainsi leur passé, leur personnalité,
se rapprocher, s'unir au sein des mœurs les plus douces, et
uniquement occupées de se plaire, de jouir et d'espérer
ensemble pendant cinquante ans, qui devaient finir entre
elles par les plus terribles combats.
C'est là le fait rare, le fait charmant que j'ai vu survivre
encore et s'éteindre dans les derniers salons du xvnie siècle.
Celui de madame de Uumford s'est fermé le dernier.
Il s'est fermé avec une parfaite convenance, sans que le
découragement y eût pénétré, sans avoir accepté aucune
métamorphose, en demeurant constamment semblable à lui-
même. Les hommes ont leur caractère original qu'ils tiennent
à garder jusqu'au bout, leur brèche où ils veulent mourir.
Le maréchal de Villars enviait au maréchal de Berwick le
coup de canon qui l'avait tué. Le parlement britannique n'a-
vait point d'orateur qui ne vît d'un œil jaloux lord Chatham
tombant épuisé dans les bras de ses voisins, au milieu d'un
sublime accès d'éloquence. Le président Mole eût tenu à grand
honneur de finir ses jours sur son siège, en rendant justice
à l'Etat contre les factieux. Vespasien disait: « Il faut qu'un
empereur meure debout, w Madame de Rumford avait passé
sa vie dans le monde, à rechercher pour elle-même et à of-
frir aux autres les plaisirs de la société. Non que le monde
PIÈCES HISTORIQUES. 423
l'absorbât tout entière, et qu'elle n'eût, dans l'occasion, les
plus sense's et les plus sérieux conseils à donner à ses amis,
les bienfaits les plus abondants et les plus soutenus à répan-
dre sans bruit sur le malheur. Mais enfin le monde, la société
étaient sa principale affaire; elle vivait surtout dans son salon.
Elle y est morte en quelque sorte debout, le 10 février 1836,
entourée, la veille encore, de personnes qu'elle se plaisait à
y réunir, et qui n'oublieront jamais ni l'agrément de sa mai-
son, ni la solidité de ses amitiés.
424 PIECES HISTORIQUES.
VIII
(Page 264.)
Procès-verbal de l' audience doïinée et de la répoiue faite,
le 17 février 1831, parle roi Louis- Philippe aux dé -
jmtés du Congrès national de la Belgique venus à
Paris pour lui annoncer l élection de S. A. R.Mgr
le duc de Nemours, comme roi des Belges.
Paris, le 17 février 1834.
Aujourd'hui, à midi, la députation du congrès national de
la Belgique s'est rendue au Palais-Royal ; deux aides de camp
de Sa Majesté Tont reçue au haut du grand escalier pour la
conduire dans le premier salon, où l'attendait M. le ministre
des alfaires étiangèrcs qui l'a introduite dans la salle du
trône. Le Roi Ta reçue, étant placé sur son tiône, ayant à sa
dioite monseigneur le duc d'Orléans, et à sa gauche mon-
seigneur le duc de Nemours. Sa Majesté la Reine était pré-
sente, ainsi que LL. AA.. RR. les princes ses lils, les princesses
ses iiUes, et la princesse Adélaïde, sœur du Roi. Les ministres
et les aides de camp du Roi entouraient le trône. M. le prési-
dent du congrès a prononcé le discours suivant :
« Sire,
(( Organe légal du peuple belge, le congrès souverain, dans
sa séance du 3 février, a élu et proclamé roi S. A. R. Louis
PIÈCES HISTORIQUES. 425
Charles-Philippe d'Orléans, duc de Nemours, fils puîné de
Votre Majesté, et nous a confié la mission d'olFiir la couronne
à S. A. Pi. dans la personne de Votre Majesté, son tuteur et
son roi.
« Cette élection, qu'ont accueillie les acclamations d'un
peuple libje, est un hommage rendu à la royauté populaire
de la France et aux vertus de votre famille : elle cimente
l'union naturelle des deux nations sans les confondre ; elle
concilie leurs vœux et leurs intérêts naturels avec les intérêts
et la paix de l'Europe, et donnant à l'indépendance de la
Belgique un nouvel appui, celui de l'honneur français, elle
assure aux autres États un nouvel élément de force et de
tranquillité.
« Le pacte constitutionnel sur lequel repose la couronne de
la Belgique est achevé. La nation, reconnue indépendante,
attend avec impatience et le chef de son choix et les bienfaits de
la constitution qu'il aura juiée. La réponse de Votre Majesté
comblera son attente fondée, et notre juste espoir. Son avène-
ment a prouvé qu'elle connaît toute la puissance d'un vœu
véritablement national, et la sympathie de la France nous est
un gage de sa vive adhésion aux sulfiagcs de la Belgique.
« ISous remettons en vos mains, sire, le décret officiel de
l'élection de S. A. Pi. le duc de Nemours, et une expédition
de l'acte constitutionnel arrêté par le congrès.»
M. le président du congrès a ensuite donné lecture de l'acte
du congrès ainsi conçu :
Au nom du peuple belge.
Le congrès national décrète :
Article l^r. Son Altesse Royale Louis-Charles-i*hilip[)e
d'Orléans, duc de Nemours, est proclamé loi des Belges, à
426 PIÈCES HISTORIQUES,
la condition d'accepter la constitution telle qu'elle sera dé-
crétée par le congrès national.
Art. 2. H ne prend possession du trône qu'après avoir
solennellement prêté, dans le sein du congrès, le serment
suivant :
(i Je jure d'obsej'ver la constitution et les lois du peuple
« belge, de maintenir l'indépendance nationale et l'intégrité
« du territoire. »
Bruxelles, palais de la nation, le 3 février 1831.
Le président du, congrès, E. Surlet Chokier.
Les secrétaires membres du congrès, le vicomte Vilain xiv,
LiEDTz, Henri ue Brolckère, Nothomb.
Le Roi a répondu à la députation :
c( Messieurs,
« Le vœu que vous êtes chargés de m'apporter au nom du
« peuple belge, en me présentant Tacte de Télection que le
« congrès national vient de faire de mon second fils, le duc de
« Nemours, pour roi des Belges, me pénètre de sentiments
« dont je vous demande d'être les organes auprès de votre
« généreuse nation. Je suis profondément touché que mon
« dévouement constant à ma patrie vous ait inspiré ce désir,
« et je m'enorgueillirai toujours qu'un de mes fils ait été
« l'objet de votre choix.
« Si je n'écoutais que le penchant de mon cœur et ma dis-
« position bien sincère à déférer au vœu d'un peuple dont la
« paix et la prospérité sont également chères et importantes
« à la France, je m'y rendrais avec empressement. Mais
« quels que soient mes regrets, quelle que soit l'amertume
« que j'éprouve à vous refuser mon fils, la rigidité des de-
PIÈCES HISTORIQUES. 427
« voirs que j'ai à remplir m'en impose la pénible obligation,
« et je dois déclarer que je n'accepte pas pour lui la couronne
« que vous êtes chargés de lui offrir.
« Mon premier devoir est de consulter avant tout les intc-
« rets de la France, et par conséquent, de ne point compro-
« mettre cette paix que j'espère conserver pour son bonheur,
« pour celui de la Belgique et pour celui de tous les Etats de
«l'Europe, auxquels elle est si précieuse et si nécessaire.
« Exempt moi-même de toute ambition, mes vœux person-
« nels s'accordent avec mes devoirs. (]e ne sera jamais la
« soif des conquêtes ou Thonneur de voir une couronne pla-
ce cée sur la tète de mon fils qui m'entraîneront à exposer
« mon pays au renouvellement des maux que la guerre
« amène à sa suite, et que les avantages que nous pourrions
« en retirer ne sauraient compenser, quelque grands qu'ils
« fussent d'ailleurs. Les exemples de Louis XIV et de INapo-
« léon suffiraient pour me préserver de la funeste tentation
« d'ériger des trônes pour mes fils, et pour me faire préférer
« le bonheur d'avoir maintenu la paix à tout l'éclat des vic-
« toires, que, dans la guerre, la valeur française ne manque-
« rait pas d'assurer de nouveau à nos glorieux drapeaux.
« Que la Beli;ique soit libre et heureuse! qu'elle n'oublie
« pas que c'est au concert de la France avec les grandes puis-
ce sances de l'Europe qu'elle a dû la prompte reconnaissance
« de son indépendance nationale 1 et qu'elle compte toujours
« avec confiance sur mon appui pour la préserver de toute
« attaque extérieure ou de toute intervention étrangère ! iMais
c( que la Belgique se garantisse aussi du fléau des agitations
« intestines, et qu'elle s'en préserve par l'organisation d'un
« gouvernement constitutionnel qui maintienne la bonne in-
cc telligence avec ses voisins, et protège les droits de tous, en
« assurant la fidèle et impartiale exécution des lois ! Puisse
428 PIÈCES HISTORIQUES.
« le souverain que vous élirez consolider votre sûreté inté-
« rieure, et qu'en même temps son choix soit pour toutes
« les puissances un gage de la continuation de la paix et de
«la tranquillilé générale! Puisse-t-il se bien pénétrer de
« tous les devoirs qu'il aura à remplir, et qu'il ne perde ja-
« mais de vue que la liberté publique sera la meilleure base
« de son trône, comme le respect de vos lois, le maintien de
« vos institutions et la fidélité à garder ses engagements se-
« ronl les meilleurs moyens de le préserver de toute atteinte,
« et de vous affranchir du danger de nouvelles secousses!
« Dites à vos compatriotes que tels sont les vœux que je
« forme pour eux, et qu'ils peuvent compter sur toute l'affec-
« tion que je leur porte. Ils me trouveront toujours empressé
« de la leur témoigner, et d'entretenir avec eux ces relations
« d'amitié et de bon voisinage qui sont si nécessaires à la
« prospéiité des deux Etats. »
PIECES HISTORIQUES. WJ
IX
(Page 278.)
Lettre du général Chlopicki à l'empereur Nicolas
{décembre 1830).
«Sire,
« L'assemblée délibérante (la Diète), malgré le talent ci
même la popularité de ses membres, est trop faible pour
pouvoir ramener la tranquillité au milieu de l'orage. Con-
vaincu de cette vérité, d'autant plus que j'ai devant les yeux
l'expérience des jours de terreur qui viennent de s'écouler,
j'ai résolu de réunir en ma personne le pouvoir exécutif
dans toute son étendue, afin qu'il ne devînt pas la proie d'une
foule d'agents provocateurs et de pertuibateurs qui, timides
à l'heure du danger, possèdent cependant l'arl de tromper
les masses par des mensonges, et de faire tourner à leur prulit
les nobles sentiments du peuple. Ennemi de l'anarchie, après
avoir vu renverser par elle trois sortes de gouvernements, je
me suis proposé d'appuyer le gouvernement provisoire par
une force organisée, et de rendre l'autorité à un seul homme,
en l'entourant du secours de l'armée et de l'obéissance du
peuple.
« Cette mesure. Sire, a déjà rétabli la tranquillité dans
les esprits 5 le soldat observe la discipline militaire; la j)0[)u-
lace retourne à ses occupations habituelles; tous confient
sans crainte ce qu'ils ont de plus cher à une autorité qui
430 PIÈCES HISTORIQUES.
déijire le bien public, et qui atteindra désormais ce noble but.
En un mot, les troubles ont cessé et les traces de désordre
s'effacent.
« Mais, Sire, ces sentiments qui, dans le cours de quelques
licurcs, ont armé toute la capitale, qui ont réuni louie
l'armée sous un même étendard, ces sentiments qui, comme
une étincelle électrique, pénètrent tous les palatinats, et y
produisent les mêmes effets, ces sentiments, dis-je, brûlent
dans tons les cœurs, et ne s'éteindront qu'avec leur dernier
soupir,
« Il en est ainsi, Sire; la nation veut une liberté modérée;
elle ne veut point en abuser; mais par cela même, elle veut
qu'elle soit à l'abri de toute violation et de toute agression ;
elle veut une constitution applicable à la vie pratique. Par
un concouis inouï de cnxonslances, se trouvant dans une
position peut-être trop hardie, elle n'en est pas moins prête
à tout sacrifier pour la plus belle des causes, pour son indé-
pendance nationale. Cependant, Sire, loin d'elle est la pensée
de rompre les liens qui l'unissent à votre auguste volonté.
Le gouvernement provisoire a déjà reconnu la nécessité d'en-
voyer à Saint-Pétersbourg deux députés qui ont été chargés de
déposer au pied du trône de Votre Majesté Impériale et Royale
l'expression des volontés et des désirs de la nation, que les pro-
vinces polonaises, anciennement incorporées à l'Empire, fus-
sent admises à la jouissance des mêmes libertés que le royaume.
« Daignez, Sire, par humanité et par égard pour les bien-
faits que vous avez répandus sur nous au commencement de
votre règne, accueillir avec bonté les prières dont ils sont
l'interprète! Que la Pologne, déjà reconnaissante à Votre Ma-
jesté Impériale et Royale pour les bonnes intentions que vous
lui avez loujours montrées, que cette Pologne, dis-je, puisse
vous cntouier. Sire, de cet amour (ju'elle conserve dans son
p:èces historiques. 431
cœur pour son auguste régénéi'atcor ! Que notre destinée
s'accomplisse ! Et vous. Sire, remplissant à notre égard les
promesses de votre prédécesseur, prouvez-nous par de nou-
veaux bienfaits que votre règne n'est qu'une suite non in-
terrompue du règne de celui qui a rendu l'existence à une
partie de l'ancienne Pologne. Du reste, la jouissance des li-
beités qui nous sont assurées par la Charte n'est point une
concession que le trône nous fera; ce ne sera que la simple
exécution d'un contrat passé entre le roi et la nation, et con-
firmé par un serment réciproque.
« Connaissant, Sire, votre magnanimité, je dois espérer
qu'une députation, qui n'a pour but que la paix, obtiendra
l'effet qu'elle se propose; les travaux du gouvernement pro-
visoire sont consacrés à l'organisation intérieure du pays:
ses ordonnances seront respectées, comme les miennes pro-
pres, jusqu'au moment de la réunion du sénat et de la cham-
bre des nonces, auxquels il appartiendra de prendre des
mesures ultérieures.
« Sire, en ma qualité d'ancien soldat et de bon Polonais,
j'ose vous faire entendre la vérité ; car je suis persuadé que
Votre Majesté Impériale et Pioyale daignera l'écouter. Vous te-
nez, Sire, dans votre main les destinées de toute une nation :
d'un seul mot, vous pouvez la mettre au comble du bonheur;
d'un seul mot, la précijiiter dans un abîme de maux.
« Plein de confiance dans la magnanimité de votre cœur,
Sire, j'ose espérer qu'une effusion de sang n'aura pas lieu,
et je me regarderai comme le plus heureux des hommes si je
puis atteindre au but que je me propose par la réunion intime
de tous les éléments de bon ordre et de force. »
432 PIECES HISTORIQUES.
(Page 293.)
Mémorandum pressente le 21 mai 4831, par la Con-
férence de Rome, au pape Grégoire XVI.
I
« Il paraît aux représentants des cinq puissances que, quant
à l'État de l'Église, il s'agit, dans l'intérêt général de l'Eu-
rope, de deux points principaux :
« 1« Que le gouvernement de cet État soit assis sur des
bases solides par des améliorations méditées et annoncées
par Sa Sainteté elle-même, dès le commencement de son
règne ;
« 2° Que ces améliorations, lesquelles, selon l'expression
de l'édit de S. E, Mgr le cardinal Bernetti, fonderont une
ère nouvelle pour les sujets de Sa Sainteté, soient, par une
garantie intérieure, mises à l'abri des changements inhérents
à la nature de tout gouvernement électif.
II
« Pour atteindre ce but salutaire, ce qui, à cause de la po-
sition géographique et sociale de l'État de l'Église, est d'un
intérêt européen, il paraît indispensable que la déclaration
organique de Sa Sainteté parte de deux principes vitaux :
PIÈCES HISTORIQUES. 433
« i" De l'application des améliorations on question, non-
seulement aux provinces où la révolution a éclaté, mais aussi
à celles qui sont restées fidèles et à la capitale ;
« 2" De l'admissibilité des laïques aux fonctions admini-
stratives et judiciaires.
III
« Les améliorations mémos paraissent devoir embrasser le
système judiciaire et celui de l'administration municipale et
provinciale.
A. — Quant à l'ordre judiciaire, il parait que l'exécution
entière et le développement conséquent des promesses et
principes du motu proprio de 1816 présentent les moyens les
plus sûrs et les plus efficaces de redresser les griefs assez gé-
néraux relatifs à celte partie si intéressante de l'organisation
sociale.
B. — Quant à l'administration locale, il paraît que le
rétablissement et l'organisation générale des municipalités
élues par la population et la fondation de francbises munici-
pales pour régler l'action de ces municipalités, dans les inté-
rêts locaux des communes, déviaient être la base indispen-
sable de toute amélioration administrative.
C. — En second lieu, l'organisation des conseils pio\in-
ciaux, soit d'un conseil administratif permanent, destiné à
aider le gouverneur de la province dans l'eNécution do ses
fonctions avec des attributions convenables, soit d'une réu-
nion plus nombreuse, prise surtout dans le sein des nouvelle?
municipalités et destinée à être consultée sur les intérêts les
plus importants de la province, parait extrêmement utile
pour conduire à l'amélioration et à la simplification de l'ad-
minisUation provinciale , pour contrôler l'administration
T. II. 28
434 PIÈCES HISTORIQUES,
communale, pour répartir les impôts et pour éclairer le gou-
vernement sur les véritables besoins de la province.
IV
L'importance immense d'un état réglé des finances et
d'une telle administration de la dette publique qui donne-
rait la garantie si désirable pour le crédit financier du gou-
vernement, et contribuerait essentiellement à augmenter ses
ressources et à assurer son indépendance, paraît rendre indis-
pensable un établissement central dans la capitale, chargé,
comme Cour suprême des comptes, du contrôle de la compta-
bilité du service annuel dans chaque branche de l'admini-
stration civile et militaire, et de la surveillance de la dette
publique avec les attributions correspondantes au but grand
et salutaire qu'on se propose d'atteindre. — Plus une telle
institution portera le caractère d'indépendance et l'empreinte
de l'union intime du gouvernement et du pays, plus elle ré-
pondra aux intentions bienfaisantes du souverain et à l'at-
tente générale.
Il paraît que, pour atteindre ce but, des personnes de-
vraient y siéger choisies parmi les conseils locaux et formant,
avec des conseillers du gouvernement, une junte ou consulte
administrative. Une telle junte formerait ou non partie d'un
conseil d'État, dont les membres seraient nommés par le sou-
verain parmi les notabilités de naissance, de fortune et de
talent du pays.
Sans un ou plusieurs établissements centraux de cette na-
ture, intimement liés aux notabilités d'un pays si riche en
éléments aristocratiques et conservateurs, il paraît que la
nature d'un gouvernement électif ôterait nécessairement, aux
améliorations qui formeront la gloire éternelle du Pontife
PIECES HISTORIQUES. 435
régnant, cette stabilité dont le besoin est généralement et
puissamment senti, et le sera d'autant plus vivement que les
fcienfaitsdu Pontife seront grands et précieux.
Rome, 21 mai 1831.
436 PIECES HISTORIQUES.
XI
[Page 296 )
1" Je n'insère pas ici le texte même des cinq édits du
pape Grégoire XVI qui forment plus de 200 pages in-4",
et entrent dans des détails peu intéressants et peu
clairs pour le public français; mais je donne un ré-
sumé exact de leurs dispositions essentielles, résumé
fait sur les lieux mômes et au moment de leur publi-
cation.
L'édit ilu pape Grégoire XVI en date du 5 juillet 1831
était divisé en trois titres. Le premier réglait l'admini-
stration des communes, le second celle des provinces, le
troisième confirmait, en les améliorant, certaines disposi-
tions qui avaient été établies par le motu proprio du pape
Pie VII, du 6 juillet 1816, et qui étaient depuis tombées en
désuétude.
L'ancienne division du territoire en dix-sept délégations
de première, deuxième et troisième classe était provisoire-
ment maintenue.
Rome et ses dépendances (la Comarque) restant soumises
à un régime particulier, un chef, dont les attributions étaient
analogues à celles de nos préfets, administrait, sous le nom
de prolégaf, chacune des provinces. En fait, ces magistrats
étaient tous laïques. L'édit prévoyait, comme mesure ex-
ceptionnelle, que des cardinaux pourraient être mis à la tête
PIÈCES HISTORIQUES. 437
des délégations de première classe. Une congrégation gaver-
native composée de quatre propriétaires nés ou domiciliés
dans la province, y ayant exercé des emplois administratifs
ou la profession d'avocat, siégeait auprès du prolégat et dé-
libérait sur toutes les affaires. Celles qui touchaient aux
finances locales se décidaient à la majorité des voix. Pour
celles qui touchaient à l'administration géne'rale, la congré-
gation governaf.ive n'avait que voix consultative ; mais les
avis de ses membres, quand ils étaient contraires à celui du
prolégat, devaient être visés, enregistrés et transmis à l'au-
torité supérieure.
Chaque délégation était divisée en districts, et à la tète de
chaque district des gouverneurs remplissaient des fonctions
analogues à celles de nos sous-préfets, et servaient d'intermé-
diaires pour la correspondance entre le prolégat et les gon~
falonieri ou maires des communes.
Dans chaque chef-lieu de délégation , sous la présidence
du prolégat, un conseil provincial se réunissait à des époques
déterminées ; le nombre des membres de ces conseils était
proportionné à la population des provinces. Aucun ne pou-
vait être composé de moins de dix membres ; les con-
seillers étaient nommés par le souverain, mais sur une
liste de candidats présentés en nombre triple par des élec-
teurs choisis librement par les conseils municipaux.
Les conseils provinciaux réglaient le budget, assuraient
les comptes des dépenses de la province, faisaient la ré-
partition des impôts entre les districts, ordonnaient les
travaux publics, en adoptaient les plans et en faisaient suivre
l'exécution par des ingénieurs placés dans leur dépendance.
Dans l'intervalle de leurs sessions, une commission de trois
membres nommés par la majorité restait en permanence,
pourvoyait à l'exécution des mesures arrêtées par les conseils,
438 PIÈCES HISTORIQUES.
et exerçait son contrôle sur les actes du prolégat et de
la congrégation yovernative.
Le titre II de l'édit du 5 juillet 1831 réglait, d'après
des principes analogues, l'administration des communes.
Toutes recevaient des conseils municipaux de quarante-huit,
Irente-six et vingt-quatre membres. Ce dernier nombre s'ap-
pliquait aux villes d'une population de mille habitants.
Les bourgs et les moindres villages avaient aussi des con-
seils composés de neuf membres , et les vacances survenues
par cause de mort ou autrement étaient remplies par
les conseils se recrutant ainsi librement eux-mêmes.
Des combinaisons habiles et conformes à l'esprit des
localités réglaient le mode d'élection des conseils muni-
cipaux. On n'avait point visé à l'uniformité, à faire peser
partout le même niveau. S'il arrivait que, dans quelques
communes, les anciennes franchises parussent, à la majorité
des habitants, préférables à la législation nouvelle, il était
loisible de réclamer le maintien ou la remise en vigueur des
statuts antérieurs.
La réunion des conseils avait lieu toutes les fois que les
besoins de la commune le requéraient et sur la convocation
d'un membre, tenu seulement à mentionner l'objet de
la détermination à intervenir. Le gonfalonier et les anciens
(maire et adjoints) étaient nommés par le souverain, mais
parmi les candidats présentés sur une liste triple dressée par
les conseils municipaux.
Enfin le cardinal Bernelti , en envoyant l'édit du 5 juil-
let 1831 dans les provinces, invitait expressément les con-
grégations governatives à lui faire connaître les vœux des
habitants sur les améliorations à apporter dans les diverses
branches des services publics. Il annonçait l'intention de
Sa Sainteté d'y avoir égard. Une voie était ainsi ouverte aux
PIÈCES HISTORIQUES. 43»
progrès ultérieurs que les habilants voudraient poursuivre
légalement.
Les édits réformateurs de l'ordre judiciaire furent conçus
dans le même esprit que cet édit du 5 juillet sur la réforme
de l'ordre administratif. Un règlement organique de la
justice civile parut le 5 octobre et fut suivi, le 31 du
même mois, d'un autre édit beaucoup plus développé qui
établissait sur des bases toutes nouvelles Tinstruction des
affaires criminelles, la hiérarchie et la compétence des tribu-
naux. Ces deux actes législatifs, les plus importants du pon-
tificat de Grégoire XVI, opéraient dans l'ordre judiciaire
une réforme fondamentale, et faisaient disparaître les griefs
les plus généralement imputés au gouvernement ponti-
fical.
Le reproche le plus grave adressé au système en vigueur
dans l'État Romain pour l'administration de la justice était
la multiplicité des tribunaux exceptionnels. Dans la seule
ville de Rome, il n'existait pas moins de quinze juridictions
diverses dont la compétence et les formes de procédure
arbitraires jetaient les plaideurs dans un labyrinthe inex-
tricable, et remettaient indéfiniment en question l'autorité de
la chose jugée. Entre ces tribunaux d'exception, celui de
l'auditeur du pape [Uditore sanlissimo) subsistait encore
en 4831, comme un monument monstrueux d'injustice et
d'absurdité, La juiidiction de l'auditeur du pape au civil et
au criminel n'avait pas de limites ; il pouvait à volonté in-
terrompre le cours de toute procédure à un degré quel-
conque, casser, réformer les jugements rendus en dernier
ressort. Ce droit ne périssait jamais. Les plus vieilles contes-
tions pouvaient être renouvelées, et sans instruction dans
la procédure, sans motif dans le jugement, une famille
se voyait journellement privée de ses propriétés les mieux
440 PIECES HISTORIQUES,
acquises. Et comme si un tel instrument d'arbitraire n'était
pas suffisant, les papes se réservaient le droit personnel d'é-
voquer toutes les causes et de les renvoyer à des com-
missions extraordinaires créées ad hoc. Les familles puissan-
tes pouvaient ainsi se faire donner des juges complaisants,
choisis sans égard à leur capacité, à leur instruction^ et
les habitants des provinces, enlevés à leurs magistrats natu-
rels, pouvaient être trahies à Rome pour y défendre leur
fortune contre des attaques inattendues. Cet incroyable
abus trouvait des défenseurs parmi les gens de loi ré-
sidant à Rome. Il assurait la fortune et l'importance de
cette classe dans laquelle se trouvaient les libéraux les plus
accrédités, et ne pouvait cesser sans provoquer des clameurs
intéressées.
L'édit du 5 octobre 1831 supf)rima la juridiction de
VUditore santissimo et l'intervention personnelle du pape
dans les causes civiles, qui toutes furent renvoyées à leurs
juges naturels dans l'ordre établi par le droit commun.
11 supprima pareillement les tribunaux d'exception et ne
permit d'appel contre la chose jugée que pour vice de forme
ou fausse ap[dication de la loi.
En France la vérité légale sort de l'ordre des juridictions,
et la décision des juges d'appel est considérée comme ayant
une valeur supérieure à celle des juges de première in-
stance. A Rome la vérité légale sort de la majorité des
jugements. Il y a trois degrés de juridiction, et deux ju-
gements conformes font la chose jugée; si un second tribunal
confirme la sentence rendue par le premier, elle devient
définitive; s'il l'infirme, l'une ou l'autre des parties peut
faire appel à un troisième tribunal auijuel appartient la so-
lution définitive du litige, à moins que les formes de la pro-
cédure n'aient été violées. En ce cas, il y a recours de-
PIÈCES HISTORIQUES. 441
vanl le tribunal de la siijnaturc, dont les attributions sont
analogues à celles de notre cour de cassation et qui couronne
Tédifice judiciaire depuis qu'on ne voit plus s'élever au-
dessus de lui la monstrueuse puissance de VUditore san,'
tissimo.
Dans les provinces, les trois degrés de juridiction, établis
par le nouveau règlement organique du 5 octobre 1831^
étaient :
1° Les gouverneurs, magistrats locaux qui correspondent
à nos juges de paix avec des attributions plus étendues ;
■2" Les tribunaux civils établis dans cbaque cbef-liou de
délégation ; ils devaient être composés de cinq juges et rem-
plaçaient les préteurs, qui précédemment jugeaient seuls en
seconde instance. Dans un pays où malheureusement la cor-
ruption est fréquente, c'était un grand bienfait que l'organi-
sation collégiale des tribunaux. L'obligation fut imposée aux
juges de tous les degrés de ne prononcer leurs jugements
qu^après discussion, de les motiver et aussi de les rédiger eu
langue vulgaire; jusqu'alors, deux mots latins, obtinuit et pe-
tiit, inscrits sur la requête des parties, avaient formé tout le
libellé des sentences, rendues sans publicité et sans être pré-
cédées de plaidoiries ;
3» Deux tribunaux supérieurs, dits tribunaux d'appel ,
composés chacun d'un président et de six juges, étaient éta-
blis l'un, à Bologne, pour les Légations; l'autre, à Macerata,
pour la Romagne et pour les Marches. Les habitants de ces
provinces ne devaient plus, comme par le passé, porter à
Rome l'appel de leurs procès. C'était pour eux un fort grand
avantage qu'ils ne pouvaient manquer de sentir vivement,
mais qui devait naturellement causer des sentiments con-
traires parmi les gens de loi de la métropole.
442 PIÈCES HISTORIQUES.
Les tribunaux de province, à lousles degrés de juridiction,
n'étaient composés que de laïques.
A Rome et dans la Comarque, l'administration de la jus-
tice ne recevait pas des améliorations moins importantes. Par
le règlemenl organique du 5 octobre 1831, douze juridic-
tions, composées presque exclusivement de prélats, étaient
supprimées. Il ne restait plus en exercice que le tribunal du
Capitole, celui de l'A. C. et celui de la Rote.
Le tribunal du Capitole, magistrature municipale, était
présidé par le sénateur de Rome et composé de trois avo-
cats. Il jugeait cumulativement, en première instance, avec
le tribunal de l'A. C, toutes les causes où des laïques étaient
intéressés. Le demandeur pouvait à son cboix porter sa cause
devant l'une ou l'autre des juridictions. Le tribunal de l'A. C.
(ainsi nommé par contraction de Auditor Camerœ) était com-
posé de cinq avocats et trois prélats^ divisés en deux sessions.
L'appel au premier degré était porté de l'une à l'autre. Si
les jugements étaient conformes, il n'y avait point lieu à
procédure ultérieure ; en cas de dissentiment, la cause arri-
vait devant le tribunal de la Rote, cour d'appel pour Rome
et la Comarque. La Rota Romana restait, comme par le
passé, composée exclusivement de prélats, et elle continuait
à rendre ses arrêts en langue latine. Les formes de la procé-
dure étaient cependant simplifiées et améliorées. L'autorité
suprême ne pouvait plus choisir arbitrairement parmi ses
membres ceux qui connaîtraient de telle ou telle cause, et
former ainsi des commissions particulières. Toutes les causes
devaient arriver aux diverses chambres par la voie régulière,
et y être jugées collégialement.
L'ancienne réputation de lumière et d'intégrité de la
Sacra Rota Romana n'avait souffert aucune atteinte. Cette
cour jouissait d'une considération générale en Italie et à l'é-
PIÈCES HISTORIQUES. 443
tranger. L'Europe catholique prenait part à sa composition :
l'Allemagne, l'Espagne, le Milanais, la Toscane nommaient
dos auditeurs de Rote, et, après la révolution de 1830,
Mgr Isoard continuait à y représenter la France.
Le tribunal suprême de la Signature couronnait l'édifice
de l'ordre judiciaire romain, et, comme nous l'avons dit, ses
attributions étaient analogues à celles de la Cour de cassa-
tion en France.
Si à toutes ces améliorations on ajoute la suppression des
droits que, dans tous les tribunaux, les plaideurs étaient te-
nus de payer aux juges, à leurs secrétaires, à leurs domes-
tiques, et l'obligation aux procureurs et aux avocats de rédi-
ger en langue vulgaire des actes de procédure, on ne pourra
contester que la réforme ne fût, sinon complète^ au moins
très-profonde, et que le pape Grégoire XVI et son minisire le
cardinal Bernetti ne fussent entrés résolument dans la voie
que le mémorandum du 21 mai avait ouverte.
L'organisation, le nombre, la compétence et la hiérarchie
des tribunaux étant déterminés par l'édit du o octobre, un
autre édit du 31 régla la manière de procéder devant eux.
L'article 1er remettait en vigueur le code de procédure de
Pie VII, œuvre de sagesse qui avait illustré son pontiticatet
que son successeur avait malheureusement laissé tomber en
désuétude. Depuis 1816, l'expérience avait suggéré quelques
améliorations qui trouvèrent place dans l'édit du 31 octobre.
Cet important travail était le résultat des délibérations, con-
tinuées pendant plusieurs mois, des jurisconsultes les plus
éclairés de l'État romain ; et dans uue telle matière, il est
difficile de comprendre qu'ils n'eussent pas eherché à faire
le mieux possible. Le pape et son ministre, loin de repousser
les lumières et l'action de l'opinion publique, les appelaient
au contraire, et l'article qui terminait le nouvel éditenjoi-
444 PIÈCES HISTORIQUES,
gnail expressément à tous les tribunaux de faire connaître
officiellement leurs vues à la secrétairerie d'État, sur les ré-
formes et les améliorations dont leur paraîtrait encore suscep-
tible le système de la procédure.
Cinq jours après la publication du code de procédure ci-
vile, le gouvernement pontilical promulgua un règlement or-
ganique de la procédure criminelle (5 novembre 4 831), travail
plus considérable encort que le précédent. Pour la première
fois, par cet édit, des règles fixes et invariables étaient éta-
blies pour l'instruction et le jugement des causes criminelles.
Les accusés ne pouvaient plus être soustraits à leurs juges
naturels. Des formes substantielles, ennemies de l'arbitraire,
réglaient avec précision tout ce qui regarde les juges, les tri-
bunaux, l'instruction des procès, les preuves du crime ou du
délit, l'interrogatoire des accusés, le récolement des témoins.
Jadis les procès s'instruisaient à huis-clos en l'absence du
prévenu j il avait un défenseur qui n'assistait ni aux débats,
ni à l'audition des témoins, et qui devait seulement fournir
des mémoires dans l'intérêt de son client. Pie YII avait or-
donné en 18J6 que les sentences fussent motivées et que les
juges ne prononçassent que des peines prescrites parla loi.
Ces dispositions, oubliées sous Léon XII, furent remises en
vigueur par l'édit du 5 novembre.
Si la publicité des débals n'était pas complète, au moins
l'accusé et son défenseur prenaient connaissance de toutes
les pièces de l'instruction, communiquaient librement en-
semble, et faisaient appeler à l'audience tous les témoins né-
cessaires à la défense (art. 386 , 389 et 394). Au jugement
de la cause, l'accusé comparaissait devant ses juges, assisté
d'un ou de plusieurs conseils (art. 406). Il était mis en
présence de la partie plaignante, de son dénonciateur et des
témoins dont il discutait les dépositions (art. 417). L'avocat
PIÈCES HISTORIQUES. 445
de l'accusé résumait sa défense et parlait le dernier (art. 431).
L'accusé déclaré innocent était mis de suite en liberté et ne
pouvait être poursuivi de nouveau pour la même cause
(art. 445). Toute condamnation au grand ou petit criminel
était sujette à l'appel. L'instruction se devait faire dans les
mêmes formes qu'en première instance. Les mêmes tribu-
naux, tant à Rome que dans les provinces, connaissaient des
causes civiles et criminelles.
Ainsi, la Conférence de Rome avait prétendu seulement,
par son mémorandum du 21 mai, obtenir du saint père en
faveur de ses sujets ri» La sécularisation de son gouver-
nement, 2" des institutions municipales et provinciales pro-
tectrices des intérêts locaux, 3° des réformes judiciaires fa-
vorables à la liberté ; et sur ces trois points les édits
pontificaux du 5 juillet, des 5 et 31 octobre, et du 5 no-
vembre, donnaient plus que les puissances n'avaient dû
espérer après le refus du pape de prendre aucun enga-
ment envers elles. Il semblait même que Sa Sainteté eût
l'intention de tenir compte de la quatrième demande du
mémorandum touchant la junte centrale à établir à lîome
pour y maintenir l'ordre dans les finances , et la régularité
dans les diverses branches de l'administration. Un édit du
21 novembre 1831 institua une commission permanente
pour le contrôle des comptes des diverses administrations;
celte commission , sous le titre de Congrégation de révi-
sion, fut composée d'un cardinal président, de quatre pré-
lats et de quatre députés laïques, choisis à Rome ou dans
les provinces. Les affaires devaient y être discutées libre-
ment et votées à la majorité dos voix. La surveillance géné-
rale des recettes et des dépenses de l'État, la lédattion des
budgets, l'apurement des comptes étaient dans ses attribu-
tions ; elle devait aussi s'occuper de la liquidation et de l'a-
446 PIÈCES HISTORIQUES,
mortissemenl de la dette publique, et généralement de toutes
les fonctions de notre Cour des comptes; et dans l'article 23
de cet édit, la Congrégation de révision était mise en de-
meure de rechercher et de soumettre directement à Sa
Sainteté toutes les réformes qui sembleraient nécessaires
dans le système général des finances, comme les congréga-
tions provinciales et les corps judiciaires y avaient été invi-
tés, chacun selon sa compétence.
2° Lettre de M. Rossi à M. Guizot.
10 avril 1832.
(( Mon cher ami, je ne saurais vous dire tout le plaisir que
m'a fait votre lettre, quoique déjà l'arrivée de votre beau
discours sur les affaires extérieures de la France m'eût prouvé
que vous ne m'aviez pas complètement oublié. J'ai cherché
une occasion pour vous répondre ; mais grâce au choléra, on
revient de Paris, on n'y va pas. — Vous pensiez à moi, et vous
ne vous trompiez pas en pensant que c'était de l'Italie que je
m'occupais; c'est ma pensée, ma pensée de tous les jours;
elle le sera tant que j'aurai un souffle de vie. J'ai compris
votre système, comme vous avez compris mon chagrin. On
ne saurait empêcher le malade qui a faim de se plaindre,
lors même que le médecin est obligé d'être inexorable. Mais
assez du passé. Vous me demandez quels sont mes rêves et
mes espérances raisonnables. Laissons les rêves de côté. Tout
le monde en fait; y croire c'est autre chose; les coucher sé-
rieusement par écrit, c'est encore pis. Ils sont bons tout au
PIÈCES HISTORIQUES. 447
plus pour passer une soirée au coin du feu quand on n'a
rien de mieux à faire. — Mes espérances de bon sens sont
plus faciles à dire. J'espérais que, tout en conservant la paix,
la France exercerait sur certaines parties de la péninsule une
intervention diplomatique, propre à préparer à ce malheu-
reux pays un meilleur avenir, à cicatriser un grand nombre
de plaies, à faire cesser beaucoup d'infortunes et de souffran-
ces, et à y assurer à la France elle-même une influence plus
solide et plus profonde que celle de cent mille baïonnettes.
J'espérais que, grâce à la France, il se formerait du moins en
Italie quelques oasis où deshommesqui se respectent pussent
vivre, et respirer, et attendre sans trop d'impatience un ave-
nir plus complet pour eux et pour leurs enfants. Les pays
où cela me paraissait possible étaient plus particulièrement
le Piémont, les États Romains, et même le royaume de Na-
ples. Mais ne parlons pas, ce serait trop long, de ce dernier.
Laissez-moi vous dire quelques mots des deux autres. Quant
au Piémont, mes espérances sont presque évanouies. J'ai par
devers moi des preuves de fait qui ne me laissent guère de
doute sur le système qui a prévalu dans ce pays-là : c'est le
système jésuitique, anti-italien, anti-français, comme on
voudra l'appeler. Si quelqu'un croit le contraire, il se paye
de paroles. Encore une fois, j'ai là-dessus des renseignements
positifs. Le gouvernement de Piémont est de l'autre côté.
Au surplus le pays entier le sait, le voit, le touche avec la
main. Ce qu'on a eu l'air de faire, ce sontde pures simagrées
dont il serait ridicule de parler. Maintenant comment cela
est-il arrivé? n'a-t-on pas eu les moyens de l'empêcher?
ou bien s'est-on abstenu par crainte de dé[)laire trop au gros
voisin, de réveiller sa jalousie ? Inutile de le dire. Ainsi les
choses restant coninie elles sont, les Etats sardes restent sous
le coup d'une révolution future. Quand? comment? avec quel
448 PIÈCES HISTORIQUES,
succès? Dieu le sait: mais les conditions y sont, et leur
énergie va crescendo. Aujourd'hui que le système français est
mieux assis à l'extérieur et même à l'intérieur, veut-il, peut-
il reprendre ce travail sous œuvre et essayer de faire modifier
le système piémontais? C'est à vous que je le demanderai.
Mais puisque vous me demandez mes espérances, je vous
dirai que je l'espère peu, très-heureux cependant si je me
trompe. Car je suis, mon cher ami, tout aussi peu jacobin
que vous ; seulement vous avez le sang-froid d'un homme
qui est arrivé; moi, l'impatience d'un homme qui veut par-
tir. Et malgré cela, c'est avec un profond chagrin que je
vois, grâce aux obstacles croissants, se développer au delà des
Alpes, des opinions que je ne professe pas. C'est encore un
fait bien positif, et croyez-moi, plus étendu qu'on ne pourrait
le penser. Je connais le pays. Je disais en septembre 1830,
à Paris, à MM... et plus tard ici à B... que je ne croyais pas
qu'il se passerait six mois sans quelque éclat en Italie. Je
ne me trompais point, et certes je n'étais point dans le secret,
si secret il y avait. Malgré ce qu'il y avait de sérieux dans
certaines assurances, ce n'est pas moi qui aurais donné le con-
seil ; je ne suis pas assez enfant.
«Venons aux États Romains. Je n'ai pas approuvé la pre-
mière révolution, quoique légitime, très-légitime daus son
principe. Une fois opérée, j'aurais voulu la diriger autrement.
Mais que peut un homme à deux cents lieues de dislance?
Mettons de côté le passé. Je vous dirai aussi, comme preuve
de ma franchise, que le ton de la première intervention di-
plomatique de la France me déplut souverainement. Au-
jourd'hui, je vois les choses autrement. Je retrouve la France,
sa dignité, son poids, ses principes. Je ne me fais point d'il-
lusion sur ce qui vous est possible. Je crois en entrevoir la
mesure, et cependant je ne suis nullement au nombre de
PIÈCES HISTORIQUES. 449
ceux qui ne vous savent pas gré de votre intervention, moins
encore de ceux qui la maudissent. Ainsi de ce côté-là, au
lieu de s'affaiblir, mes espérances se sont confirmées. Qu'est-
ce que j'espère?
«J'espère qu'on est bien convaincu que la révolution, dans
le sens d'une profonde incompatibilité entre le système actuel
du gouvernement romain et la population, a pénétré jusque
dans les entrailles du pays. Toute opinion contraire serait
une pure illusion. Qu'on évacue demain en laissant les choses
à peu près comme elles sont, et on le verra après-demain.
Mais la chose ne se bornera plus au territoire des Légations
et des Marches.
« J'espère qu'en partant de là on insistera fortement sur des
changements sincèremeqt proportionnés au besoin.
«J'espère qu'au nombre de ces changements il y aura une
administration générale, sinon exclusivement, du moins es-
sentiellement laïque; une administration communale et
provinciale qui ne soit pas une dérision ; un conseil central
au siège du gouvernement composé, en partie du moins,
d'hommes envoyés par les provinces et dont le préavis soit
nécessaire, du moins pour les affaires intérieures, la législa-
tion, les impôts, etc.; un changement radical dans l'admi-
nistration de la justice, changement dont les effets seraient
immenses sur l'esprit public et pourraient seuls réconcilier
la population avec le gouvernement papal; une commission
législative chargée de préparer, sans retard, la réforme des
lois civiles, criminelles et commerciales ; c'est encore un de
ces besoins, de ces nécessités sur lesquelles la population ne
transigera pas; enfin un système de force publique qui ne
soit ni écrasant pour le pays ni propre à le li\rer soit à
l'anarchie, soit à la fureur d'une soldatesque vendue et dé-
hontée. Je n'ignore pas les difficultés de ce dernier arrange-
X. II. 29
450 PIÈCES HISTORIQUES,
ment. Il y a cependant moyen de les lever par l'organisation
d'une milice qui offrirait toutes les garanties désirables au
gouvernement et au pays. Les éléments existent; il s'agit de
savoir les mettre en œuvre. Il est impossible d'expliquer la
cbose en détail dans une lettre qui n'est déjà que trop longue.
«Je voudrais entin espérer, mais je n'espère guère, qu'on
trouvera moyen de garantir au pays ces concessions. Ne
nous faisons pas d'illusion. Rome est toujours Rome. Tant
que vous serez en Italie, c'est bon; mais après? De vérita-
bles garanties constitutionnelles, directes, positives, vous en
voudrez et vous ne pourrez en obtenir. Le pape ne voudra
pas, l'Autriche non plus. Dès lors que restera-t-il ? L'in-
fluence française, les stipulations, l'ambassade du roi à
Rome; c'est sans doute quelque cbose; mais sérieusement,
est-ce tout, une fois que vos troupes n'y seront plus, et que
le parti apostolique nombreux, puissant, irrité, aura ou
croira avoir le champ libre? Quand la garantie des choses
manque, il faut au moins celle des hommes, de leur carac-
tère, de leurs opinions, de leurs affections. Les uns, Rome ne
voudra pas les employer ; elle dira qu'ils sont ses ennemis,
qu'ils viennent d'agir contre elle. Les autres (ceux-là elle
saura les trouver) seront ennemis apparents ou cachés du
nouveau système et de la France. Au fait, de quoi s'agil-il ?
de faire marcher d'accord un gouvernement qui cédera à
contre-cœur et un pays qui pendant longtemps se méfiera du
gouvernement. Il faudrait pour cela des hommes acceptés
d'un côté par le gouvernement et de l'autre bien vus du
pays, également propres à modérer les uns, à se tenir en
garde contre les autres et à faire marcher le système sans
secousses, avec bonne foi, et sans alarmer aucune opinion,
des hommes à qui le pays puisse en quelque sorte confier ses
secrets sans craindre qu'ils en abusent, et la cour de Rome
PIÈCES HISTORIQUES. 451
ses alarmes sans craindre de les confier à Tennemi, Encore
une fois, où ]cs prendra-t-on?
« N'oublions pas que si le pays, se croyant joué, e'clale de
nouveau après le départ des Français, le mouvement sera de
plus en plus général et sérieux, car on n'ôtera de la tête de
personne que le drapeau tricolore s'est déployé en Italie en
faveur du pays, et qu'au besoin il y reparaîtrait suivi de foi-
ces plus nombreuses. Toutes les déclaralions et toutes les
protestations n'y feraient rien. Quant aux conséquences, je
n'ai pas besoin de les dire. Reste à savoir si elles seraient
dans les convenances de la France. — Mon cher ami, je ter-
mine par un mot. Si on vous dit qu'en Italie il peut naître
des faits qui ne seraient pas bien liés, qui n'amèneraient pas
un résultat heureux pour l'Italie, vous pouvez le croire. C'est
peut-être la vérité. Mais si on vous dit que des faits il ne
peut plus en éclater, qu'il n'y a pas ou qu'il n'y a plus
d'éléments, qu'il n'y existe pas de matières auxquelles il suf-
fit qu'un homme, le jour qu'il voudra, approche une mèche
pour exciter un embrasement quelconque, utile, pernicieux,
durable, passager, partiel, général, peu importe, mais tou-
jours embarrassant pour le système de la paix, n'en croyez
rien.
tt Vous le voyez ; mes espérances sont tellement raisonna-
bles qu'en vérité vous les devez trouver timides et au-dessous
de ce qu'on doit espérer de l'intluence que la France a le
droit et la puissance d'exercer.
«Car enfin, si je vous avais dit, à côlé de l'exemple de la
Belgique, que j'espérais voir les Marches et les Légations
former un pays se gouvernant par lui-même, sous la suze-
raineté du pape et en lui payant un tribut annuel garanti
parla France, l'Angleterre et l'Autriche, qu'y aurait-il là
452 PIÈCES HISTORIQUES,
de si étrange ? Ce serait peut-être le seul moyen raisonnable
de faire cesser un état de choses qui peut devenir de jour en
jour plus sérieux et plus dangereux. Mais je ne vais pas si
loin. Heureux si j'apprends que le peu que j'espère sera
accompli ! »
PIÈCES HISTORIQUES. 453
XII
(Page 304.)
\o M. Casimir Périer à M. le comte de Sainte-Aulaire.
Février 1832.
Monsieur le comte,
En répondant à la lettre que vous m'avez écrite pour me
recommander M. votre fils, et bien qu'elle n'ajoutât rien
à ce que me disaient vos dépêches, je veux joindre à ma
lettre officielle de ce matin quelques considérations plus in-
times, quelques instructions plus particulières.
Je vous avouerai que j'ai été surpris que vous ayez cru voir,
dans les intentions du gouvernement du Roi, l'idée d'une
collision qu'il a constamment cherché à éviter de tous ses
eirorts. Rien ne serait plus opposé à nos vues ; et en occu-
pant aujourd'hui une partie du nord de l'Italie, nous ne
formons pas d'autres vœux que de pouvoir le plus tôt pos-
sible retirer nos troupes. Mais cela, nous ne voulons le faire
que le jour où l'honneur de la France et sa dignité le per-
mettront. Nous sommes entrés en Italie parce que, du mo-
ment où les Autrichiens y paraissaient, nos intérêts autant
que l'amour-propre national étaient exposés ; nous ne pou-
vons avoir la pensée de favoriser des rébellions que nous
avons toujours désapprouvées ; mais nous devons faire res-
pecter un territoire sur lequel nous ne saurions souffrir, de la
454 PIÈCES HISTORIQUES,
part de l'Autriche, une occupation, même momentanée. L'oc-
cupation simultanée de nos troupes remédie jusqu'à un cer-
tain point au mal que nous voulons éviter ; mais nous espérons
que le saint-siége comprendra ce qu'une pareille position a
de difficile, et que, malgré l'espèce de refus que vous nous
avez transmis, il ne croira pas devoir s'opposer davantage à
une mesure que le gouvernement du Roi, parfaitement
d'accord avec l'Angleterre, regarde comme indispensable.
Il faut bien le dire aussi : si les puissances désirent la paix
comme elles nous l'assurent, elles doivent faire quelque
chose pour le prouver, et ne pas créer des embarras à une
administration qui leur offre seule peut-être des garanties et
qui, si elle a des chances de succès, a des ennemis actifs,
prêts à profiter de ses embarras passagers pour essayer de
la renverser.
Je vous le répèle donc, Monsieur, faites valoir de toutes
vos forces ces raisons auprès du saint-siége ; montrez-lui ses
véritables intérêts. Travaillez enfin avec constance et fermeté
dans le sens des instructions que le gouvernement du Roi
vous transmet aujourd'hui, et sur le but desquelles son opi-
nion et sa volonté ne sauraient changer. Nous avons jusqu'ici
beaucoup fait pour éviter la guerre, mais il nous faut trou-
ver chez nos alliés loyauté et franchise. Nous comptons.
Monsieur le comte, sur votre bonne et utile coopération dans
celte circonstance, et le succès que nous en attendons ajou-
tera aux obligations que le gouvernement du Roi vous a déjà.
Je vous renvoie M. votre fils qui m'a témoigné le désir
de vous rejoindre immédiatement, et qui vous répétera
encore tout ce que je vous ai déjà marqué.
Agréez, Monsieur le comte, les assurances de ma haute
considération.
PIECES HISTORIQUES. 455
^o M. Casimir Périer à M. le prince de Talleyrand,
Février 1832.
Prince,
J'ai tardé plus que je ne l'aurais voulu à répondre aux
deux lettres particulières que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire, car les premières discussions du budget ont été
pour nous pénibles et laborieuses. Nous avons jusqu'ici ga-
gné toutes les questions importantes. Nous avons surtout à
combattre la Chambre sur des retranchements et des écono-
mies qui pourraient devenir embarrassantes pour le gouver-
nement. Au reste, nous sommes toujours décidés à lutter
jusqu'au bout, à ne pas faire des questions ministérielles de
celles qui ne seront que purement financières, et nous con-
tinuerons de faire tous nos efforts pour consolider au dedans
ce système politique à l'affermissement duquel vous avez,
Prince, si puissamment contribué au dehors.
J'ai reçu hier, Prince, avec les ratifications belges que vous
m'avez envoyées, votre dépêche du J'y ai vu avec
la plus grande satisfaction ce que vous me dites du dis-
cours de lord Palmerston que je me suis fait représenter ce
matin. Le gouvernement du Roi s'applaudit vivement de
cette conformité de vues et de sentiments dont les deux pays
peuvent attendre de si heureux résultats. Celte manifesta-
tion franche et sincère peut répondre à bien des choses et
nous être véritablement utile. Nous y trouvons un gage nou-
veau de cet accord de la France et de l'Angleterre que nous
nous efforcerons toujours de fonder sur des bases solides ;
nous y trouvons une confirmation do notre système de poli-
tique étrangère justifié par un aussi heureux succès dans
son but le plus important.
45() PIÈCES HISTORIQUES.
Ma première dépêche officielle, Prince^ vous donnera des
détails clendus sur les affaires d'Italie; mais pour répondre
à votre désir je m'empresse de vous informer aujourd'hui
que nous avons lieu d'espérer que Sa Sainteté cédera aux
pressantes instances que nous lui avons fait faire, et sera dé-
terminée par elles à ne pas laisser subsister définitivement
l'espèce de refus de nous permettre d'occuper Ancône, refus
dont M. de Sainte-Aulaire fils nous avait apj)orté la nouvelle.
Nos troupes ont reçu provisoirement l'ordre d'entrer à
Ancône, le seul cas excepté où les Autrichiens les y auraient
devancées. Dans cette supposition, elles se porteraient sur
Civita-Vecchia qu'elles occuperaient.
Nous ne varierons pas du but que nous nous proposons :
montrer à TAutriclie que nous ne pouvons consentir à l'oc-
cupation de la Romagne qu'autant qu'elle ne sera que de
courte durée ; montrer au saint-siége que nous voulons ob-
tenir de lui les concessions qu'il a solennellement promises
aux puissances.
Du reste, sans nous départir en rien de cette volonté bien
constante, nous ne comptons pas non plus nous éloigner de
notre système politique que nous avons voulu rendre modéré
cl juste en même temps que ferme et digne de la France,
et nous éviterons, aussi longtemps que nous le pourrons, une
collision contre laquelle ont toujours été dirigés nos efforts.
PIECES HISTORIQUES. âïri
XIII
(Page 317.)
De la charilé et de sa place dans la vie des femmes,
par madame Eliza Guizol \
On entend souvent les femmes se plaindre des étroites
limites où leur vie est renfermée; elles la comparent à l'exis-
tence si vaste et si variée des hommes; elles accusent les lois
de la société et presque celles de la Providence, qui les vouent
à l'inaction et à l'obscurité.
De quelles classes de la société partent ces plaintes , ces
reproches? Est-ce de celles où les femmes ont le plus à souf-
frir, où la brutalité d'un mari met quelquefois leurs jours en
péril, où son inconduite expose à la plus affreuse misère de
pauvres enfants qui ne savent que pleurer, où sa perte plonge
dans un complet dénùment sa famille entière? Non; les
femmes qui ont à porter un tel fardeau ne déplorent point
avec amertume la condition de leur sexe ; leur esprit n'a pas
assez d'oisive liberté pour se sentir à l'éti'oit dans la sphère
que lui assigne la volonté de Dieu; et lorsqu'elles peuvent
réfléchir un moment sur leur destinée, c'est du repos et non
du mouvement qu'elles invoquent.
Nous seules, heureuses du siècle, nous seules élevons ces
réclamations contre la condition des femmes telle que la font
les lois divines et humaines. Et cependant en quel temps, en
» Écrit en 1828.
458 PIÈCES HISTORIQUES,
quel lieu cette condition a-t-elle jamais été ce qu'elle est de
nos jours, et en France? Où le père a-t-ileu plus d'affec-
tion, le frère plus de tendres égards, le mari plus de con-
fiance, le fils plus de doux respect, la société tout entière plus
de soin et de protection?
Regretterions-nous cette époque encore près de nous où la
vie domestique obtenait si peu d'honneur et de place, où les
visites, la conversation, les intérêts et les plaisirs de société
remplissaient les journées, où les hommes et les femmes
abandonnaient, pour des relations frivoles, mobiles, coupa-
bles, ces liens puissants et purs qui sont d'institution divine,
et procurent seuls un long et un vrai bonheur ?
J'en ai la confiance : parmi les femmes mêmes que ne
satisfait pas aujourd'hui leur situation, la plupart ne vou-
draient pas l'échanger contre cette vie tout extérieure et mon-
daine qui avait pour l'âme si peu de vraies joies et tant de
périls. Ce n'est pas, à coup sûr, pour les dépenser ainsi en
plaisirs vaniteux, en affections sans règle et sans dignité, que
Dieu leur a si libéralement départi le don de plaire et la puis-
sance d'aimer.
Il faut pourtant en convenir : ce mouvement, cet empire de
salon accordé aux femmes dans le dernier siècle, était pré-
cieux à beaucoup d'entre elles, moins pour satisfaire de
mauvaises passions que pour animer une vie qui leur semble
à la fois trop courte et trop lente. L'ennui, ce fléau de ceux
qui n'en connaissent pas d'autre, l'ennui est le mal réel dont
se plaignent les femmes nées dans les classes aisées de la
société et pour qui tout est facile : c'est à l'ennui qu'il faut
attribuer ce malaise, ce mécontentement douloureux dont
elles sont atteintes. En veut-on une preuve évidente ? Jamais
ce mal et les plaintes qui le révèlent n'éclatent aussi vive-
ment que dans ces temps à la fois oisifs et animés, où le mou-
PIÈCES HISTORIQUES. 459
vement des événements ne répond pas à celui des intelligen-.
CCS, où c'est en soi-même, el non dans le monde extérieur,
qu'il faut chercher l'aliment d'une énergie morale d'autant
plus pénible aux femmes qu'elles ont moins d'occasions de
l'employer et moins de ressources pour s'en distraire. Que la
société au contraire se trouve fortement agitée, que les plus
grands intérêts soient chaque jour mis en question et toutes
les existences en péril, dans ces moments où l'activité, l'intel-
ligence, la force du corps même sont si précieuses, on n'en-
tend point les femmes legretter d'avoir été, sous tous ces
rapports, moins bien traitées que les hommes : confiantes en
leurs protecteurs naturels, elles ne demandent plus pourquoi
il faut qu'elles en aient besoin ; et dans ces jouis où toutes les
puissances de leur âme arrivent au plus haut degré d'exalta-
tion, lorsqu'elles sentent tout ce qu'il leur est donné d'être,
elles ne songent plus à s'étonner de n'être pas davantage.
Comment croire cependant que les temps de trouble, de
bouleversement social, soient pour les femmes des temps de
faveur, de bien-être moral, et l'ordre habituel un état pesant
et triste qui les condamne à se débattre en vain contre de
nobles et légitimes besoins de l'âme? Descendons au fond de
nos cœurs; soyons sincères : cet ennui si lourd, si amer,
n'est-il pas un tort encore plus qu'un malheur? S'il y a cer-
tains emplois de nos facultés que nous refusent notre faible
nature et les lois de la société, avons-nous exploité tous ceux
qui nous sont permis ? Si beaucoup de portes sont fermées à
notre activité, avons-nous frappé à toutes celles qui peuvent
s'ouvrir? Parce que Dieu nous a dispensées de la nécessité
matérielle du travail, ne nous sommes-nous pas affranchies
du devoir moral de l'occupation? Parce que nous ne sommes
point appelées à jouer un rôle dans les affaires de notre pays,
ne nous sommes-nous point regardées quittes envers lui de
460 PIÈCES HISTORIQUES,
toute icspons.ibilité? C'est souvent l'erreur des femmes du
monde de cioire qu'elles ont rempli leur mission sur la
terre lorsqu'elles ont accompli leurs devoirs de famille :
certes, c'est bien là pour elles la grande affaiie de la vie;
et l'épouse, la mère qui se voit obligée de s'y consacrer
entièrement, accomplit bien toute sa tâcbe : ni Dieu ni les
hommes ne lui en demanderont davantage. Mais dans les
classes aisées de la société, la femme qui a le plus à cœur ces
chers et saints devoirs se repose cependant, sur des mains
étrangères, de mille soins qui absorberaient un temps qu'elle
peut mieux employer. Combien ne lui reste-t-il pas d'heures
libres après cfu'elle s'est acquittée de tout ce qu'elle doit à
son mari, à ses enfants, à son ménage? Ce sont là les heures
dont le vide est un poids si lourd, et que je viens réclamer au
nom du devoir comme dans l'intérêt du bien-être de l'âme.
Bien des femn.es, je le sais, se contentent de les perdre,
et se tlattent d'en éluder ainsi le fardeau. L'expérience ne
tarde pas à dissiper leur illusion ; l'ennui ne cède point à
une aclivilé vaine, à un mouvement sans but et sans résultat.
D'ailleurs, il ne nous a pas été donné pour le perdre, ce
temps, le prix de l'éternité ; nous l'avons reçu pour le remplir
de notre perfectionnement moral et du bien que nous pou-
vons faire sur la terre : si nous le prodiguons dans l'uniqn-e
vue de nous en débarrasser, où le retrouverons-nous au mo-
ment du besoin, lorsque la vie se fermera pour nous, lorsque
notre mémoire prête à s'éteindre se reportera avec inquiétude
sur les années écoulées? La violence des passions et la fragi-
lité de la nature humaine atténueront peut-être, devant le
souverain juge, beaucoup de fautes et d'erreurs graves; mais
une existence frivolement oisive, le mépris ignorant et futile
des dons reçus de Dieu et des obligations qui eu découlent^
une indilférence égoïste pour les intérêts du prochain.... où
PIÈCES HISTORIQUES. 461
serait la justification? où serait seulement l'excuse? Le
monde lui-même, dans sa légèreté et sa paresse, blâme une
vie toute inutile, et retire sa considération à qui n'emploie
pas un peu sérieusement son temps et ses facultés.
Il est une façon plus dangereuse, car elle est plus noble,
sinon de perdre son temps, au moins de ne pas l'employer
suivant l'intention de la Providence ; c'est de se livrer entiè-
rement aux plaisirs de l'esprit, aux occupations intellectuelles
rechercbées uniquement pour elles-mêmes, sans applica-
cation ni utilité pour autrui ; tentation bien séduisante
pour les âmes élevées, car elle les nourrit d'émotions géné-
reuses et de hautes pensées, mais qui leur sera comptée pour
bien peu au jour de la rétiibution. Le développement de
nos facultés, considéré comme moyen, est un devoir ; pris
comme but, c'est une belle mais fâcheuse illusion. Sans doute
le goût de l'étude, le plaisir de la méditation intérieure, de
la contemplation pieuse, ne sauraient être taxés de frivolité
ni de lâcheté; ce sont des besoins, des instincts sublimes, ga-
ges de notre glorieuse origine et de notre glorieuse destinée,
mais qui ne sauraient absorber toute notre vie et auxquels ne
se borne pas notre mission sur la terre. Peut-être y a-t-il
quelques âmes destinées par une vocation spéciale à conce-
voir et à conserver dans leur pensée solitaire les plus hautes
comme les plus mystérieuses vérités, à qui il n'a été com-
mandé que d'être tout ce qu'il leur est donné d'être, et de
développer en elles-mêmes des facultés et dos vertus difficiles
à acquérir dans le commerce des hommes. Quoique sans
action visible et immédiate, de tels êtres exercent quelquefois
une grande influence sur les destinées de l'humanité; ils
frappent les imaginations, ils donnent des exemples; qui
pourrait dire que leur carrière a été oisive, leur passage sur
la terre inutile ? Mais tels ne sont point la vocation générale.
46-2 PIÈCES HISTORIQUES,
le devoir habituel; chacun sent dans sa conscience la loi qui
lui prescrit d'employer ce qu'il a reçu ; Dieu, qui a semé
partout, a droit de recueillir partout. Quelle sera donc notre
excuse, à nous dont la Providence a rendu la vie facile, si nous
nous contentons de jouir de ses bienfaits sans penser aux
devoirs qui leur correspondent ?
Est-ce pour que nos jours se passent mollement que Dieu
nous a accordé les douceurs de l'aisance? Est-ce pour les
faire servir à notre vanité ou à nos fantaisies qu'il a attaché
quelques privilèges déconsidération et d'influence à certaines
positions sociales? Est-ce pour qu'il reste sans fruit en nos
mains qu'il nous a prodigué le loisir dont, pour beaucoup de
nos semblables^ il semble avoir été si avare? N'a-t-il voulu
que nous fournir de quoi satisfaire notre intelligence et peut-
être notre orgueil^ lorsqu'il nous a entourées de toutes les
facilités de Téducalion^ de tous les secours des lumières d'au-
trui? Cela ne se peut supposer, à moins de supposer aussi
que nous vivons uniquement pour ce monde qui passe et pour
nous-mêmes^ que notre destinée est essentiellement égoïste
et fugitive. Mais si nous portons plus loin et plus haut nos
regards, si nous nous considérons ici-bas comme les ouvriers
de Dieu, si pour nous le temps n'est qu'un moyen et la vie
le chemin de l'éternité, tout ce qui a lieu dans le présent
doit se rapporter alors à ce qui nous attend dans ra>enii' ;
nous n'avons rien reçu dans la vue de si courts instants, de
si étroits intérêts; tous les dons de Dieu, même les plus fri-
voles en apparence, nous ont été accordés dans l'intention
du salut, du salut de nos semblables comme de nous-mêmes,
et il nous en sera demandé compte un jour.
Quel moyen avons-nous donc d'employer, selon le vœu
de la sagesse divine, nos loisirs, nos ressources, nos facultés?
]l en est un qui, dans son immense étendue, suffit, et bien
PIÈCES HISTORIQUES. 463
au delà, à toutes ces conditions, l'exercice de la charité ; non
de celte charité bornée, superficielle, qui se contente de don-
ner des aliments et des vêtements aux malheureux que le sort
jette devant ses pas, mais de cette charité prévoyante, élevée,
qui va au-devant de toutes les infortunes, s'adresse à tous
les besoins, aux misères de Tâme comme à celles de la vie,
et ne nourrit pas seulement de pain ceux qu'elle prend sous
sa protection.
Le moment est opportun, car jamais l'action de cette
grande, de cette vraie charité n'a été à la fois plus nécessaire
et plus facile. Malgré ses torts, malgré sa faiblesse morale, le
siècle dernier a eu un mérite nouveau, immense; il a aimé
les hommes, tous les hommes, fia justice envers tous, la
sympathie pour tous, le désir de la dignité et du bonheur de
tous, l'humanité, pour tout dire en un mot et en prenant
ce mot dans son acception la plus étendue, c'est là l'idée
sainte et puissante qui, au milieu de tant de folies et de maux,
a déjà valu, et vaudra encore à nos sociétés modernes tant
et de si beaux progrès. Elle a été étrangement interprétée,
défigurée, travestie, obscurcie; immorale et odieuse sous le
nom d'égalité, ridicule sous celui de philanthropie. Elle a ré-
sisté à tout, survécu à tout; après toutes les épreuves, mal-
gré toutes les réactions et tous les mécomptes, elle a toujours
reparu et repris son empire; l'esprit d'humanité, le respect
et le soin de l'homme dans toutes les conditions et sous toutes
les faces de sa destinée, c'est là vraiment l'esprit du siècle,
l'esprit nouveau et fécond qui anime le monde et présidera à
son avenir.
Que la charité s'empresse donc : son temps est venu ; c'est
à elle que l'esprit d'humanité prépare de la besogne ; c'est
pour elle qu'on travaille en recherchant incessamment toutes
ks souffrances, toutes les misères de la société humaine, en
464 PIÈCES HISTORIQUES,
les mettant en lumière, en propageant avec tant d'ardeur ce
besoin d'amélioration, cette soif du bien-èlre qui caractéri-
sent notre époque. Longtemps les riches, les puissants, les
heureux de la terre ont pu en quelque sorte ignorer lespauvres,
les faibles ; il n'en est plus nen aujourd'hui ; de toutes parts
les faibles, les pauvres sont mis en avant, se mettent en avant
eux-mêmes; de toutes parts on réclame pour eux, on leur fait
de magnifiques promesses. J'espère qu'elle-; ne seront pas
toutes corruptrices et trompeuses; j'espère que l'amélioration,
déjà si grande, du sort des pauvres et des faibles ira se dévelop-
pant, et qu'on apprendra à concilier, avec le progrès du bien-
être, celui de la moralité. Mais je suis bien sûre qu'ici comme
ailleurs les hommes promettront beaucoup plus qu'ils ne
pourront tenir. Je suis bien sûre qu'on mettra au jour plus
de souiïrances qu'on n'en saura soulager, qu'on excitera plus
de prétentions de bonheur qu'on n'en pourra satisfaire ; et
lorsque la science et les institutions politiques auront atteint
leurs limites, à quelle puissance s'adressera-t-on pour accom-
plir ce qu'on n'aura pas fait, sinon à la charité ? Qui, sinon la
charité, entreprendra de guérir, d'adoucir du moins tant de
misères qu'on aura révélées pour les laisser retomber ensuite
sur elles-mêmes ?
A vous, ô mon Dieu ! je le sais, à vous seul il appartient
de verser sur les plaies de tant d'hommes le baume véritable,
le baume de la foi et de l'espérance en vous, et en vous seul.
Mais vous permettez, vous commandez à la charité de con-
sacrer ses efforts à cette œuvie ; et jamais, j'ose le dire, au
milieu des perspectives si brillantes qu'on ouvre maintenant
devant tous les yeux, jamais son zèle n'aura été plus indis-
pensable, jamais elle n'aura eu plus à faire que de notre
temps.
Jamais aussi, il en faut convenir, plus de facilités n'ont
PIÈCES HISTORIQUES. 465
été offertes et plus de succès assurés à ses efl'orts. Ardente et
inlaligable, la charité avait jadis à lutter contre beaucoup
d'obstacles, et n'agissait souvent qu'au hasard, à ra\eugle,
sans bien connaître les faits avec lesquels elle avait à traiter,
ni le vrai résultat de ses travaux; aussi a-t-elle pu être quel-
quefois accusée de manquer son but et de propager les maux
qu'elle voulait guérir. Aujourd'hui on s'empresse de toutes
parts à la seconder et à l'éclairer ; non-seulement elle peut
compter sur le concouis des lois, de l'administration pu-
blique; mais des clartés nouvelles et chaque jour plus vives
se réj;andent sur la route. Les hommes les plus puissants,
les plus distingués, s'appliquent à recueillir pour elle tous les
renseignements dont elle a besoin, à résoudre pour elle tous
les problèmes qu'elle rencontre. L'amélioration de la condi-
tion humaine, le soulagement des misères humaines devient
une science dont les limites et les moyens d'action sont
étudiés, expliqués avec soin, et qui préviendra désormais,
souvent du moins, un résultat profondément triste, les mé-
comptes des bonnes œuvres, un mal nouveau sortant d'une
pensée pieuse et bienfaisante.
Et en même temps que la charité, élevée ainsi au rang
d'une science, attire à son service les plus grands esprits, elle
acquieit dans la société d'innombrables agents. Une puis-
sance qui satisfait h la fois aux deux conditions imposées à
toute œuvre humaine, l'unité d'intention el la division du
travail, l'esprit d'association pénètre chaque jour plus avant
dans l'exercice de la charité. L'esprit d'association ne s'ef-
fraye point des hautes théories et ne dédaigne pas d'inlimes
coopérateurs; semblable à ces machines merveilleuses où la
main d'un enfant fait mouvoir les ressorts les plus compli-
qués, il admet la faiblesse, l'inexpérience, l'ignorance même
à accomplir les desseins de la science, à réaliser les inspira-
I. II. 30
466 PIÈCES HISTORIQUES.
tions du génie, et il assure ainsi aux plus grandes entrepri-
ses des moyens d'exécution, aux plus obscurs efforts une
grande efficacité.
Plus de prétexte donc, plus d'excuse; aujourd'hui quicon-
que a un peu de temps à donner peut faire beaucoup de bien.
Les femmes ont du temps ; elles ont aussi ce qui importe
encore plus au succès de la charilé; elles ont de l'affection,
de la sympathie, une imagination facile à émouvoir, des
larmes promptes à couler, des paroles tendres et pénétrantes,
tout ce qui fait que des créatures humaines se comprennent,
s'acceptent réciproquement, s'aiment presque, bien qu'elles
ne se voient qu'en passant. A ce prix seulement, la charité
fait réellement le bien qu'elle promet, et encore un bien
qu'elle ne songe pas à promettre. On l'oublie trop de nos
jours; l'esprit de science et de règlement nous dominent;
fiers de notre habileté méthodique, de notre civilisation ré-
gulière, nous penchons à croire que tout peut se calculer,
s'administrer, et qu'avec des tableaux imprimés, des commis-
saires et des distributions, tout le bien qu'il y a à faire sera
fait. On ne soulage pas les hommes si aisément et avec si peu;
la science et l'administration y servent, mais n'y suffisent
point. Il faut à la charité plus que de l'intelligence, plus que
de l'activité bien ordonnée; il lui faut une âme, une àme
sensible, qui s'inquiète de tout autre chose que du soulage-
ment matériel, qui s'applique à rendre le bienfait doux en
même temps qu'utile, et provoque à chaque instant, entre
le bienfaiteur et le malheureux, cet attendrissement mutuel,
seul gage de l'efficacité morale de leurs relations. C'est là ce
que les femmes suitout peuvent porter dans l'exercice de la
charité; c'est parla qu'elles seules peut-être peuvent lui
rendre cet attrait, cette vie que la sécheresse scientifique et
administrative de notre siècle court risque de lui faire perdre.
PIÈCES HISTORIQUES. 4G7
Ce n'est pas seulement du loisir de temps, c'est aussi du
loisir d'imagination, du loisir de cœur, que les femmes ont
à offrir à ceux qui souffrent ; leur destinée, même heureuse,
n'épuise point en ce genre les facultés de leur nature ; hors
d'état d'apporter à leur pays un tribut de forces et de lumières,
elles ont à répandre des trésors induis d'affection, de sympa-
thie; et placées au-dessous des hommes pour la prévoyance
et la raison, elles s'élèvent, par la puissance d'aimer, jusqu'à
l'Être qui récompense la foi, qui accomplit l'espérance, mais
qui réserve à la seule charité le privilège d'être éternelle
comme lui.
Ma conviction est profonde; je voudrais la faire partager à
d'autres femmes; je voudrais qu'elles vissent dans la charité
une partie de leur mission en ce monde, et je suis sûre
qu'elles y trouveraient aussi un remède au mal dont elles se
plaignent, le vide du temps et del'àme. Mais ce double bien
n'est possible qu'à une condition, à la condition de contenir,
de resserrer dans une sphère prochaine et bornée l'ambition
et le travail de la charité. Là où il y a tant à faire, beaucoup
de personnes hésitent à commencer; il ne faut pas hésitei' :
d'autres voudraient tout faire ; il ne faut entreprendre que
peu. Je viens de lire l'ouvrage du docteur Chalmers, Civic
and Christian OEconomy ; il démontre avec une clarté admi-
rable la folie de vouloir toujours agir en grand, et de dédai-
gner les petites œuvres, bien plus sûres, seules sûres. Sans
parler du danger moral qui s'attache à des projets si brillants
que l'on se sait déjà gré de les avoir conçu*, et que, de leur
flatteur aspect, on descend avec peine à la charité pratique et
à ses humbles fatigues, n'est-il pas évident que personne, au-
cune femme surtout, ne dispose d'assez de temps, d'assez de
moyens de tout genre jjour suffire à une tâche étendue ou
Irès-Taiice, et que des bienfaits qui, portés sur un seul point.
468 PIÈCES HISTORIQUES.
y seraient efficaces, perdent, en se divisant, presque toute
leur vertu? Aussi, je le dis avec une ferme confiance, ap-
puyée de l'aulorité de Chalmers : c'est un impérieux devoir
que de limiter, de régler sévèrement sa compassion. 11 est
très- douloureux, je le sais, de voir près de soi le malheur,
de n'en être séparé que par une ligne imaginaire, et d'avoir
cependant les mains liées à son égard; le cœur se révolte à
ce spectacle, et l'on s'accuse soi-même d'injustice : mais si
cette modestie, cette retenue dans les espérances et les
œuvres de la charité sont les conditions d'un vérilable succès,
si l'activité et la fortune, qui suffisent au soulagement de
quelques familles voisines de notre demeure, ne peuvent
manquer, en se répandant dans la vaste enceinte d'une
grande ville, de s'y engloutir comme la goutte d'eau dans
l'Océan, et de s'épuiser inaperçues même des misères qui
les auront absorbées, n'esl-ce pas un bien mauvais calcul à
faire, dans l'intérêt même des pauvres, que de s'abandonner
toujours et partout à l'émotion que cause leur vue? Il n'y a
personne, si sévère que soient envers eux ses théories, qui
résiste toujoui's à leurs prières, qui puisse entendre, sans
céder à l'instant même, ces mots : J'ai faim. Eh bien ! je le
demande : si l'on réunissait, à la fin de l'année, tout ce qui
se donne de la sorte dans Paris, et qu'on l'employât avec
ordre et intelligence, n'en résulterait-il pas infiniment plus
de bien? Et cependant, pour agir ainsi, combien de fois ne
faudrait-il pas que la bienfaisance fit taire la charité? On a
beaucoup disputé sur ces deux mots; les partis se les sont
même appropriés et en ont fait des bannières; il serait aisé,
ce me semble, de les leur enlever en les rendant à leur sens
naturel et vrai. Les expressions bienfaisance et charité ne dé-
signent point, si je ne m'abuse, les mêmes dispositions, Jrs
mêmes actes^ la bienfaisance ne me paraît pas plus la cliaiilé
PIÈCES HISTORIQUES. 469
(les philosophes que la charité n'est la hienfaisance des dé-
vots; la hienfaisance me semhie la science de la charité, la
lumière de son feu, la raison de son sentiment. La bienfai-
sance et la charité ne sont ni semblables ni opposées ; elles
existent à part, mais elles se donnent la main; les sévères
exigences, les sages combinaisons de la bienfaisance ne sont
point étrangères à l'âme chrétienne de Chalmers lorsqu'il
s'occupe du sort actuel des pauvres, surtout en vue de leur
salut éternel. Elles n'ont point manqué au cœur du philan-
thrope Howard, ces émotions de la charité qui donnent, aux
actions imposées par le devoir, le charme et la récompense
de l'affection. Laissons donc les choses à leur place, les mots
en paix, et tâchons, à l'exemple de ces illustres amis des
hommes, d'unir toujours les vues de la raison aux mou-
vements du cœur, la science à l'amour, la bienfaisance à la
charité.
Et qu'on ne croie pas que, pour y réussir, on ait besoin
d'un effort toujours également pénible, et que nous devions
éternellement nous condamner à voir, sinon d'un œil sec, au
moins d'un regard oisif, toutes les misères que nous ne
travaillerions pas à soulager, des misères plus affreuses peut-
être que celles que nous soulagerions. Plus on donne, plus
on donnera, a-t-on dit souvent; on ne l'a pas encore dit au-
tant que cela est vrai ; mais c'est surtout lorsque la charité se
règle qu'elle devient féconde. Répandez des bienfaits sans
discernement, ils auront trop peu de résultats pour vous en-
courager beaucoup vous-même et pour exciter vivement le
zèle d'autrui : essayez au contraire de vous charger, soit
d'un genre spécial de malheur, soit d'un espace limité; que
bientôt l'on voie, par vos soins, cette plaie de l'humanité
soulagée, l'aspect de ce lieu changé ; qu'on mesure aisément
ce qu'ont obtenu la force et la patience d'une personne,
470 PIÈCES HISTORIQUES,
d'une association; et bienlôt d'autres associations, d'autres
personnes se viendront placer à côté de vous, empressées
d'exploiter le terrain que vous n'aurez pu vous approprier,
de subvenir aux nécessités que vous aurez été contraint de
négliger. Fiez-vous à l'esprii. de justice inhérent au cœur de
riiomme, et qui ne pourra soutenir, à côté de misèies com-
plètement secourues, la vue de misères complètement dé-
laissées. Ce que d'autres ont fait pour cette infortune, il
faut le faire pour celle-ci aussi douloureuse à supporter,
aussi facile à soulager : voilà une rue voisine qui doit à tel
de ses habitants tel ou tel avantage; celle que j'habite a le
môme besoin, a droit au même bienfait; et de proche en
proche, les améliorations se propageront avec les vertus, et
r Esprit renouvellera la face de la terre.
Nous avons vu naguère combien il importe de se partager
ainsi le travail et de faire le sien sans empiéter sur celui
d'autrui. Le malheur et l'héroïsme des Grecs avaient profon-
dément touché les cœurs; partout éclatait le désir de venir à
leur aide. Le comité grec ordonna des quêtes : des femmes
s'en chargèrent; elles se mirent à l'œuvre avec ce zèle et cette
irrégularité, cette précipitation confiante qui leur sont na-
turels. Qu'en arriva-t-il? A certaines personnes on demanda
six fois; à d'autres on ne demanda point j quelques rues
furent visitées à plusieurs reprises, d'autres furent entière-
ment négligées; des plaintes s'élevèrent de toutes parts;
l'humeur, excitée par ces instances répétées ou ces oublis
désobligeants, refroidissait et choquait ; la quête ne rapportait
point ce qu'on s'en était promis : que lit-on? on régla les
aspirations des dames quêteuses; on leur assigna le lieu précis
où elles devaient essayer leurs prières; chacune dut accom-
plir toute sa tâche et nulle ne dut la dépasser. L'effet de cette
régularité, de cet ensemble dans les démarches se fit bientôt
PIÈCES HISTORIQUES, 471
sentir; et un peu d'ordre imposé au plus noble élan aura
conservé, pour le jour du triomphe et du repos, quelques fils
de la Grèce, aura sauvé de la mort, et peut-être de pis, leurs
femmes et leurs enfants.
Cette division du travail, celte modestie dans les desseins
sont absolument nécessaires pour que chaque personne cha-
ritable connaisse bien ce qu'elle a à faire et puisse s'en ac-
quitter. On épargne ainsi beaucoup de temps en évitant toute
incertitude, en prévenant tout double emploi, et surtout en
permettant à chacun de choisir la part d'occupation qui con-
vient le mieux à ses goûts, à sa position, à ses habitudes.
Quiconque agit isolé est obligé d'accomplir en entier une cer-
taine œuvre, ou d'y renoncer tout à fait. Dans les associations,
au contraire, et surtout dans celles qui n'embrassent pas de
trop vastes projets, quelque peu que l'on fasse, on avance le
succès général ; on ne met point à soi seul la roue en mou-
vement, et cependant on contribue à presser sa marche.
Vous trouveriez difficilement peut-être dix personnes qui
pussent donner à l'intérêt du prochain un jour entier par
semaine; demandez seulement une heure, et des milliers se
présenteront; bien plus de temps sera employé au service de*
malheureux, et aucun devoir particulier n'en soutfrira.
Un autre motif encore plus important, car il est plus élevé,
nous prescrit de ne pas trop étendre la sphère de nos bienfaits.
Tous les besoins de l'homme ne se rapportent pas à sa vie
matérielle; il en est de plus nobles, de plus délicats, et par
cela même, comme le remarque le docteur Chalmers, ils sont
moins clairement aperçus, moins vivement sentis de ceux qui
les éprouvent ; au rebours des besoins physiques qui, moins
ils sont satisfaits, plus ils sont impérieux, les besoins de notre
nature morale s'éteignent par la privation. Cet homme pleuic
pour avoir du pain, c'est qu'il n'a pas mangé de la journée ;
472 PIÈCES HISTORIQUES,
celui-ci n'aspire pas même à sortir de sa brutalité, de son
apathie; il n'a pourtant pas été rassasié de la justice, mais
il n'en a ni faim ni soif. Si donc nous pouvons nous fier à
l'impulsion de la nature qui porte les malheureux à venir
entretenir de leur souffrance ceux qui peuvent quelque chose
pour la soulager, si nous pouvons sans grand péril ni tort
bien grave attendre que les pauvres nous avertissent de leurs
misères corporelles, il n'en est pas ainsi de leurs misères in-
tellectuelles; n'espérons pas les apprendre d'eux; ils les
ignorent encore plus que nous, ou, s'ils les connaissent, ils
ne s'en inquiètent pas. Gardons-nous donc de nous contenter,
pour cette plaie sociale, des méthodes et des remèdes qui
suffisent aux autres. A quoi seraient bons les hôpitaux où les
malades ne voudraient pas aller? Que serviront des écoles,
des prédications, si les personnes pour qui elles sont instituées
passent chaque jour et n'entrent jamais ? Le festin était pré-
paré, dit l'Evangile, mais ceux qui y étaient invités ne s'y
présentèrent pas. Nous contenterons-nous comme ce maître
de maison de remplir la salle au hasard et abandonnerons-
nous à leurs vaines excuses ceux pour qui nous l'avions dis-
posée? Non, forçons-les d'entrer, mais comme force la cha-
rité; allons les chercher; montrons-leur le trésor caché
qu'ils dédaignent ; enseignons-leur à en connaître toute la
valeur; prions, pressons, agissons par voie d'invasion, comme
le dit ingénieusement Chalmers ; pénétrons dans l'intérieur
des familles; apprenons à cette mère, obligée par son travail
de se séparer tout le jour de ses enfants, qu'il y a des lieux
d'asile où ils passeraient innocemment leur temps à l'abii de
la contagion des mauvaises habitudes et dressés à en contrac-
ter de bonnes. Donnons l'Evangile à ce vieillard privé de
mouvement, et dont les jours s'écoulent dans un engourdis-
îsement stupide. Envoyons à l'école ce petit garçon qui use
PIÈCES HISTORIQUES. 475
sa force en querelles et son inlelligence en mensonges. Trou-
vons un bon apprentissage à cette jeune fille qui erre dans les
vues pour vendre des gâteaux ou des fleur?, et expose à tous
leurs scandales un front qui sait encore rougir; engageons ce
chef de famille à consacrer à d'utiles délassements le temps
qu'il consumait au cabaret j parlons-lui de ses devoirs, de ses
vrais intérêts, de sa femme, de ses enfants, de leur avenir;
faisons appel à ces sentiments simples, honnêtes, qui sont
toujours à la portée du cœur de l'homme parce qu'ils tien-
nent aux relations les plus puissantes comme les plus natu-
relles; et peut-être l'ordre rentrera dans cette maison, les
liens domestiques se resserreront, la misère sera moins grande;
et une famille sera rendue à la paix, à la vertu, et par consé-
quent au Dieu qui se glorifie dans le bien et se souvient du
fils de l'homme.
Certes, si nous avions à nous féliciter d'un tel résultat,
n'eussions-nous fait que cela dans notre vie, nous devrions
remercier la bonté divine de nous avoir choisis pour une si
belle lâche, et nous pourrions nous écrier avec saint Paul :
J'ai accompli ma course, j'ai combattu le bon combat; j'attends
la récompense que Dieu prépare à ses élus.
Les difficultés sont grandes, je le sais ; il y aura beaucoup
de démarches désagréables, de peines perdues, et ce qui est
pis peut-être, beaucoup d'espérances trompées. Quand ou
entre en relation avec les classes pa^uvres, on se heurte à cha-
que instant contre un mur de préjugés opiniâtres, de méfian-
ces injurieuses et grossières ; mais qui tentera de les surmon-
ter sinon les femmes? Elles y semblent appelées par leur nature;
leur faiblesse même devient ici une puissance, [/homme du
j)eu|)le le plus ombrageux, le plus brutal, ne peut voir en
elles un maître; dans leur bouche, les exhortations tiennent
encore de la piière, les reproches de raffection; elles peuvent
471 PIECES HISTORIQUES,
parler avec vivacité^ avec insistance, sans avoir rien de plus
à craindre que de ne pas réussir. Les malheurs de la vie pri-
vée, de l'intérieur du ménage, les atteignent d'ailleurs plus
complètement que les hommes, car ils leur enlèvent ce qui
fait toute leur joie, toute leur existence : qu'elles les aient
une fois ressentis, et elles sympathiseront avec toutes les dou-
leurs de l'âme ; et leur cœur se fendra à la vue d'une mère
qui perd son fils ; et celle-ci oubliera, en présence de leurs
pleurs, la vanité de leur rang, le luxe de leur richesse; elles
seront des femmes, rien de plus. Les hommes auraient beau
faire : ils n'arriveraient jamais à cette prompte et facile
intimité.
Nous avons encore auprès du pauvre un autre avantage.
Chargés de faire exécuter les lois, représentants de la justice
divine sur la terre, les hommes ne peuvent pas toujours se
montrer indulgents. Obligés de réprimer, il ne leur est guère
loisible de pardonner, de tolérer; et cependant où en serait
la pauvre nature humaine si l'on comptait toujours avec elle
au poids de la balance du sanctuaire ? Nous n'avons point
cette dure mission : ce n'est pas dans les sociétés, mais dans
les âmes que nous sommes appelées à rétablir l'ordre, et l'on
y réussit moins par la sévérité que par la patience. Si la ri-
gueur peut convenir quelquefois à ceux qui ont reçu la force
en partage, elle n'appartient jamais aux femmes, êtres faibles
et qui ont toujours besoin d'appui. Quelle est celle qui oserait
dire qu'elle eût été tout ce qu'elle devait être si son père eût
été dur, sa mère corrompue, son frère indifférent, son mari
dérangé ? Qui sait ce que serait devenue cette frêle créature
privée de tous les secours qui l'ont soutenue ? et si elle a le
juste sentiment de tout ce qu'elle doit aux circonstances pro-
pices de sa vie, sera-t-elle jamais sans pitié pour les fautes
du prochain ?
PIÈCES HISTORIQTTES. 475
Enfin^, un mot bien redoutable, le mol i-galité retentit sans
cesse autour de nous : que do tcniblos passions, que de fulles
espérances il éveille ! Sans doute olli's n'atteindront point leur
but, elles ne bouleverseront pas chaque jour le monde sous
prétexte de répartir également le bonheur. Gardons -nous
cependant de ne leur opposer que la force ; la justice même
des lois ne suffira point à les guérir. 11 y faut la charité, la
charité amicale, sympathique, ardente non-seulement à sou-
lager les pauvres, mais à attendrir leur âme, à en bannir l'en-
vie, la colère, à rétablir , à entretenir entre les classes diver-
ses ces relations faciles et douces qui sont la véritable paix
de la société. L'inégalité ne disparaîtra point de la terre ; les
hôpitaux, les distributions de secours, les ateliers de travail,
tous les établissements imaginables de philanthropie et de
bienfaisance ne suffiront point à la faire accepter sans mur-
mure. Lazare n'eût pas été fort reconnaissant pour avoir
ramassé quelques miettes à la table du riche; et maintenant
plus que jamais l'homme demande à l'homme autre chose
que son or ; il veut être connu, compris, aimé, il veut être
traité en frère : c'est à nous de lui donner cette consolation.
Effaçons tout ce que l'inégalité a de sec et d'amer; allons cher-
cher le pauvre; apprenons-lui que, dans ces appartements
dont le luxe l'offense, habitent des personnes qui songent à
lui, se préoccupent vivement de ses maux et travaillent de
cœur à les adoucir. Qu'il nous pardonne d'être riches ,
car nous n'oublions jamais qu'il ne l'est pas ; élevées dans la
société, car notre main serre la sienne; heureuses, car nous
pleurons sur ses peines. SIettons-nous à l'œuvre avec cou-
rage; vom des jours favorables, voici des jours de salut. Notre
belle France en paix appelle toutes les améliorations ; les
esprits sont en mouvement, les cœurs animés : jamais cir-
constances n'ont été plus favorables. Un moment viendra
476 PIÈCES HISTORIQUES,
peut-être où nous regretterons profondément de n'en avoir
pas profité; et, s'il ne venait pas pour notre pays, il viendrait
sûrement pour chacune de nous. Quand les temps ne seraient
pas mauvais, les jours sont courts ; nous marchons avec ra-
pidité vers le lieu d'où l'on ne revient pas; travaillons pendant
qu^il fait jour. Avons-nous le cœur triste ou Irop peu occupé;
le travail de la charité est la plus sûre consolation dans les
épreuves de la vie, le plus doux passe-temps au milieu de ses
langueurs; et si une destinée heureuse nou^ est réservée en
ce monde, pouvons-nous jamais faire assez pour ceux qui
.soupirent après le bonheur?
PIECES HISTORIQUES. 477
XIV
(Page 319).
Extrait du Moniteur universel du 5 avril 18.32, sur les
troubles et les meurtres survenus dans Paris à l'oc-
casion du choléra.
En rendant compte de l'agitation qu'on avait cherché à ré-
pandre dans le public, sous prétexte de prétendues tentatives
d'empoisonnement qui auraient eu lieu depuis deuxjourschez
les débitants de vin, nous devions penser que les habitants de
Paris, avertis que la sollicitude du gouvernement était éveil-
lée sur ce point, s'en rapporteraient à son zèle pour recher-
cher la source et les auteurs de ces alaimes, ou pour décou-
vrir, s'il y avait lieu, les artisans de pareils crimes.
Cependant des inquiétudes nouvelles ont été propagées, et
à la faveur de soupçons aussi légers que cruels, des violences
ont été commises sur des hommes paisibles ; et des groupes
exaspérés ont osé donner la mort à des citoyens inolFensifs,
désignés aux fureurs populaires par le nom d'empoisonneur
appliqué au hasard.
l.e gouvernement a dû prendre les mesures les plus actives,
d'abord pour prévenir d'odieux attentats du même genre,
ensuite pour éclaircir tous les faits à l'aide desquels on cher-
cherait à égarer les esprits d'une manière si funeste.
Des chimistes expérimentés ont été chargés d'analyser des
\ins de toutes qualités recueillis chez un grand nombre de
478 PIÈCES HISTORIQUES,
débitants, chez cent cinquante environ ; pas une trace de poi-
son n'a été reconnue. Dans quelques qualités de vins infé-
rieures, ils ont signalé seulement la présence d'une petite
quantité de cidre.
Des fioles, du pain, des dragées, de la viande saisis et si-
gnalés comme empoisonnés, ont été soumis également à
l'analyse ; ils ont été reconnus purs de tonte substance vé-
néneuse.
Des personnes arrêtées sur la clameur publique ont été at-
tentivement visitées, interrogées. Il n'est résulté de toutes les
recherches que la preuve de leur parfaite innocence.
Ainsi, toutes les vérifications les plus scrupuleuses n'ont
abouti qu'à démontrer, de la manière la plus évidente, la
fausseté, l'absurdité des bruits répandus.
Et cependant, c'est sur la foi de ces alarmes vagues que
des citoyens ont été insultés, frappés, meurtris ou tués.
Hier, un employé a été dépouillé dans la rue Saint-Denis
et assassiné. C'était un homme digne de l'estime de tous ceux
qui le connaissaient.
Ce malin, un médecin se rendant par la rue Lafayette à la
barrière du Combat, pour y faire, conjointement avec un vé-
térinaire d'Alfort, l'autopsie d'un chien, a été assailli par un
attroupement, et n'a dû son salut, ainsi qu'un autre individu,
inspecteur de la salubrité, qu'à son l'efuge dans la caserne la
plus proche.
Le 4, à cinq heures, les attroupements poursuivaient
du noai d'empoisonneur, sur la place de Grève, un homme
qui s'est réfugié à l'Hôtel-de-Ville, d'où l'on voulait l'arra-
cher de vive force. Deux individus ont été saisis par quelques
fuiieux, et jetés, dit-on, dans la rivière par-dessus le pont
d'Arcole. La force armée est accourue; les attroupements ont
été dissipés, et de nouveaux désordres évités. Un homme était
i
PIÈCES HISTORIQUES. 479
menacé par un groupe, parce (ju'il portail une boutoillo à la
main : c'était du vinaigre. Un commissaire de police arrive
et boit une partie de la bouteille pour rassurer la foule, qui
se rend à cette démonstration.
Le préfet de police a publié une proclamation qui éclairera
le public. « Que les chefs de famille, que les chefs d'atelier,
que tous les bons citoyens secondent les efforts de l'auto-
rité , et les esprits, si perfidement égarés, seront ramenés à
des idées plus saines. Quant aux agitateurs qui se feraient de
ces alarmes vaines un prétexte de désordre, les lois veillent
et le gouvernement saura les faire respecter.
« Ce soir, la tranquillité est parfaitement rétablie. Nous
ne saurions trop répéter qu'au moment où nous écrivons, il
n'existe pas, après les plus actives recherches, un ?eiil fait
qui donne la moindre apparence de vérité aux bruits d'em-
poisonnement. Que l'on se rassure donc, et qu'on se mette
en garde surtout contre ces mensonges qui produisent des
résultats si funestes.
« Cette avidité à se repaître des bruits les plus mensongers,
cette cruauté sanguinaire qui se signale par la violence et
par les assassinats, sont indignes de la nation française!
Des oi'dres sont donnés pour atteindre les autetu's ou les pro-
vocateurs des crimes commis ; le premier devoir du gouver-
nement est de protéger l'existence des citoyens; espérons
que de nouveaux attentats ou que de nouvelles tentatives ne
rendront pas nécessaii-es les mesures que cette protection j)io-
voquerait. S'il en était autrement, les citoyens éclairés,
les bons citoyens,^, souvent avertis de né pas ravir à l'action
de la justice les vrais coupables qui se perdent dans la foule,
comprendraient que leur devoir est de ne pas grossir, par
un sentiment de vaine cuiiosité, des attroupements qui ont
été souillés par le crime.
480 PIECES HISTORIQUES.
XV
(Piige 322).
i. Discours de 31. Royer-Collard aux obsèques de
M. Casimir Périer (19 mai 183^).
L'inexpi'imable tristesse de celte cérémonie est plus élu-
(juente que nos vaines paroles. Il y peu de jours, nous avons
vu s'éteindre la plus vaste intelligence du siècle, et voilà
qu'un grand cœur est frappé, une âme héroïque se retire;
sa dépouille mortelle est devant vos yeux, elle va descendre
au tombeau, elle reçoit en ce moment notre dernier adieu.
Que vous dirai-je, Messieurs, que vous ne sachiez, que
vous ne sentiez douloureusement? Comment M. Casimir
Périer s'est-il élevé tout d'un coup au premier rang des
hommes d'Etat? A-t-il gagné des batailles, ou bion avait-il
lentement illustré sa vie par d'importants travaux? Non;
mais il avait reçu de la nature la plus éclatante des supério-
rités et la moins contestée, un caractère énergique jusqu'à
l'héroïsme, avec un esprit doué de ces instincts merveilleux
qui sont comme la partie divine de l'art de gouverner. La
Piosidence l'avait maïqué de ce double signe ; par là, il lui
fut donné de prévaloir entre les hommes de son temps,
quand son heure serait venue. 11 ne fallait pas moins que
les cii'ooustances extiaordinaires où nous vivons pour ré-
véler à la France, à l'Europe, à la postérité, cette haute
vocation de M. Casimir Pciier. Jusqu'à ces derniers temps.
PIÈCES HISTORIQUES. 481
nous l'ignorions^ il l'ignorait lui-même. D'orateur de la li-
berté constitutionnelle, devenu homme d'État et chef du
cabinet dans une révolution qu'il n'avait point appelée, il
l'a souvent dit et je l'en honore, sa probité généreuse el la
justesse de son esprit lui font aussitôt comprendre que si
l'ordre est la dette de tout gouvernement, c'est surtout la
dette d'un gouvernement nouveau, pour qui l'ordre est la
garantie la plus efficace de sa sûreté au dehors, comme de
son affermissement au dedans.
L'ordre est donc la pensée de M. Casimir Périer ; la paix
en sera le prix; il se dévoue à cette grande pensée. Je dis,
Messieurs, qu'il se dévoue : là est l'héroïsme. A tout risque,
il veut sauver l'ordre, sans considérer s'il se perd lui-même,
sans trop compter sur le succès, sans détourner son regard
vers la gloire qui devait être sa récompense. Dans cetie no-
ble carrière, soutenu par les vœux, par la confiance, par les
acclamations presque unanimes de son pays, il a combattu
jusqu'au dernier jour avec une intrépidité qui ne s'est jamais
démentie ; quand ses forces ont été vaincues, son âme ne l'a
point été.
La gloire de M. Casimir Périer est pure et inattaquable.
Sortie comme un météore de ces jours nébuleux où il sem-
ble qu'autour de nous tout s'obscurcisse et s'affaisse, elle
sera durable, car elle n'est point l'œuvre artificielle et passa-
gère d'un parti qu'il avait servi ; il n'a servi que la cause de
la justice, de la civilisation, de la vraie liberté dans le monde
entier. Il a succombé trop tôt; que les bons citoyens, que
les amis de l'humanité qu'il avait ralliés achèvent son
ouvrage. Élevons sur sa tombe le drapeau de l'ordre; ce
sera le plus digne hommage que nous puissions rendre à sa
mémoire.
31
482 PIÈCES HISTORIQUES.
2" Portrait et caractère de M. Casimir Périer,
par M. de Rémusat.
Il était d'une très-grande taille; sa figure mâle et régulière
offrait une expression de pénétration et de finesse qui con-
trastait avec l'énergie imposante qui l'animait par instants.
Sa démarche, son air, son geste, avaient quelque chose de
prompt et d'impérieux, et il disait lui-même en riant :
a Comment veut-on que je cède avec la taille que j'ai ? » Un
portrait peint par M. Hersent, et un médaillon sculpté par
M, David, donnent une assez juste idée de sa physionomie.
Dans les dernières années, ses traits s'étaient altérés, et por-
taient une empreinte de souffrance plus que d'affaiblissement.
Il avait des jours, ou plutôt des moments d'un abattement
douloureux, auquel l'arrachaient soudain toute provocation
extérieure, toute nécessité présente, toute épreuve que ré-
clamait son honneur ou sa conviction. En lui luttaient sans
cesse une raison froide et une nature passionnée. C'est là ce
qui faisait une partie de sa puissance. Toujours fortement ému,
il réagissait énergiquemenf sur les autres, tantôt les soumet-
tant par la force, tantôt les troublant par son émotion. Sa pen-
sée se présentait à son esprit comme une illumination sou-
daine ; elle s'emparait de lui avec tant de véhémence qu'elle
l'emportait pour ainsi dire, et sa parole brève et pressée
avait peine à la suivre. Cependant, son idée était si nette et
son impression si vive qu il était sur-le-champ compris, et
qu'il étendait autour de lui l'ébranlement qu'il éprouvait.
C'est par là surtout qu'à la tribune il influait sur les assem-
blées, et c'est de lui plus que de tout autre qu'on aurait pu
dire que l'éloquence est toute d'action, et que la parole est
PIÈCES HISTORIQUES. 4^3
l'homme même. Ces luttes intérieures donnaient souvent à
ses mouvements une impétuosité qui trompait sur son carac-
tère, et ne laissait pas apercevoir que sa raison restait calme,
et que l'esprit d'observation et de calcul ne l'abandonnait
guère dans ses relations avec les hommes. Presque toujours,
il offrait le spectacle de l'effort d'une âme puissante qui veut
en vain rendre à sa pensée toute la vivacité et toute la force
de l'impression qu'elle lui cause. Il ne pouvait jamais se sa-
tisfaire lui-même, ni réussir à se communiquer tout entier.
Car ce qu'on fait est toujours au-dessous de ce qu'on sent.
L'esprit de M. Casimir Périer devait plus à l'expérience
qu'à l'étude, et puisait dans son activité propre des res-
sources qu'il exploitait habilement. Il se refusait au travail
méthodique, et ne pouvait supporter le désœuvrement ; il
voulait agir, mais en agissant il réfléchissait toujours ; il
revenait incessamment sur lui-même, tournait et retournait
sa pensée comme pour s'assurer dans sa croyance et conso-
lider sa conviction. Peu curieux des théories, il procédait
cependant toujours par quelques idées générales qu'il sai-
sissait d'instinct, et auxquelles il rattachait tout. 11 se fiait
à son premier coup d'oeil. — « 11 me manque bien des choses,
disait-il, mais j'ai du cœur, du tact et du bonheur. » — Cepen-
dant il raisonnait àl'infmi sur toutes ses résolutions. Déter-
miné sur les grandes choses, la décision journalière lui
coûtait. 11 hésitait longtemps, ajournait tant qu'il pouvait,
et ne prenait son parti qu'à grand' peine. Quand sa réso-
lution était formée, elle était inébranlable, car il était cir-
conspect et intrépide. Dans le gouvernement, il avait certes
un don bien rare, une forte volonté; mais il lui manquait
peut-être des volontés assez nombreuses.
M. Périer avait des moments d'abandon , peu de con-
fiance habituelle et constante. En général, il jugeait i igou-
484 PIECES HISTORIQUES,
reusement les hommes, et son langage était sans indulgence,
(|uoiqiie son cœur n'eût aucune haine. Jamais, j'oserais l'at-
tester, on ne lui a surpris le désir de faire le moindre mal à
ses ennemis politiques, quoiqu'il leur prodiguât d'amers
reproches et de hautains mépris. Il avait la passion de
vaincre et non de nuire, et il concevait difficilement, n'aperce-
vait qu'avec surprise l'inimitié que lui suscitaient parfois
ses dédains et ses succès. Car il était porté à juger les hom-
mes plutôt par leurs intérêts que par leurs passions, et ne
tenait pas assez compte, à mon avis, de tout ce qu'il y a de
mauvaises pensées et d'actions mauvaises qu'on ne peut im-
puter à aucun calcul. Le cœur humain est souvent désin-
téressé dans le mal.
Et cependant il a eu de tendres amis. 11 gagnait aisément
ceux qui l'approchaient; il inspirait du dévouement sans
trop y croire; il se faisait aimer en se faisant un peu craindre.
Pour qui le voyait avec intimité, il était attachant, et son
commerce, quoiqu'il ne fallût pas y porter trop de liberté,
avait du charme et du piquant. Rien n'était aisé pour qui
le connaissait, je voulais dire pour qui l'aimait (car on ne
connaît bien que ceux qu'on aime) comme de lui dire la
vérité, toute vérité. 11 cherchait les conseils, en demandait
toujours, ne craignant pas d'être contredit, mais seulement
d'être méconnu. Dans le monde, on le trouvait réservé,
froid, un peu inquiet ; dans sa famille, sa conversation était
gaie et moqueuse ; il riait quelquefois de ce rire des jeunes
gens d'une autre époque, et s'amusait de mille puérilités
de la vie intime dédaignées aujourd'hui que l'affectation du
sérieux est la mode de l'esprit.
PIECES HISTORIQUES. 485
XYI
(Page 327).
Lettre de M. de La Fayette à M sur la mort
de M. Casimir Périer.
On trouve dans les Mémoires de M. de La Fayette (t. VI,
p. 660) une lettre par lui adressée le 16 mai 183'2, à une
personne dont le nom est laissé en blanc, et qui porte : « Le
pauvre Casimir Périer est mort ce matin à huit heures. Il
laisse, dans une des deux grandes divisions de la France et de
l'Europe, de profonds regrets et une haute renommée, dans
l'autre des sentiments d'amertume qui s'adouciront à mesure
qu'on saura mieux qu'il n'était pas le chef du déplorable
système adopté au dedans et au dehors. Déjà le Moniteur de
ce matin en revendique la pensée pour qui de droit '. Quant
à nous, nous n'éprouvons que des sentiments de famille et
d'amitié, et nous voudrions empêcher, dans le peu qui dé-
pend de nous, qu'on attaquât sa mémoire au delà de la con-
damnation de l'administration dont il a été l'organe
On a beaucoup dit que j'avais causé avec le Roi sur notre
1 II y a dans cette lettre un anachronisme que la date de
la lettre de M. de La Fayette (date fixée avec certitude par les
premiers mots de cette lettre) rend bien difficile à expliquer.
Le Moniteur du 16 mai ne dit absolument rien sur la politique
de M. Casimir Périer, qui n'était pas mort au moment où il pa-
rut; c'est le Moniteur du 17 mai seulement qui contient l'article
auquel fait allusion la lettre de M. de La Fayette, datée du 16.
486 PIÈCES HISTORIQUES,
situation actuelle. Plusieurs patriotes, même parmi les plus
ardents, me pressaient de faire cette démarche. Je m'y suis
refusé, parce que j^ai l'intime conviction de son inutilité, et
que j'y vois des inconvénients. »
PIÈCES HISTORIQUES. 487
XVII
(Page 3o2).
Noie sur la mise en état de siège de Paris par l'ordon-
nance royale du 6 juin 183 1 , par M. Vincens de Saint-
Laurent, président de Chambre à la Cour royale de
Paris.
§ I«»'. La loi du 10 juillet 1791, concernant la conser-
vation et le classement des places de guerre et postes mili-
taires, la police des fortilications et autres objets y relatifs,
considère les places de guerre et postes militaires sous trois
rapports, savoir : dans l'état de paix, dans 1 "état de guerre
et dans l'état de siège.
L'état de paix est l'état ordinaire dans lequel l'autorité
civile conserve toutes ses attributions dans leur indépen-
dance.
L'état de guerre doit être déclaré par un décret du Corps
législatif, ou, dans l'intervalle des séances de ce corps, par
le Roi. 11 laisse à l'autorité civile ses attributions, mais à la
charge de se prêter aux mesures que l'autorité militaire croit
nécessaires pour le salut de la place.
Quant à l'état de siège, trois articles de celte loi sont à
considérer. L'article 11 indique d'où résulte cet état, l'ar-
ticle 1*2 quand il finit, l'article 10 quelles sont ses consé-
quences relativement aux attributions de l'autorité militaire.
En voici le texte :
488 PIECES HISTORIQUES.
AuT. I I .
Les places de guerre et postes militaires seront en état de
siège non-seulement dès l'instant que les attaques seront
commencées, mais même aussi lot que, par l'effet de leur
investissement par des troupes ennemies, les communica-
tions du dehors au dedans et du dedans au dehors seront
inteixeptées à la distance de 1800 toises des crêtes des che-
mins couverts.
Art. 12.
L^état de siège ne cessera que lorsque l'investissement
sera rompu ; et, dans le cas où les attaques auraient été
commencées, qu'après que les travaux des assiégeants au-
ront été détruits et que les hièches auront été réparées ou
mises en état de défense.
AuT. 10.
Dans les places de guerre et postes militaires, lorsque les
places et postes seront en état de siège, toute l'autorité dont
les officiers civils sont revêtus par la constitution, pour le
maintien de Tordre et de la police intérieure, passera au
commandant militaire, qui l'exercera exclusivement sous sa
responsabilité personnelle.
Il faut remarquer sur cette loi :
1" Qu'elle ne concerne que les places de guerre et postes
militaires;
2'^ Qu'elle ne fait résulter l'état de siège que d'ime at-
taque ou d'un investissement réels, sans donner au gou-
vernement le droit de mettre en état de siège une place qui
ne serait pas investie;
3" Qu'elle n'explique point si Tautorité des tribunaux
pour la répression des délits passe à l'autorité militaire.
PIÈCES HISTORIQUES. 480
§ II. La loi du 10 fructidor an V a rendu toutes les
communes de l'intérieur, sans distinction entre celles qui
sont places de guerre ou postes militaires et celles qui ne le
sont pas, susceptibles de l'état de guerre et de l'état de siège,
dans les termes suivants :
Art. !"»■.
Le Directoire exécutif ne pourra déclarer en état de guerre
les communes de l'intérieur de la République, qu'après y
avoir été autorisé par une loi du Corps législatif,
Art. 2.
Les communes de l'intérieur seront en état de siège
aussitôt que, par l'effet de leur investissement par des troupes
ennemies ou des rebelles, les communications du dedans au
dehors et du dehors au dedans seront interceptées à la dis-
tance de 3502 mètres (4800 toises) des fossés ou des mu-
railles : dans ce cas, le Directoire exécutif en préviendra le
Corps législatif.
Cette loi ne fait qu'étendre les dispositions de celle du
10 juillet 1791 aux villes qui ne sont point places de guerre
ou postes militaires. Elle ne se compose que des deux ar-
ticles ci-dessus.
1° Sous son empire, l'état de siège ne peut résulter que
de l'investissement réel et non d'une déclaration du gou-
vernement ;
2» Bien qu'elle ne dise point quand cet état cesse, il est
évident que, résultant du fait même de l'investissement, il
doit cesser, comme sous la loi de 1791, lorsque le fait qui
y donne lieu a lui-même disparu ;
3° Celte loi, muette sur les conséquences que l'état de
siège doit avoir relativement aux allributions respectives de
490 PIÈCES HISTORIQUES,
l'autorilé civile et de l'aulorité militaire, se réfère néces-
sairement sur ce point à la loi de 1791.
Une loi du 19 fructidor an V, rendue après le coup d'État
de la veille, après avoir annulé les opérations d'un grand
nombre d'assemblées électorales, frappé de la déportation
plusieurs membres de la représentation nationale et rapporté
diverses lois récentes, contient, dans son dernier article, une
disposition qui a pour objet de rendre au Directoire le pouvoir
de mettre une commune en état de siège. Mais il faut re-
marquer que ce pouvoir ne lui avait jamais légalement ap-
partenu ; il est vraisemblable qu'il l'avait usurpé, et que la
loi du 10 fructidor an V avait été rendue pour mettre un
terme à cette usurpation. Dans ces circonstances, la loi du 19
ne peut être considérée comme donnant au gouvernement
le droit de déclarer l'état de siège. Cependant deux décrets
du 26 mars 1807 ont déclaré les villes de Brest et d'Anvers
en état de siège.
§ III. Avant d'aller plus loin, il convient de remar-
quer :
lo Que la loi du 10 juillet 1791 ne peut être invoquée
pour justifier l'ordonnance du 5 juin 1832, puisque, d'après
sa rubrique et ses termes exprès, elle ne concerne que les
places de guerre et postes militaires, et que Paris n'est ni l'un
ni l'autre;
2" Que la loi du 10 fructidor an V ne peut pas l'être da-
vantage, puisqu'elle exige pour l'état de siège l'investisse-
ment et l'interception des communications entre le dedans et
le dehors, et que ces circonstances n'ont point existé pour
Paris les 5 et 6 juin 1832;
3" Que, d'après ces deux lois, l'état de siège cesse avec le
fait de l'investissement qui seul a pu lui donner naissance,
et qu'ainsi l'ordonnance dont il s'agit peut d'autant moins
PIÈCES HISTORIQUES. 491
être justifiée par ces lois que sa date et surtout sa promul-
gation sont postérieures à la répression de la révolte.
§ IV. Mais la législation a reçu de notables modifications
par le décret du 24 décembre 18H, relatif à l'organisation
et au service des étals-majors des places. Trois articles de ce
décret doivent être rappelés ici.
Art. 53.
L'état de siège est déterminé par un décret de l'empereur,
ou par l'investissement^ ou par une attaque de vive force, ou
par une surprise, ou par une sédition intérieure, ou enfin par
des rassemblements formés dans le rayon de ^investissement
sans l'autorisation des magistrats.
Dans le cas d'une attaque régulière, l'état de siège ne
cesse qu'après que les travaux de l'ennemi ont été détruits et
les brèches mises en état de défense.
Art. 101.
Dans les places en état de siège, l'autorité, dont les magis-
trats étaient revêtus pour le maintien de l'ordre et de la po-
lice, passe tout entière au commandant d'armes qui l'exerce
ou leur en délègue telle partie qu'il juge convenable.
Art. 403.
Pour tous les délits dont le gouverneur ou le com-
mandant n'a pas jugé à propos de laisser la connaissance aux
tribunaux ordinaires, les fonctions d'officier de police ju-
diciaire sont remplies par un prévôt militaire, et les tri-
bunaux ordinaires sont remplacés par les tribunaux mili-
taires.
492 PIECES HISTORIQUES.
Si l'on compare ces articles aux dispositions correspon-
dantes de la loi de 1791, on est frappé des dispositions sui-
vantes :
1» L'investissement ou une attaque régulière ont cessé
d'être les seuls faits déterminant l'état de siège. 11 a pu ré-
sulter, soit d'une surprise, de rassemblements illégaux dans
le rayon militaire, d'une sédition intérieure, toutes circon-
stances qui n'emportent point avec elles, comme l'investisse-
ment ou le siège proprement dit, l'interruption des commu-
nications entre le dedans et le dehors, soit aussi d'un simple
décret du chef du gouvernement.
Quelques personnes confondant l'état de siège et l'état de
guerre, et partant de ce principe que le droit de déclarer
une place en état de guerre est une conséquence du droit de
déclarer la paix et la guérie, ont pensé que la constitution
de l'an VIll, donnant ce dernier droit au chef du gouverne-
ment, lui donnait aussi le droit de déclarer une ville en étal
de siège. C'est sous ce point de vue que M. Merlin, dans son
Répertoire de jurisprudence, considère les décrets qui, avant
celui de d 811, ont mis diverses places en état de siège. D'a-
près cette opinion, le décret de 1811, faisant résulter l'état
de siège d'un décret de l'empereur, n'innoverait point et ne
serait que l'exécution des lois antérieures et de la constitution
elle-même. Mais cette opinion ne peut se soutenir en pré-
sence du texte des lois de 1791 et de l'an V.
Quelques autres personnes ont soutenu que le décret qui
déclare l'état de siège devait être tonde sur l'une des circon-
stances qui sont énumérées dans l'article 53 j c'est une erreur
manifeste. La forme alternative dans laquelle l'article est ré-
digé ne permet pas de douter qu'une seule des causes qu'il
signale ne suffise pour déterminer l'état de siège ; et d'ail-
leurs ce>i circonstances sont de nature à exiger que l'état de
I
PIÈCES HISTORIQUES. 493
siège commence, que rautorité militaire devienne plus forte,
dès qu'elles existent, et sans attendre une déclaration du gou-
vernement qui risquerait le plus souvent d'arriver trop taid.
L'état de siège, qu'on pourrait appeler fictif, résultant d'un
simple décret, doit sans doute être déterminé par des motifs
graves ; mais ces motifs peuvent exister avant ou après l'in-
vestissement ou la sédition.
2" D'après la loi de 1791, l'état de siège cessait avec l'in-
vestissement, et, en cas de siège, après la destruction des
ouvrages de l'ennemi et la réparation des brèches. Le décret
a une disposition pareille pour ce dernier cas, et il est muet
pour tous les autres.
Il semble impossible de ne pas étendre cette disposition au
cas de l'investissement déjà piévu pai' la loi de 1791 et aux
nouveaux cas de la surprise, des rassemblements illégaux
dans le voisinage de la place et de la sédition intérieure. L'a-
nalogie le demande ainsi et on ne voit rien dans le décret
qui puisse faire décider le contraire. La cause cessant, l'effet
doit cesser aussi.
Mais l'état de siège déterminé par une déclaration du
gouvernement ne peut cesser que de la même manière qu'il a
commencé. C'est au gouvernement seul, qui sait quels dan-
gers l'ont décidé à recourir à une telle mesure, qu'il appar-
tient de calculer leur durée et par conséquent celle du re-
mède qu'il leur oppose.
3° La loi de 1791 faisait passer au commandant militaire
toute l'autorité des officiers civils pour le maintien de l'ordre
et de la police intérieure. Le décret, en répétant cette dispo-
sition, y substitue le mot magistrats a.ux mots officiers civils;
et dans un second article plus explicite, il dépouille la juri-
diction criminelle ordinaire de ses attributions qu'il transporte
aux tribunaux militaires.
494 PIÈCES HISTORIQUES.
Ces dispositions sont-elles dérogatoires à la loi de 1791 ou
en sont-elles l'exécution?
On a soutenu qu'elles innovaient, que la loi de 1791 ne
contenait aucun déplacement de juridiction; et l'on s'est fondé
sur ce qu'elle ne parle point des tribunaux ni de la justice.
Il peut être répondu avec avantage que les mots officiers
civils, employés dans la loi, et le mot magistrats, employé
dans le décret, sont synonymes; que par officiers civils, la
loi entend tout aussi bien les fonctionnaires de Tordre judi-
ciaire que ceux de l'ordre administratif; que l'autorité né-
cessaire pour le maintien de Tordre et de la police intérieure,
autorité que la loi de 1791 fait passer aux commandants mi-
litaires, ne peut être, au moins en partie, que l'autorité des
tribunaux.
L'article 103 du décret n'est donc que le développement,
le règlement du principe posé dans l'article 101 du même
décret, et dans l'article 10 de la loi du 10 juillet 1791.
Au surplus, cette loi a de tout temps été exécutée dans ce
sens que les tribunaux d'une ville assiégée ne continuaient
leurs fonctions qu'avec Tautorisation du commandant mili-
taire.
§ V. C'est sur ce décret que doit être appuyée la légalité
de l'ordonnance du 6 juin.
Les objections, de nature fort diverses, qui ont été faites,
ont été le plus souvent mêlées et confondues ensemble. ïl
est nécessaire de bien les distinguer pour les mieux appré-
cier. Elles peuvent se réduire aux quatre suivantes :
1° L'ordonnance ne s'appuie que sur un simple décret;
2" Elle est même rendue hors des termes de ce décret;
3" Dans tous les cas, elle ne peut rétroagir;
4» Enfin le décret a été, au moins en partie, abrogé parla
Charte.
PIECES HISTORIQUES. 495
La question de létroaclivilé a été soulevée la première et
a paru quelque temps considérée comme la principale. 11 n'en
pouvait guère être autrement; les organes de l'opposition,
ayant eux-mêmes sollicité celte mesure pour la Vendée et
loué le gouvernement d'y avoir eu lecours, ne pouvaient,
dans le premier moment, avoir l'idéede la combattre comme
illégale. C'est cette question de rétroactivité qu'a tranchée la
Cour royale dans son arrêt du 7 juin 1832.
Mais bientôt le cercle de l'attaque s'est agrandi; c'est le
droit même du gouvernement qui a été mis en doute; c'est
la légalité de l'ordonnance qui a été contestée et surtout la
compétence des tribunaux militaires. C'est dans ce sens
que le défenseur de Geoffroy a plaidé devant la Cour de cas-
sation.
§ VI. La première objection n'en est réellement pas une.
La jurisprudence constante de la Cour de cassation et de
toutes les Cours royales a reconnu aux décrets impériaux
force de loi, lorsqu'ils n'avaient point été attaqués dans les
dix jours de leur promulgation pour cause d'inconstilulion-
nalité, et avaient été au contraire reçus et exécutés comme
lois.
Devant la Cour de cassation, le ministère public, voulant
sans doute placer son argumentation sur une base plus res-
pectable que l'usurpation du pouvoir législatif tant reprochée
à Napoléon, a soutenu que le décret avait été rendu pour
l'exécution delà loi du iO juillet 1791 et y était conforme.
Il l'a fait avec quelque avantage, parce que son adveisaire a
cherché l'innovation dans la disposition relative à la juridic-
tion, où, d'après ce qui a été dit, § IV n" 3, elle n'existe
pas. Mais cette argumentation n'en doit pas moins être re-
jetée, parce que le décret a innové sur un point important,
en n'exigeant plus l'investissement pour condition détermi-
496 PIÈCES HISTORIQUES.
nantede l'état de siège, ainsi que cela est expliqué au § IV,
n" 1.
§ Vil. La deuxième objection se divise en deux branches ;
Et d'abord on dit que le décret de 1811 ne concerne que
les places de guerre et postes militaires, et ne pouvait, par
conséquent, èlre appliqué à Paris.
On appuie cette proposition sur la signification ordinaire
du mot place, qui s'emploie surtout pour désigner les places
de guerre, et sur ce qu'un grand nombre d'articles de ce
décret, par leur objet et par les termes dans lesquels ils sont
conçus, supposent clairement que c'est des places de guerre
qu'il y est question.
Sans nier ces deux points, il semble que les considérations
suivantes établissent solidement l'opinion contraire :
lo Le décret de 1811, si l'on consulte son intitulé, est
relatif à l'organisation et au service des états-majors des
places; il règle, entre autre choses, les attributions des gou-
verneurs et commandants d'armes avec les autorités civiles.
Or, d'après l'art. 1^, des gouverneurs peuvent être nommés
dans les principales places de guerre ou villes de l'empire ;
d'après l'art. 8, des états- majors peuvent être entretenus
dans des villes de garnison non foitifiées. Les attributions de
ces gouverneurs, de ces états -majors, ne peuvent être réglées
que par le décret. Il n'est donc pas exclusivement relatif aux
places de guerre;
2» Lorsque le décret est intervenu, la législation reconnais-
sait l'état de guerre et l'état de siège, non-seulement pour les
places de guerre, d'après la loi de 1791, mais pour toutes les
villes ou communes, d'après la loi de l'an V. Comment
admettre que le décret, qui règle, ou, si l'on veut, qui modi-
fie les causes et les résultats de cet état, ne se rattache pas
également aux deux lois antérieures?
PIÈCES HISTORIQUKS, 497
3° Les villes qui ne sont pas places de guerre peuvent être,
si ce n'est assiégées, au moins investies et attaquées par
rennemi. Paris ne l'a-t-il pas été en 1814? Elles sont donc
susceptibles de l'état de siège comme les places de guerre
elles-mêmes; et lorsque le décret de 181 1 a donné au gou-
vernement le droit de déclarer l'état de siège, même avant
tout investissement et sur la seule prévision du danger, il a
dû le lui donner pour toutes les places, de guerre ou non,
qui pouvaient être exposées à une attaque.
§ VIII. — La seconde partie de l'objection consiste à dire
que l'état de siège ne pouvait être déclaré après la cessation
des troubles qui l'ont motivé.
Cette objection, sous le rapport de la légalité, ne pourrait
avoir quelque poids qu'autant que, d'après les termes du
décret, le droit de mettre une ville en état de siège serait
subordonné au fait d'un investissement, d'une surprise ou
d'une sédition. Mais il n'en est rien, et il a été expliqué,
§ IV, no 4, que ce droit était abandonné à la sagesse du gou-
vernement, bien entendu sous la responsabilité des minisires
qui ont conseillé la mesure.
Cette responsabilité donne lieu à une autre question sur la
nécessité ou la convenance d'une mise en état de siège après
que la révolte a été réprimée et que la perturbation a cessé;
mais cette question n'a rien de judiciaire, elle est toute par-
lementaire.
§ IX. — On dit en troisième lieu que l'ordonnance ne peut
rétroagir et soumettre à la juridiction militaire les délits
consommés avant la déclaration de l'état de siège.
Cette difiicullé doit se résoudre par les principes du
droit qui veulent que tout ce (jui tient aux formes et ù la
compétence soit réglé par la loi en vigueur à l'époque de la
poursuite et non par la loi en vigueur à l'époque où le délit
T. II. 3-2
49Ô PIÈCES HISTORIQUES,
a été commis, principes consacrés par divers arrêts et par-
une décision du conseil d'État du 5 fructidor an IX, relative,
il est vrai, à une affaire civile, mais qui s'applique d'autant
mieux à la question qu'elle a pour objet d'attribuer à l'autorité
administrative, par suite des lois qui l'ont chargée de con-
naître du contentieux des domaines nationaux, le jugement
de difficultés qui avaient pris naissance avant ces lois.
Sans doute il ne s'agit pas ici d'une loi, mais d'une ordon-
nance. Mais en reconnaissant que l'ordonnance ne peut pas
rétroagir plus que la loi , on doit reconnaître aussi que les
effets d'une ordonnance, lorsqu'elle est conforme aux lois,
doivent être réglés par les mêmes principes que les effets
d'une loi.
Les objections qu'on a faites contre l'application de ces
principes à la question de l'état de siège ne sont guère prises
que de l'importance de celte question et de la gravité des
conséquences qui s'y rattachent. Mais , dans une discussion
judiciaire, le plus ou moins de gravité des résultats n'est pas
une raison de décider.
Le ministère public, devant la Cour de cassation, s'est
appuyé sur un autre argument : c'est que l'ordonnance qui
déclare l'étut de siège ne le crée pas, que cet état préexistait
dans les faits qui motivent l'ordonnance, laquelle ne fait que
le constater ; d'où la conclusion que les conséquences de
l'état de siège et notamment l'attribution de juridiction doi-
vent remonter à l'instant môme où ces faits ont commencé.
Mais cette argumentation a le grave inconvénient de con-
fondre l'élat de siège réel avec l'état de siège fictif, de sup-
poser que le gouvernement ne peut déclarer une ville en état
de siège que lorsqu'elle se trouve investie, en proie à une
sédition , ou dans quelqu'une des circonstances que précise
Tart. 53 du décret; ce qui n'est pas exact, ainsi que la chose
PIÈCES HISTORIQUES. 490
a élé expliquée ci-dessus, § IV, n" 1. Cette confusion a un
danger qu'il importe de signaler. Comme dans ce système la
déclaration de l'état de siège, pour une ville quia été investie
mais qui ne l'est plus, serait évidemment illégale, puisque
d'après les lois de 1791 et de l'an V, même d'après le décret
de 1811, l'état de siège cesse avec l'investissement, il serait
assez naturel de conclure de là, dans le silence du décret,
que la déclaration de cet état pour une ville qu'une sédition
a troublée, faite après la fin de la sédition, est pareillement
illégale. Les troubles des 5 et 6 juin doivent être allégués
lion comme justifiant la légalité du décret, mais comme jus-
tifiant son opportunité ; non comme constituant l'état de
siège, ou donnant naissance au droit du gouvernement de le
déclarer, mais comme expliquant l'exercice qu'il a fait de ce
droit.
§ X. — Enfin la Charte n'a-t-elle pas abrogé la faculté
donnée par le décret au gouvernement de déclarer l'état de
siège? N'a-t-elle pas au moins abrogé la disposition particu-
lière de ce décret qui substitue, durant l'état de siège, la
juridiction des tribunaux militaires à colle des tribunaux
ordinaires? C'est la dernière objection soulevée contre l'or-
donnance du 6 juin.
Il ne peut être ici question d'une ai)rûgation expresse,
aucun article de la Charte n'ayant littéralement abrogé les
art. 53 et 103 du décret du 24 décembre 1811.
Quant à l'abrogation tacite, c'est un principe professé par
tous les auteurs qu'on ne doit l'admettre qu'avec beaucoup
de réserve et de discernement, parce que ce serait ébranler
la force morale dont les lois ont besoin d'être environnées
que de présumer facilement leur changement; on exige,
pour qu'il y ait abrogation tacite, que la nouvelle loi soit
incompatible avec Tancienne.
nOO PIÈCES HISTORIQUES.
Sans méconnaître cette règlc^ on a soutenu qu'une loi qui
permettait au gouvernement de mettre, par une ordonnance,
une ville non investie en état de siège, c'est-à-dire de la
soumettre à un régime exceptionnel, de la placer en quelque
sorte hors de la constitution, était contraire à la Charte et
incompatihie avec elle.
On a soutenu que cela était surtout vrai de la disposition
de l'art. 103 du décret qui change, dans les lieux en état de
siège, Tordre des juridictions ; et ici l'on ne s'est pas borné à
opposer à cette disposition les principes généraux de notre
nouveau droit public j mais on a invoqué particidièrement
les art. 53 et 54 de la Charte de 1830, qui portent que nul
ne pourra être distrait de ses juges naturels, et qu'il ne
pourra être créé de commissions ni de tribunaux extraordi-
naires, à quelque titre et sous quelque dénomination que ce
puisse être.
L'abrogation tacite en vertu des principes généraux que
proclame la Charte est un argument qu'on a employé un
très-grand nombre de fois, soit avant, soit depuis la révolu-
tion de Juillet, et que les Cours de justice n'ont jamais ac-
cueilli. On peut citer pour exemples les tentatives faites de-
puis juillet 1830 pour faire déclarer abrogés, soit l'article
291 du Code pénal relatif aux associations de plus de vingt
personnes, soit la loi qui soumet les imprimeurs à avoir
un brevet, ou celle qui exige des journalistes un cautionne-
ment.
L'article 53 de le Charte s'explique par l'article 54, puis-
que celui-ci dit : En conséquence, il ne pourra être créé
de tribunaux extraordinaires. Ce qu'ils contiennent, l'un et
l'autre, c est une défense de créer à l'avenir des tribu-
naux autres que ceux dont les lois actuelles reconnais-
sent l'existence. Qu'est-ce qu'une pareille défense peut avoir
IMKCK-v HIsrOHlUUK.S. .V.|
d'incompatible avec un changement de compétence déter-
miné à Tavance, pour certains cas spécifiés, par une loi
préexistante ?
Un second principe de droit, aussi généralement reconnu
que le précédent, c'est que les lois générales ne sont jamais
censées abolir les lois spéciales et exceptionnelles, à moins
qu'elles n'en aient une disposition formelle. Quoi de plus
exceptionnel que le décret de I8H ? Quoi de plus général
que la Charte? Elle a évidemment laissé subsister le décret
dont elle ne s'est point occupée.
Une dernière considération se présente, si l'on fait atten-
tion aux suites qu'aurait l'abrogation résultant de la Charte.
Cette abrogation devrait être appliquée, sans aucune distinc-
tion, à tout état de siège, non-seulement à celui qui est dé-
claré par une simple ordonnance, mais encore à celui qui est
déterminé par un investissement réel ; non-seulement aux
villes non fortifiées, mais encore aux places de guerre. Qui
n'est frappé du danger que présenterait la continuation libre
et entière de la juridiction ordinaire dans une place de guerre
assiégée?
§ XI. De toutes les questions ci-dessus, l'arrêt rendu par
la Cour de cassation, le 29 juin 1832, dans l'affaire Geof-
froy, n'en a jugé qu'une, l'abrogation par la Charte de l'ar-
ticle 103 du décret de 1811.
La solution que cette question a reçue pouvait dispenser la
cour d'examiner les autres et de s'en expliquer en aucune ma-
nière. Elle a cru cependant devoir déclarer en tête de son
arrêt que les lois et décrets qui régissent l'état de siège doi-
vent être exécutés dans toutes les dispositions qui ne sont
pas contraires au texte formel de la Charte. Elle semblerait
par là avoir voulu décider implicitement en faveur du gou-
vernement quelques-unes des questions débattues devant elle.
502 PIÈCES HISTORIQUES.
Il ne faut cependant pas perdre de vue qu'elle n'a point
indiqué si, dans sa pensée, le gouvernement, en déclarant
Paris en étal de siège, le 6 juin, s'était renfermé dans les
limites de ses pouvoirs; elle n'a point , en un mot, tranché
la seconde des objections ci-dessus, § V.
Elle n'a rien décidé non plus sur la rétroactivité.
Enfin, on ne peut pas méconnaître que la Cour de cassa-
sation, toirt on paraissant reconnaître au gouvernement, dans
certains cas, le droit de déclarer l'état de siège, s'est néan-
moins placée en opposition avec lui sur la question de com-
pétence. Le gouvernement, en effet, ne s'est pas borné à dé-
clarer l'état de siège, laissant aux tribunaux de l'une et de
l'autre juridiction à prononcer sur ses conséquences; le mi-
nistre de l'intérieur, dans son rapport au Roi quia précédé
Tordonnance du 6 juin, et le ministre de Ja guerre, dans
l'instruction qu'il a adressée le 7 juin au commandant de la
première division militaire, ont expressément fait connaître
(jue l'un des principaux objets que le gouvernement avait en
vue, en prenant cette mesure, était le déplacement de la ju-
ridiction.
PIECES HISTORIQUES. 503
XVIII
(Page 353).
Tableau des condamnations prononcées par la Cour
d'assises contre les individus poursuivis à raison de
r insurrection des 5 et 6 juin 1832.
Par suite de l'insurrection de juin, le jury a condamne
quatre-vingt-deux individus à diverses peines, savoir :
7 à mort ; les sieurs Cuny, Lepage, Lecouvreur, Tou-
priant, Bainsse, Lacroix et Forthom; tous ont vu com-
muer leur peine en celle de la déportation.
4 à lade'portation; les sieurs Colombat, le même qui fut
arrêté par Vidocq, et qui s'est évadé du Mont-Saint-
Michel en 1835; Jeanne, O'Reilly, dont j'ai fait com-
muer la peine; Saint-Etienne.
4 aux travaux forcés à perpétuité.
5 — pour dix ans.
i — pour huit ans.
1 — pour sept ans.
1 — pour six ans.
5 — pour cinq ans.
En général, ces peines ont été commuées en une dé-
tention pour une même durée.
3 à dix années de détention.
2 à sept années de détention.
(Les sieurs Thielmans et Marcliands, chefs de la So-
ciété Gauloise.)
504 PIECES) HlSTOKlQUEi).
:2 à six années de détention.
4 à cinq années de détention.
1 à huit années de réclusion.
3 à six années.
(Parmi ces trois condamnés, ligurait le sieur Vigou-
roiix, que j'ai fait gracier en 1835.)
4 à cinq années de réclusion.
10 à cinq années de prison.
3 à trois années.
J à deux ans sept mois de prison.
5 à deux ans.
16 à dix-huit mois, treize mois, un an, six mois, trois
mois, lui mois de prison.
Mémoires de M. Giaqnet, ancien préfet de police,
écrits par lui-même. T. Il, p. 281-283.)
PIECA* HlSTOKlyUtS. Mb
XIX
(Page 353).
1" Le roi Louis- Philippe au maréchal SouU, en mission
pour réprimer l'insurrection de Lyon.
Paris, ce 29 novembre 1831, à 2 heures du soir.
J'ai reçu, mon cher maréclial, voire lettre datée de Màcoii
le "27 et j'y réponds à la hâte. Toutes vos dispositions me
paraissent excellentes et telles qu'on pouvait les attendre de
vous. J'en dis autant de tout ce (jue vous me mandez. Déjà
vous devez avoir reçu les ordonnances que vous demandiez,
tant pour le licenciement des diverses gardes nationales de
Lyon et de ses faubourgs, que pour la mobilisation des gar-
des nationales des départements voisins, avec la faculté de les
en faire sortir. Ainsi vous êtes pourvu de tous ces moyens.
Quant à la mise de la ville de Lyon en état de siège, la
question me paraît mériter un mûr examen, et j'ai con-
voqué le Conseil pour ce soir à huit heures et demie, afin
qu'elle y soit bien discutée a\ant de me former une opinion
et de prendre un parti. Je n'arrêterai donc aucune opinion
linale avant ce soir, mais ma disposition actuelle est d'es-
pérer que cette mesure ne sera pas nécessaire. Je crois que
le seul cas où elle le serait est celui où l'entrée dans Lyon
serait refusée aux troupes, ou que cette entrée ne serait
accordée qu'avec des conditions. Alors il faudrait nécessaire-
506 PIECES HISTORIQUES.
ment cerner, bloquer, attaquer, et par conséquent l'état de
siège deviendrait un fait qu'on devrait déclarer. Mais si au
contraire, comme je l'espère et comme je le crois, et sur-
tout comme je le désire vivement, les portes de la ville de
Lyon s'ouvrent sans coup férir et sans conditions, et que les
troupes y rentrent sans que nous ayons à déplorer une nou-
velle effusion de noire précieux sang français, alors la me-
sure de la mise en état de siège me paraîtrait superflue, et
je craindrais que, malgré la douceur que vous apporteriez
dans son exécution, il n'en résultât dos alarmes et des irri-
tations dangereuses.
Le grand point, le point culminant de notre affaire, c'est
d'entrer dans Lyon sans coup férir et sans conditions. Tout
sera, si ce n'est lini, au moins sur de bien finir, quand cela
sera effectué. Sans doute, il faudra le désarmement et les
mesures nécessaires pour l'opérer. Il faudra de la sévérité,
surtout pour ces compagnies du génie et autres militaires
qui ont quille leurs drapeaux et sont reslés à Lyon; mais
vous savez pourtant que, quand je dis sévérité, ce n'est pas
d'exécutio7is que je veux parler, et ce n'est pas à vous que j'ai
besoin de le dire. Je suis bien sûr de votre modération sur
tout j et elle est toujours nécessaire dans le succès, car alors
les conseils violents arrivent de toutes parts, et surtout de
ceux qui se tenaient à l'écart pendant la lutte, La bonne
politique est d'être sage sans faiblesse et ferme sans vio-
lence.
Vous connaissez toute mou amitié pour vous.
PIÈCES HISTORIQUES. 507
2'' Le ministre du commerce et des travaux publics
à M. le maréchal SouU, en mission à Lyon.
Paris, le novembre 1831.
Monsieur le maréchal et cher collègue,
Je crois utile de mettre sous vos yeux le fond de la contes-
tation qui, ayant agité la manufacture lyonnaise, a donné
lieu enfin aux fâcheux événements qui ont éclaté.
A Lyon, les fabricants n'ont point de grands ateliers. Ils
donnent les soies préparées pour chaque pièce d'étoffe à des
maîtres-ouvriers qui en font le tissage dans leur propre
domicile, sur des métiers dont ils se fournissent.
Chaque maître-ouvrier a ordinairement dans sa demeure
plusieurs métiers. Il travaille sur l'un de ses mains ; il fait
travailler sur les autres ou par ses enfants ou par des ouvriers
compagnons qu'il prend h son service.
La main-d'œuvre du tissage se règle à la mesure, et non à
la journée. 11 y a du fabricant au maître-ouvrier une conven-
tion à faire pour déterminer le prix de cette main-d'œuvre
ou façon , et une autre convention du maître-ouvrier à l'ou-
vrier compagnon pour savoir combien, sur ce même prix, il
restera de salaire à l'ouvrier et combien au maître pour béné-
fice, emploi de son métier, etc.
Il convient de remarquer, en passant, que le maître-ou-
vrier domicilié, propriétaire de métiers, offre plus de garanties
d'ordre que la population plus nombreuse des ouvriers com-
pagnons, population flottante qui circule sans cesse de Lyon
à Avignon et à Nîmes , et sur laquelle on a peu de prise. Il
est probable que ses exigences envers le maitrc-ouvrier ont
">o8 PIECES Hl.STOiavU£."i.
conlribué à pousser celui-ci dans ses prélenlions, et que,
quand le maître a été exaspéré, ses ouvriers n'ont pas tardé
à s'abandonner aux excès.
Depuis quelque temps, les uns et les autres prétendaient
que le cours des mains-d'œuvre était trop bas, qu'ils ne
pouvaient vivre sur leurs salaires, qu'ils avaient le droit
d'exiger davantage, et que l'autorité devait y pourvoir; qu'à
plusieurs reprises, et jusqu'en 48H, il avait été fait des
tarifs coiicertés par les soins de l'autorité, garantis par elle,
et que la sécurité ne pourrait régner que lorsqu'on aurait
suivi cet exemple, qu'il y aurait un tarif reconnu et publié,
en sorte que le fabricant ne pût plus essayer de faire agréer
au plus misérable de moindres salaires qui finissaient par
faire la loi à tous.
Il serait inutile aujourd'hui de rappeler comment leurs
demandes se sont produites et ont été entendues, comment
on a cru leur avoir procuré le tarif par voie de conciliation,
comment un grand nombre de fabricants ont refusé de l'ad-
mettre, et comment les ouvriers, ayant cru en être légitime-
ment en possession, ont regardé les refusants comme des
réfractaires qui manquaient et à un traité et à un règlement
public.
Quoi qu'il en soit, le tarif ne pouvait être admis. L'auto-
rité n'a aucun droit de régler les salaires ; aucune loi ne le
permet; et dans l'ordre légal si universellement et si juste-
ment réclamé aujourd'hui, les exemples de 1811, pas plus
que ceux de 1793 qu'on a cités aussi, ne sauraient être invo-
qués. Je le répète, aucune loi ne permet de donner un tarifa
une manufacture. S'il y a des traités, ils n'engagent que
ceux qui les consentent; l'autorité administrative, loin de
pouvoir y soumettre personne, ne saurait même s'en mêler
envers les parties contractantes; les tribunaux seuls pour-
PIÈCES HISTORIQUES. rm
i-aionl connaîlro âc. leurs conlcstatioiis • et ([Uiiiil à oeiiv qui
n'ont poinl adhéré à une Iransactioii . aucun juge ne peut
leur imposer un tarif qui leur est étranger. Si les prud'lioiu-
mes s'y laissaient induire^ la Clour de cassation en ferait
justice.
11 est bon d'ajouter, pour empêcher toute méprise à venir,
qu'on a particulièrement oublié à Lyon une loi très-expresse,
quand on a cru pouvoir convoquer une assemblée légale de
tous les fabricants et leur faire nommer des commissaires.
Les assemblées de professions ?ont défendues et ne peuvent
donner des pouvoirs qui engagent qui que ce soit; les assem-
blées des ouvriei-s, qui avaient précédé, étaient encore plus
irrégulières, et, de jilus, tombaient dans la disposition de
l'art. 415 du Code pénal, car c'était évidemment une coali-
tion pour rencbérir le prix du travail.
Mais en laissant à l'écart ce qui s'est fait, sinon pour em-
pècber qu'on ne le refasse, et en examinant le laiif sous le
rapport de la possibilité de l'exécuter, voici ce qu'il im-
porte de savoir. Quel que soit le sort de l'ouvrier, il ne dépend
pas du fabricant de l'améliorer, et il y a une grande injustice
à croire que c'est pure dureté ou pure avidité que de ne pas
accroître les salaires.
. La fabrique de Lyon ne travaille en général qu'à mesure
que des commandes lui arrivent ; celles de l'étranger sont
considérables, et d'elles seules dépend le mouvement plus
ou moins sensible de la fabrication; le nombre des métiers
occupés augmente ou diminue suivant que rAllemagne, la
Russie, l'Angleterre elle-même et surtout l'Amérique de-
mandent ou ne demandent pas.
Mais Lyon rencontre aujourd'hui une grande concurrence,
surtout poTU' les étoffes unies, dont le monopole lui écbappe.
Non-seulement l'Angleterre pourvoit à sa consommation,
510 PIÈCES HISTORIQUES.
mais Zurich^ Bâle^Crcveldt, Elberfcldt, fahriquent en grand,
à des prix beaucoup plus reodérés que les Lyonnais, et four-
nissent au dehors, à ceux qui autrefois ne connaissaient que
I^yon. Les commandes y viennent encore de préférence,
mais c'est à condition de n'y payer les élolfes pas plus cher
que dans les antres fabriques; cette condition, on peut l'ac-
cepter ou la refuser, mais ou ne saurait la changer. Elle est
fondée sur la nature évidente des choses.
Quand la diminution du prix de l'éloffe fabriquée est ainsi
imposée, il faut bien que le fabricant fasse économie; il
peut sacrifier une partie de son bénéfice, mais il ne saurait
travailler à perte; si l'ouvrier peut se contenter du prix
qu'on lui offre, les commandes de l'étranger sont acceptées
et Lyon travaille. Si l'ouvrier ne peut vivre et s'il ne peut
accepter pour ressource le salaire que la circonstance com-
porte, il faut- bien refuser la commission, et le travail est
forcément interrompu.
On dira que ce partage du bénéfice étant fait par le fa-
bricant, il se réterve un profit tandis qu'il laisse l'ou-
vrier en perle. Mais il n'en peut êlie ainsi, car le fabri-
cant ne gagne rien s'il ne fait travailler ; il est évident
qu'il offre à louvrier tout le salaire qu'il peut donner plu-
tôt que de refuser des commissions. D'ailleurs quand on
pouriait l'astreindre à un tarif, s'il trouve qu'il lui est im-
possible de s'y accommoder et (ju'i! aime mieux ne pas faire
travailler plutôt que de perdre, aucune puissance au monde ne
peut l'obliger à donner de l'ouvrage aux ouvriers; le tarif
ne peut donc en aucun cas être pour eux une garantie, et
c'est ce qu'il serait bien essentiel de leur faire entendre.
Enfin, monsieur le maréchal, je crois utile de vous bien
faire lemarquer de quel point on est parti. La première fois
que M. le l^éfct a parlé du tarif, il a déclaré que la fabrique
PIÈCES HISTORIQUES. f.ll
de Lyon n'avail point eu les inlerruplions de travail qui ont
afflige les autres manufactures, ([ue tous les bras étaient oc-
cupés, qu'il en manquait à quelques milliers de métiers pour
lesquels on avait de l'ouvrage; ainsi, on se plaignait seule-
ment que le travail fût trop peu rétribué. C'était là, une po-
sition bien moins fàcbeuse que celle de tant de villes où les
ateliers étaient fermés; ces villes ont soufîert sans troubler
l'ordre, et l'on ne peut assez regretter qu'à Lyon, où le tra-
vail abondait, une situation bien plus tolérable ait eu une
semblable issue.
Veuillez agréer, monsieur le maréclial et clier collègue^
l'assurance de ma baule considération,
Le pair de Franco,
Ministre de l' açiricuUure et du commerce,
Comte d'Argout.
En résumé, monsieur le marécbal et cber collègue, aucun
tarif ne peut être maintenu à Lyon : !«> parce que cette me-
sure est illégale; 2" parce qu'elle ne saurait être obligatoiie,
puisqu'aucun tribunal ne pourrait la i econnaitre et forcer les
fabricants à s'y conformer ; 3" parce qu'en supposant que
cette mesure fut légale et que les tribunaux eussent la faculté
d'en sanctionner l'exécution par des arrêts, il n'existe aucune
puissance au monde (jui puisse contiaindie un fabricant à
donner du travail aux uinrieis eu leur payant un salaire qui
mettrait le fabricant dans la nécessité de vendre à perte, l.a
conséquence du tarif approuvé par M. Dumolard a donc été
de tarir le tra\ail et d'empirer la situation des ouvjiers au
lieu de l'améliorer. La conduite suivie par M. le président
du Conseil et par moi, à l'égard de M. Dumolard, a été
celle-ci : nous lui avons fait connaître l'illégalité de la me-
519 PIÈCES HISTORIQUES,
sure qu'il avait approuvée; nous l'avons éclairé sur les con-
séquences forcées qu'elle devait entraîner ; nous lui avons
déclaré que nous ne voulions pas casser le tarif pour éviter
de provoquer une secousse à Lyon, mais que nous voulions
lui laisser l'iionneur de réparer le mal, qu'il devait éclairer
les ouvriers, leur faire comprendre le dommage que le tarif
leur causait à eux-mêmes, et, lorsque les esprits y seraient
préparés, abroger le tarif sans éclat ou le laisser tomber en
désuétude. Tels sont, monsieur le maréchal, les renseigne-
ments que j'ai cru utile de vous donner; il nie semble en
effet fort essentiel, maintenant que la révolte a éclaté, de ne
laisser aucune espérance aux ouvriers (lorsqu'ils rentreront
dans l'ordic)de conservei' un tarif quelconque, car tant qu'ils
en conserveront un, ou tant qu'ils auront l'espoir d'en obte-
nir un, Lyon se trouvera exposé à de nouvelles perturba-
tions. Elles se manifesteront dès que les fabricants, mécon-
tents d'un tarif qui ne leur permettrait pas de vendre avec
protit, cesseront leurs commandes aux ouvriers.
FIN DES PIECES HISTORIQUES DI' TOME DEUXIEME.
<9
TABLE DES MATIÈRES
DU TOME DEUXIÈME
CHAPITRE IX.
LA RÉVOLUTION DE l830.
(26 juillet— 11 août 1830.)
Mon arrivée à Paris. — Je trouve la Révolution soudainement
flagrante. — Réunions de Députés chez MM. Casimir Périer,
Laffitte, Bérard et Audry-Puyraveau. — État des esprits dans
ces réunions ; — parmi le peuple et dans les rues. — Les Dé-
putés prennent séance au Palais-Bourbon et appellent le duc
d'Orléans à Paris. — Il accepte les fonctions de lieutenant gé-
néral du royaume. — Insignifiants et vains essais de négocia-
tion entre Paris et Saint-Cloud. — Le raccommodement avec
Charles X était-il possible? — La royauté du duc de Bordeaux
avec la régence du duc d'Orléans était-elle possible? — M. de
La Fayette et ses hésitations.— M. le duc d'Orléans et les mo-
tifs de sa détermination. — Il n'y avait de choix qu'entre la mo-
narchie nouvelle et la République. — Emportement public —
Sentiment dominant parmi les royalistes. — Empire de l'exem-
ple de la Révolution de 1688 en Angleterre. — Difi'érences mé-
connues entre les deux pays et les deux événements. — Révi-
sion de la Charte. — Origine du parti de la résistance.— Fallait-
il soumettre la royauté et la Charte nouvelles à la sanction
populaire? — Symptômes anarchiques. — Prétentions républi-
caines. — Faits divers qui déterminent ma ferme adhésion à
la politique de résistance. — Je deviens ministre de l'inté-
rieur , 1
T. n. 33
514 TABLE.
CHAPITRE X.
MON MINISTÈRE DE l'iNTÉRIEUR.
(1" août— 2 novembre 1830.)
Ma principale préoccupation en entrant au ministère de l'inté-
rieur.— Voyage et embarquement de Charles X. — Composition
et incohérence du cabinet du 11 août 1830. — Ses divers élé-
ments.— MM. Laffitte, Dupont de l'Eure^ maréchal Gérard et
Bignon. — MM. Casimir Périer, duc de Broglie, baron Louis,
comte Mole, général Sébastiani, Dupin et moi. — Attitude du
Roi dans ce Conseil. — Vastes attributions et mauvaise organi-
sation du ministère de l'intérieur. — Mes travaux. — L'Opposition
m'accuse de ne rien faire.— Mon Exposé de l'état du royaume
en septembre 1830. — Mes relations avec les préfets. — Mes re-
lations avec M. de La Fayette au sujet des gardes nationales.
— Mon administration dans ses rapports avec les lettres, les
sciences et les arts. — Ma participation aux affaires extérieures.
— L'Europe veut le maintien de la paix. — Dispositions de
l'Angleterre, — de la Russie et de l'empereur Nicolas, — de
l'Autriche et de la Prusse. — Le parti révolutionnaire en
France méconnaît complètement cette situation européenne.
— Le roi Louis-Philippe la comprend et en profite.— Sentiment
de la France à l'égard des révolutions étrangères. — M. de Tal-
leyrand ambassadeur à Londres. — Pourquoi il convient à cette
mission. — Est-il vrai que le roi Louis-Philippe ait seul fait ce
choix?— Notre politique envers la Belgique, le Piémont et
l'Espagne. — Ma conduite envers les réfugiés espagnols. —
Rapports du cabinet avec les Chambres. — La Chambre des
députés se complète par des élections nouvelles. — M. Pasquier
est nommé président de la Chambre des pairs. — Projets de
lois présentés aux Chambres. — Propositions nées dans les
Chambres. — Mes débuts à la tribune. — Fermentation des
partis. — Débat sur les clubs. — Clôture des clubs. — La Cham-
bre des députés accuse les ministres de Charles X. — Proposi-
tion de M. de Tracy et Adresse de la Chambre des députés pour
l'abolition de la peine de mort. — Emeutes révolutionnaires. —
Elles se portent sur le château de Viucennes, — sur le Palais-
Royal.— Dissolution du cabinet. — Ses causes. — Mon sentiment
en sortant des affaires. — Lettre de M. Augustin Thierrj'. 35
TABLE. 515
CHAPITRE Xr.
LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHARLES X ET LE SAC
DE SAINT- GERMAIN -l'aUXERROIS.
(3 novembre 1830—13 mars 1831.)
Dissentiments dans le cabinet de M. Laffitte. — Mort et obsèques
de M. Benjamin Constant. — Procès des ministres de Charles X.
. — Mon discours contre l'application de la peine de mort.—
Attitude de la Cour des pairs.— M. Sauzetet M. de Montalivet.
— Embarras de M. de La Fayette après le procès des ministres.
— Prétentions et espérances du parti démocratique. — J-a
Chambre des députés abolit le commandement général des
gardes nationales du royaume. — Négociations entre le Roi et
M. de La Fayette à ce sujet. — Exigences et démission de M. de
La Fayette. — Le comte de Lobau est nommé commandant su-
périeur de la garde nationale de Paris. — Conversations de
M. Laffitte avec l'ambassadeur de France à ***. — M. Thiers
sous-secrétaire d'Etat des finances. — État des affaires »'tran-
gères. — M. de Talleyrand et la Conférence de Londres. — Sac
de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'archevêché de
Paris. — Scènes anarchiques sur divers points.— Suppression
des fleurs de lis dans les armes de France. — Effet de ces
scènes en Europe; — sur l'état des partis en France; — dans la
Chambre des députés. — Mollesse et impuissance du cabinet.
— Mon opposition. — Chute du cabinet. — Lutte intérieure pour
son remplacement. — M. Casimir Périer forme un nouveau
ministère 13U
CHAPITRE Xir.
M. CASIMIR PÉRIER ET l'aNARCHIE.
(13 mars 1831—16 mai 1832.)
Rapports de M. Casimir Périer avec ses collègues; — avec le Koi
Louis-Philippe ; — avec les Chambres; — avec ses agents.
Action personnelle du Roi dans le gouvernement. — Préten-
dues scènes entre le Roi etM. Casimir Périer.— Anarchie dans
Paris et dans les départements. — Efforts des partis politiques
516 TABLE.
pour exploiter l'anarchie. — Parti républicain. — Parti légiti-
miste.— Parti bonapartiste.— Leurs complots.- Faiblesse de
la répression judiciaire. — Ecoles et sectes anarchiques. —
Les saint- simoniens. — Les fouriéristes. — Insurrection des
ouvriers de Lyon. — Sédition à Grenoble. — Désordres sur
divers autres points du territoire. — Grande émeute à Paris
sur la nouvelle de la cbute de Varsovie. — M. Casimir Périer
et le général Sébastiani sur la place Vendôme. — M. Casimir
Périer réorganise la police. — M .Gisquet préfet de police. —
Le roi Louis Philippe vient habiter les Tuileries. — Travaux
dans le jardin des Tuileries et leur motif. — M. Casimir Périer
aussi modéré qu'énergique dans l'exercice du pouvoir. — Il se
refuse à toute loi d'exception. — La reine Hortense à Paris. —
Conduite du roi Louis-Philippe et de son gouvernement en-
vers la mémoire et la famille de l'Empereur Napoléon. — Dé-
bats législatifs. — Liste civile. — Abolition de l'hérédité de la
pairie. — Proposition pour l'abrogation de la loi du 19 janvier
1815 et du deuil officiel pour la mort de Louis XVI. — Discours
du duc de Broglie sur cette proposition. — Mon attitude et
mon langage dans les Chambres. — Ce qu'en pensent le roi
Louis-Philippe, M. Casimir Périer et les Chambres, — Débat
sur l'emploi du mot sujets. — Etat de la société dans Paris.
— La politique tue les anciennes mœurs sociales. — Décadence
des salons. — Ce qui en reste et mes relations dans le monde.
— M. Bertin de Veaux et le Journal des Débats 180
CHAPITRE XIII.
M. CASIMIR PÉRIER ET LA PAIX.
(13 mars 1831 — 16 mai 1832.)
Caractère général de la politique extérieure de la France, de
1792 à 1814; — de 1814 à 1830. — Le congrès de Vienne.— La
Sainte-Alliance. — Caractère général de la politique extérieure
du gouvernement de 1830; — de la politique extérieure de
l'opposition après 1830. — De l'alliance anglaise. — Question
belge. — Le roi Louis-Philippe, le roi Léopold et M. de Tal-
leyrand dans la question belge. — Rapports de M. Casimir
Périer et de M. de Talleyrand. — Question polonaise. — Vitalité
de la Pologne. — On n'a jamais tenté sérieusement de la rétablir.
—Ce qu'auraient pu faire les Polonais en 1830. — Le général
TABLE. 517
(L'iilopicki et sa lettre à l'empereur Nicolas. — Que le gouver-
nement du roi Louis-Philippe n'a jamais donné de fausses
espérances aux Polonais. — Comment et par qui ils ont été
induits en illusion. — Question italienne. — Le Piémont et
Naples, de 1830 à 1832. — Insurrection dans les petits Etats
italiens gouvernés par des princes de la maison d'Autriche
et dans les Etats romains. — Première occupation des Léga-
tions par les Autrichiens. — Ils les évacuent. — Le prince de
Metternich et M. Casimir Périer sur les affaires d'Italie. —
Le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France à Rome.
— Démarche des grandes puissances auprès du pape pour
lui conseiller des réformes. — Edits du pape. — Nouvelle
insurrection. — Seconde occupation des Autrichiens. — Expé-
dition d'Ancône. — L'amiral Roussin devant Lisbonne. —
Grande situation de M. Casimir Périer en Europe. — Pourtant
son succès est incomplet et précaire. — Son propre senti-
ment à ce sujet. — Explosion du choléra à Paris. — Mon sen-
timent sur la conduite du gouvernement et du peuple de
Paris pendant le choléra. — Visite du duc d'Orléans et de
M. Casimir Périer à l'Hôtel-Dieu. — Mort de M. Cuvier. —
Maladie, mort et obsèques de M. Casimir Périer 248
CHAPITRE XIV.
INSURRECTIONS LÉGITIMISTE ET RÉPUBLICAINE. — OPPOSITION
PARLEMENTAIRE. FORMATION DU CABINET DU 11 OCTO-
BRE 1832.
(16 mai— 11 octobre 1832.)
État des esprits après la mort de M. Casimir Périer; — dans le
gouvernement; — dans les divers partis. — Insurrection lé-
gitimiste dans les départements de l'Ouest. — Principe et
sentiments du parti légitimiste. —M""= la duchesse de B'jrry. —
Principe et sentiments du parti républicain. — Ses préparatifs
d'insurrection à Paris. — Manifeste ou Compte rendu de l'opposi-
tion parlementaire. — Ses motifs et son caractère. — Courage et
insuffisance du cabinet. —On pense à M. de Talleyrand comme
premier ministre. — Voyage de M. de Rémusat à Londres. —
M. de Talleyrand s'y refuse. — Mort du général Lamarque.
— Insurrection républicaine des 5 et 6 juin 183;i. — Energique
résistance du parti de l'ordre. — Le roi parcourt Paris. — Je
18 TABLE.
me rends aux Tuileries. — Visite aux Tuileries de MM. Laf-
fitte, Odilon-Barrot et Arago. — Leur conversation avec le
roi. — Faiblesse croissante du cabinet malgré sa victoire. —
Ses deux fautes. — Mise en état de siège de Taris. — Arres-
tation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de Neu-
ville et Berryer. — Tentative du Roi pour conserver le cabi-
net en le fortifiant. — M. Dupin. — Urgence de la situation.
— Le Roi nomme le maréchal Soult président du conseil et
le charge de former un cabinet. — Le duc de Broglie est ap-
pelé à Paris. — Il fait de mon entrée dans le cabinet la con-
dition de la sienne. — Objections et hésitation. — Le maré-
chal Soult fait une nouvelle proposition à M. Dupin, qui re-
fuse.— On me propose et j'accepte le ministère de l'instruction
publique. — Formation du cabinet du 11 octobre 1332. . 324
PIÈCES HISTORIQUES.
Protestation des députés contre les ordonnances du 25 juillet
1830 369
II.
Proclamation adressée à la France par les députés des départe-
ments réunis au palais Bourbon, après l'appel et l'arrivée
de S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans à Paris 37L
in.
Exposé de la situation du royaume présenté aux Chambres le
13 septembre 1830, par M. Guizot, ministre de l'inté-
rieur 373
IV.
Rapport présenté au Roi le 21 octobre 1830, par M. Guizot,
ministre de l'intérieur, pour faire instituer un inspecteur
général des monuments historiques en France 385
TABLE. r>19
V.
1* Décret de l'empereur Napoléon I" (20 février 1806) qui règle
la destination des églises de Saint-Denis et de Sainte-
Geneviève 390
2» Ordonnance du roi Louis XVIII (12 décembre 1821) qui con-
firme et complète la restitution au culte de l'église Sainte-
Geneviève 391
vr.
Circulaire adressée aux préfets par M. Guizot, ministre de 1 in-
térieur (29 septembre 1830), sur les élections à la Chambre
des députés 393
VIL
Notice sur madame de Rumford, par M. Guizot (écrite en
1841) 397
VIII.
Procès-verbal de l'audience donnée et de la réponse faite, le
17 février 1831, par le roi Louis-Philippe, aux députés du
congrès national de la Belgique, venus à Paris pour lui
annoncer l'élection de S. A. R. Mgr. le duc de Nemours
comme roi des Belges 421
IX.
Lettre du général Chlopicki à l'empereur Nicolas (décembre
1838) . < , 429
X.
Mémorandum présenté le 21 mai 1831, par la Conférence de
Rome, au pape Grégoire XVI 432
, XI.
1° Résumé des édits de réforme du pape Grégoire XVI en
1831 436
2» Lettre de M. Rossi à M. Guizot (10 avril 1832) 446
520 TABLE.
XII.
1° M. Casimir Périer à M. le comte de Sainte-Aulaire 453
2^ M. Casimir Périer à M. le prince de Talleyrand 455
XIII.
De la charité et de sa place dans la vie des femmes, par madame
Éliza Guizot 457
XIV.
Extrait du Moniteur du 5 avril 1832, sur les troubles et les meur-
tres survenus dans Paris à l'occasion du choléra. . . . 477
XV.
1" Discours de M. Royer-Collard aux obsèques de M. Casimir
Périer (10 mai 1832; 480
2° Portrait et caractère de M. Casimir Périer, par M. de Ré-
musat 482
XVI.
Lettre de M. de La Fayette à M*** sur la mort de M. Casimir
Périer 485
XVII.
Note sur la mise en état de siège de Paris par l'ordonnance
royale du 6 juin 1831, par M. Vincens de Saint-Laurent,
président de chambre à la Cour royale de Paris.... 487
XVIII.
Tableau des condamnations prononcées par la Cour d'assises
contre les individus poursuivis à raison de l'insurrection
des 5 et 6 juin 1832 503
TABLE. 5Jl
XIX.
1" Le roi Louis-Philippe au maréchal Soult, en mission pour
réprimer l'insurrection de Lyon 505
2° Le ministre du commerce et des travaux publics à M. le
maréchal Soult, en mission à Lyon 50"
FIX DE LA TABLE DU TOME DEUXIEME.
PARIS. — IMPRIME CHEZ BO.NAVEiNTl RE ET DfCESSOIS.
!
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